AU LECTEUR
Au mois d'août de Tannée dernière, j'allai pour la troisième fois demander du soleil et de la vieille chaleur emmagasinée à mon cher volcan d'Ischia. Je trouvai tout comme je Tavais laissé deux ans auparavant. L'excellent Zavota m'avait réservé les mêmes chambres, la même terrasse. Sous mes fenêtres, les mêmes orangers, la même verdure intense, sortant d'un sol de cendre, les mêmes noyers, aussi beaux que ceux de Normandie, les mêmes fleurs, les mêmes cigales. Les mêmes...
hélas ! les pauvres petites bêtes, il ii*est pas sûr que celles qui m'empêchaient de dormir il y a deux ans ne soient pas mortes aujourd'hui. Mais celles qui les avaient remplacées jouaient juste le même air. Une pareille identité de toutes parts me rappela aussi mes pensées d'il y a deux ans ; je me retrouvai en la compagnie de Shakespeare; je me repris à vivre avec Caliban, Prospero, Ariel. Ces chères images se mirent à causer de nouveau entre elles dans mon esprit; leurs dialogues me firent passer un mois fort agréable ; joints aux étuves de l'Epomeo et à l'air pur d'Ischia, ils me délivrèrent à peu près des douleurs dont chaque hiver a coutume de ramener pour moi les vives étreintes.
De quoi parlaient-ils entre eux, ces êtres éternels, créés par le génie? Mon Dieu ! toujours d'une seule et même chose. Mon excellent ami Charles Duveyrier rencontra un jour un de ses confrères en Saint-Simon,
qu il n'avait pas vu depuis Ménilmontant. Après les premières effusions amicales : « Eh bien, que fais-tu? lui demanda Duveyrier. — Je suis sous- préfet, répondit l'ancien apôtre. Et toi, que fais-tu ? — Moi, mon cher, je pense à Dieu. — Bah ! » fit le souspréfet. Et Duveyrier lui montra que ce monde est, d'un bout à l'autre, une vision extraordinaire, et qu'il faut être aveugle pour n'en être pas ébloui. Il avait raison. On revient toujours à la mer où il est doux de faire naufrage. Le plongeur qui a cru entrevoir la perle accomplie plongera éternellement, dût-il cent fois ne ramener du lit des mers que des algues et de la nacre vulgaire. J'avais d'abord songé à une continuation de Caliban, dont la donnée eût certainement enchanté les conservateurs. Prospero eût été rétabli dans son duché de Milan ; Ariel, ressuscité, se fût mis à la tête de la revanche des purs. Puis j'ai vu ce qu'un lel parti pris
avait de désavantageux. J'aime Prospero, mais je n'aime guère les gens qui le rétabliraient sur son trône. Galiban, amélioré par le pouvoir, me plaît mieux. Et quant : ressusciter Ariel pour le faire entrer à Saint-Acheul et mettre l'idéal au service du P. Ganaye, ma foi! je n'en ai pas eu le courage. Prospero, c'est la raison supérieure, privée momentanément de son autorité sur les parties inférieures de l'humanité. Ses engins magiques et surnaturels, autrefois si puissants, sont maintenant sans force. Prospero, à l'heure présente, doit renoncer à tout rêve de restauration au moyen de ses anciennes armes. Gahban, au fond, nous rend plus de services que ne le ferait Prospero restauré par les jésuites et les zouaves pontificaux. Loin d'être une renaissance, le gouvernement de Prospero, dans les circonstances actuelles, serait un écrasement. J'ai donc pensé qu'il valait mieux montrer réternel magicien poursuivant, faible et dés-
armé, son problème du pouvoir par la science, que de lui rendre son ridicule petit duché de Milan. Je crois toujours que la raison, c'està-dire la science, réussira de nouveau à créer la force, c'est-à-dire le gouvernement, dans Thumanité. Mais, pour le moment, ce qu'on réussirait à restaurer, ce serait la négation même de la science et de la raison. Ce n'est pas la peine de changer. Gardons Galiban ; tâchons de trouver un moyen d'enterrer honorablement Prospère et d'attacher Ariel à la vie, de telle façon qu'il ne soit plus tenté, pour des motifs futiles, de mourir à tout propos.
PERSONNAGES
PROSPERO, magicien, duc de Milan détrôné, désigné duiant uns partie du drame par le nom d' ARNAUD.
AKIE L, esprit de l'air, ressuscité.
CALIBAN, chef du peuple de Milan.
GONZALO, vieux conseiller honnête.
LE PAPE CLÉMENT
BRUNISSENDE DE TALLEYRAND, maîtresse du pape.