PREFACE
Aacune histoire n'offre autant d'éléments dramatiques que celle de Pologne. A c6té de catastrophes grandioses où l'existence de la nation elle-même est en jeo, se soccèdent les plus terribles épisodes domestiques. La réalité y dépasse tout ce qu'imaginerait la fiction la plus ingénieuse : le drame est dans l'atmosphère; en eflfet, paAoalle danger vous mt*\ronne ; la lutte, tantôt sourde et tantôt ouverte, ne s'interrompt jamalii. Il y a bien peu d'individus dont la vie n'ait été ballottée par plus d'incidtnts que n'en réclame du théâtre le public le plus avide d'émotions. Et quelle variété de types ! D'un côté, des conspirateurs polonais de toutes classes, vieillards, femmes ou enfants ; de l'autre, des Russes, militaires, civils ou religieux, courtisans, bureaucrates ou espions. Le mobile des uns est l'amour de la patrie, l'idéal des autres la faveur du tzar. Les Polonais tentent l'impossible et exposent et leur vie et tout ce qui rend la vie chère à l'homme. Les Russes, nés serviles, élevés dans ce qu'un philosophe polonais a appelé androlatrie, c'est-à-dire dans le culte d'un homme, privés en quelque sorte des sens nécessaires pour percevoir ce qui est patriotique et généreux, poursuivent en véritables automates leur œuvre de destruction. Le sublime les irrite comme le soleil blesse la vue des oiseaux de nuit. Ils tuent les corps en Pologne pour y hAter l'avènement de cette mort morale qui, de l'aveu même de Russes, fait de la Russie un vaste cimetière intellectuel. Ecoutons ce que confesse un des plus profonds penseurs de la Russie :
« On dirait, à nous voir, que la loi générale de l'humanité a été révoquée pour nous. Solitaires dans le monde, nous n'avons rien donné au monde, nous n'avons rien appris au monde ; nous n'avons pas versé une seule idée dans la masse des idées humaines; nous n'avons en rien contribué au progrès de l'esprit humain, et tout ce qui nOus est revenu de ce progrès,
nous, l'avons défiguré. Rien, depuis le premier moment de notre existence socia'e, n'a émané de nous pour le bien commun des hommes, pas une pensée utile n'a germé sur le sol stérile de notre patrie, pas une vérité grande ne s'est élancée du milieu de noufl ; nous ne nous sommes donné la peine de rien imaginer nous-mêmes, et, de tout ce que les autres ont imaginé, nous n'avons emprunté que des apparences trompeuses et le luxe inutile... Dans nos maisons, nous avons l'air de camper; dans nos familles, nous avons l'air d'étrangers; et dans nos villes nous avons l'air de nomades, plus nomades que ceux qui paissent dans nos steppes, car ils sont plus attachés à leurs déserts que nous à nos cités... Nous sommes au nombre de ces nations qui ne semblent pas faire partie intégrante du genre humain. Aujourd'hui, quoi que l'on dise, nous faisons lacune dans l'ordre intellectuel (1). ■
On voit quelle antithèse doit exister entre la société russe façonnée à l'esclavage et la société polonaise bercée dans la liberté : les contrastes se présentent d'eux-mêmes et à chaque pas. Si l'on y ajoute que les acteurs s'agitent sur l'immense théâtre d'un empire qui englobe déjà un tiers du monde habité, qu'une scène se passe sur une place publique de Varsovie, une autre dans les cachots de la citadelle de Pétersbourg, une troisième au Caucase ou sar les frontières de Chine, on avouera que l'i aspiration poétique ne manque pas d'espace pour déployer ses ailes. Un esprit à la Shakespeare y trouverait, sur le trône, des Richard III heureux dont les crimes s'éta'ent au grand jour et qui semblent défier à la fois la justice de Dieu et le jugement des hommes. Mettre en relief ces natures perverses, sonder la noirceur d'àmes à la surface desquelles n'apparaît même pas le remords, exigerait du génie. Mais si, reculant devant la difficulté, on veut se borner au drame intime, qu'on écoute alors les récits du foyer domestique. Ea quelques mots, on aura le plan de drames épouvantables comme le régime russe et poignants comme la vérité. Citons deux exemples pris au hasard :
(1) (Œuvres choisies de Pierre Tchadaief publiées par le P. Gagarin. Paris, 1862. Les Lettres «ur la philotcpkie de l'histoire d'où nous extrayons ces lignes parurent pour la première fois en 1836 dans une revue de Moscou, le Télescope, L empereur Nicolas, furieux de voir un de ses scyets examiner ainsi avec vérité, sincérité et douleur le bilan moral de son empire., sévit contre le censeur, contre le rédacteur de la revue et contre l'auteur dé Var- M'u'\e dont la responsabilité était couverte par l'approbation de la censure. La revue fut supprimée, le rédacteur en chef exile, le censeur cassé, et l'autrur déclaré fou. Il fut astreint à garder la chambre, et à jour fixe un médecin désigné d'oflQce venait constater son état mentai.
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Un certain Migurski est déporté en Sibérie. Sa femme, orginaire de Galicie, l'y rejoint. Un beau jour, son mari disparait, on retrouve au l>ord du fleuve un manteau, on croit à un suicide. Après quelques mois, sa veuve supposée obtient un passe-port pour retourner en Galicie chez ses parents. Elle pari avec son mari caché dans le double fond de la voilure. Le gouverneur russe, dans sa défiance, la fait escorter par un kozak soi-disant pour sa sûreté. Le voyage se prolonge à cause des fleuves débordés et du mauvais état des routes. On touche déjà à l'endroit où l'escorte va quitter, quand un choo endommage la voiture, blesse le mari et lui arrache un cri qui révèle son existence. Aucune supplication n'y fit rien. Le kozak les dénonça à la première station, le mari fut renvoyé aux mines: la fe:nme, retombant du haut de ^es espérances dans cet abime de malheurs, mourut dn désespoir.
L'autre anecdote nous est fournie par les exécutions de Polonais sous l'administration du prince Paszkiewicz. On pendait sans preuves deux malheureux parce que, pour employer les formules officielles, la situation politique nécessitait un acte de vigueur. En Russie, les âmes sont dégradées au point que, tandis que dans l'Europe chrétienne le premier châtiment de l'assassin f^st d'être confronté avec sa victime, là-bas voir supplicier l'innocent qu'on a voué à réchafaud, est un plaisir que recherchent tous ceux q li prononcent des meurtres juridiques. L'un des juges qui avaient décidé qne le sang devait couler une fois de plis, uniquement pour maintenir le terrorisme russe, le général Okuniew, revenant de cette exécution, n'avait pas remarqué qu'en s'étant tenu trop près de l'échafaud, il avait reçu une sanglante édaboussnre. Sa femme l'aperçut et en devint folle instantanément, voyant toujours le sang sur l'habit du général. C'était en 1848. Quelquesannéesaprès,le général, gagné par la folie de sa femme, était enfermé et mourait dans une maison de fous.
Mon père disait, an Collège de France, que sa chaire était la seule tribune d'oiî un Slave pût parler librement. Le théâtre est également conda nné en Pologne, soit à vivre d'imitations étrangères, soit à écarter de ses productions originales les questions vitales qui préoccupent tous les esprits. C'est donc sur les scènes des pays libres que les drames polonais peuvent se dérouler sous la plume d'émigrés polonais ou d'écrivains étrangers. La Pologne, en dépit de la distance géographique, nous semble un champ plus naturel pour les auteurs français que l'Allemagne et l'Angleterre, malgré le voisinage. Serait-ce beaucoup s'enrichir que d'emprunter ses personniges, soit à la vie monotone des Allemands dans les œuvres de qui l'intérêt roule souvent sur l'avancement d'un conseiller secret, où l'action vraiment dramatique faisant défaut, le sentimentalisme devient fade et où l'abstraction remplace la réalité, soit à cette vie anglaise dont le confort et le spleen sont la dernière expression.
On parle tonjoura de la sympathie de la France envers la Pologne. Il y a, en effet, une corrélation, sinon dans les mœars, du moins dans les Ames, et les scgets polonais sont sans doute ceux qui seraient le plus aisément compfi^ le plus chaleureusement accueillis des masses françaises. Cependant les auteurs ont jusqu'ici préféré les discordes des Plantagenets, les luttes de la Rose blanche et de la Ro?e rouge, les tragédies de TEscurial ou les folies sanguinaires des principicules d'Italie.
Ce n'est pas seulement à l'ignorance du passé des pays slaves qu'il faut attribuer leur exclusion de la république des lettres. Les auteurs dramatiques écrivent pour être joués, ils ne perdent pas de vue la censure théâtrale. Ils savent qu'ils ne blessent aucun gouvernement en dépeignant l'ambition du comte de Warwick, le meurtre do Waldstein, les amours de César Borgia. Au contraire, tout ce qui tend à rappeler ou le passé glorieux de la Pologne nu ses désastres présents est un reproche à tous les gouvernements. Aussi n'est-ce guère qu'aux époques agitées où la crainte de déplaire aux cabinets est mise de côté que quelques tentatives de ce genre se sont produites.
La Révolution française, dont des pièces politiques avaient signalé l'aurore, donna à sa sœur, la Révolution de Pologne, une hospitalité passagère. Au commencement du siècle, Boieldieu mit en musique un libretto intitulé : Beniowski ou les exilés du Kamtchatka, tiré des mémoires de ce fameux confédéré de Bar qui réussit à s'emparer d'un port au Kamtchatka et d'un navire, et qui, parti de la mer Glaciale, aborda|lheureusement au Havre avec ses compagnons. En février 1801, on joua à Paris une tragédie intitulée : les Poionaiif dont les derniers vers sont :
Au sort d'un peuple ami lions notre fortune, A tous les opprimés na querelle est commune.
Nous le verrons payer, devenu notre appui.
Le sang que la Pologne aura versé pour lui.
En 1806, un mélodrame & grand spectacle, Jean Sobieski, était représenté le 12 mai. En 1812, au début de la mémorable campagne de Russie, M. deCormenin, alors auditeur au Conseil d'État, exprima, dans une épode héroïque intitulée la Pologne régénérée, l'attente générale. Il y disait :
Refoulez ces torrents jusqu'aux bornes du monde; Si jamais, ramenant leur fureur vagabonde.
Ils assiégeaient le mur qu'on va leur opposer. Que d'étemels remparts de légions guerrières,
Soient les fortes barrières Où leurs flots impuissants reviennent se briser!
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Hélas I quand les flo!s de l'inondation battent le seuil des maisons, il est bien tard pour songer à élever des digues. Napoléon 1er qui, en ne relevant pas la Pologne, avait dédaigné l'unique abri contre l'avalanche des peuples du Nord, succomba et vit les Moscovites s'abattre jusque dans sa capitale. Cependant cette dure leçon du Destin frappa les esprits en France, ils sentirent plus vivement où était l'ennemi et où étaient les alliés. Et si la Restauration se montra plus aveugle envers la Russie que les gouvernements précédents, l'opinion publique se fit jour par plusieurs pièces polonaises. Le 5 août 1815 on joua /«an Bart ou h Voyage en Pologne, pièce qui roulait #ur l'élection du prince de Gonti. En 1825, les aventures du gentilhome polonais, qui fut Mazeppa, étaient transportées sur la scène. En 1819, Poniatowski ou le Passage de VElster, pièce jouée le 11 décembre, se terminait par cette phrase : c Noble et généreux Poniatowski, ta mémoire sera toujours chère aux Français. Elle sera révérée chez toutes les nations, tant que les noms de vertu, de courage et de patrie, seront en honneur parmi les hommes. ■
Après la prise de Varsovie, le 22 décembre 1831, une nouvelle pièce. sous le titre : les Polonais, représentant l'insurrection du 29 novembre, et qui était comme un reproche au gouvernement français de n'avoir rien fait, eut un grand succès ; elle se terminait par deux apothéoses : la première, les victimes de la liberté montant au ciel, la deuxième, la liberté faisant le tour du monde. Et le 27 décembre, on représentait sur un autre théâtre Paul Ver, drame où le grand-duc Alexandre intercédait pour la Pologne et où 1 étranglement de Paul s'effectuait à l'instigation du ministère anglais.
Ces diverses productions, bien intentionnées du reste, étaient faibles d'exécution et remplies d'inexactitudes historiques. Pendant la guerre d'Orient, on joua les Cosaques; les auteurs se renfermaient dans les souvenirs de l'invasion de 1815, mais ils n'osaient parler de la Pologne : le gouvernement eût craint de s'engager et il n'était permis d'éveiller les sympathies françaises qu'à l'endroit des Circassiens et de Schamyl, qui d'ailleurs n'y gagnèrent rien.
S'il est vrai que le rèle de l'art soit de faciliter aux hommes leur devoir, l'accomplissement de la mission du siècle, et si, d'autre part, il est incontestable que celle du dix-neuvième siècle soit une mission de nationalités ù fonder ou à relever, n'est-il pas étonnant que quand la question des nationalités remplit les journaux et les livres, elle soit systématiquement exclue du théâtre ?
La France elle-même, cette grande initiatrice européenne, semble avoir à cet égard perdu son étoile littéraire. Après avoir, au dix-septième siècle, ravivé l'héroïsme par Corneille, corrigé les mœurs par Molière, après avoir, an dix-huitième, glorifié Voltaire qui avait transformé le théâtre en tribune philosophique, après avoir, il y a plus de trente ans, applaudi Victor Hugo
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qui, au moment où le matérialisme gageait les âmes, s'appliqua à surexciter les consdAMes, à y réveiller les grands sentiments humains, que fait-elle de sa scène, Jadis si glorieuse et aujourd'hui si déchue? Trop souvent le théAtre se borne à représenter les nullités de la vie quotidienne dans le seul but de distraire un public blasé. Et pourtant la vogue qu'ont obtenue les essais imparfaits de pièces patriotiaues et les drames consacres aux misères sociales nous présagent ce que p»ra le théâtre futur.
Mon père, qui avait été frappé de l'impressionabilité des Ames françaises, eut la pensée de servir la cause nationale en transportant notre histoire sur la scène de Paris.
« En nous dépouillant, a-t-il dit, de toute préoccupation, de quelque nature qu'elle puisse être, et en descendant dans les régions les plus froides de la^ttrltique, nous osons dire que l'histoire de Pologne au dix-hyitième siècle est une des plus intéressantes et des plus poétiques ; elle a dorant elle un immense (venir de poésie. Je ne connais rien de plus tragique et de plus grandiose que ces figures dont je vous ai tracé quelques traits : des individus forts et puissants qui conçoivent de grandes idées et cherchent èi les réaliser; la nation qui ne se laisse pas façonner ; et enfin l'Europe qui agit sur eux et contre laquelle ils réagissent. Que de douleurs et de mécomptes renfermés dans le cabinet silencieux de la famille Czartoryski - Poniattiwski, par exemple I Que de passions tragiques cachées sous des formes froides, et qui ne se trahissent qu« par quelques paroles diplomatiques plus poignantes que les coups de ptylet et les dagues de nos tragédies I Leg poètes compren- ^ dront un jour ce qu'il y a de réellement tragique dans la société moderne, dans ces luttes intérieures dont l'individu est la scène et le tliéàtre, luttes entre les systèmes et les passions, entre le devoir et le raisoxuiemgnt, surtout lorsqu'il s'agit d'individus qui représentent des intérêts de générations et de pays. Le drame de la Pologne d'alors est rempli de personnage» historiques. On voit Pierre le Grand accourir daus les Diétines ptMir discuter avec tes l commissaires, et Charles XII déguisé se mêier parmi les députés. A cûté dss { sabreurs polonais apparaissent les régiments silencieux des Suédoif et dAy ■ /p Russes. » {Slaves III, p. 37.) p
Mon père jugea que la ConfédértUion de Bar symboliserait le mieux l'ay- ; "i cienne Pologne livrant des combats de géants, et descendant héro!quem«nt i au tombeau d'où Kosciuszko ne tardera point à l'évoquer transfiguré* et ré- « j^ générée. Ce fut cette période de notre histoire qu'il choisit pov sujet de f i son drame. Alors que les Russes, moitié par force et moitié par vase, occu- r paient le territoire de la République et voulaient l'étouffer sans bruit, une croisade sainte fut tout à coup entreprise contre eux. La famille des Pula-w-/ ski y brilla du plus vif éclat. Pendant cinq longues années, les Polonais, traf
bis par leur roi, abandonnés de l'Earope, tinrent en écbec toates les forces de la Russie.
Des difficultés de plusieurs sortes empêchèrent que le drame de mon père ne fût représenté; le manuscrit même s'en égara. Ses démarches pour le retrouver et celles que j'ai faites moi-même sont demeurées infructueuses. Les lettres que je publie, à côté des renseignements précieux qu'elles fournissent, montrent comment l'œuvre de mon père fut appréciée des écrivains français contemporains. Je n'ai qu'une copie' des deux premiers actes; le manuscrit complet, enrichi des annotations de madame Sand, se retrouvera-t-ilunjour? je l'ignore. J.'ai pensé que l'impression des fraj^ments qui existent entre mes mains était le meilleur, le seul moyen qui me rest&t d'ar« river à ce résultat désiré.
Le deuxième acte, le dernier qui soit en ma possession, s'arrête an moment de la surprise du cb&leau de Cracovie. Voici comment M. de GlK)isy raconte cet événement : • 2 février 1772. Je suis maître du château de Cra- Gorie. J'avais trouvé murée la porte souterraine qu'on m'avait «ssuré qui serait ouverte : il fallait faire passer mes quatre cents hommes dans le trou pratiqué pour aller au château, où je venais d'apprendre qu'il n'y pouvait passer un homme que très-difûcilement. Je n'entendais pas le moindre effet du mouvement de mon second détachement. Un officier polonais me rapporta que ces messieurs étaient maîtres du château : ils s'y sont -introduits par vingt miracles et par des actions d'un courage inouï, après avoir haché des palissades, tfes portes, des fenêtres. J'ai trouvé dans le château un magasin immense de tsdtes choses : je crois pouvoir, sans exagéralion, le porter à deux millions. Qd peut nourrir mille chevaux tout l'hiver; beaucoup de farines, de blés, de munitions, des draps verts pour habiller tous les chasseurs. •
M. de Vloménil ajoutait le 10 février 1772 : ■ M. de Galibert, secondé par MM. de la Sere, colonel, Tukulka, lieutenant-colonel, marcha aux (lusses sans ttrer, «hassa \m ennemis da pont et du faubourg et pénétra dans le château. MM. de Keîlerman et Skilski ont aussi beaucoup contribué au succès de cet événement. Cette journée et les différentes attaques qui en ont été la snit^ ont mis beaucoup de liaison entre nos Français et les Polonais. La perte da château est immense pour les Russes. Si on peut établir, seulement pendant huit jours la communication de Tyniec avec M. de Choisy, on tirerait Uors du château de Cracovie des armes, des habits et munitions de guerre pour approvisionner doublement toutes les places çt habiller plus de Qixmilltt soldats ou dragons des Confédérés (1). ■
yiom^t7, officier général en lur diriger les opérations militaires des Confédérés, pu-
• . ouee
(1) Voir Lettres partieuiières du baron de >ye par la France pour diriger les opération! bliées parle général comte de Grimoard. Paris, 1808
M. de Ghoisy défendit le château de Cracovie jusqu'au 23 avril 1772 contre le général Su-warow. i Mes soldats, écrivait-il le 29 février, n'ont eu depuis que nous sommes ici ni viande, ni beurre, ni graisse ; du pain sec, du cacha (espèce de gruau) et du courage, voilà toute la nourriture des officiers et des soldats. •
Casimir Pulawskî, qui n'avait pu forcer les Russes à abandonner le siège du château de Cracovio, resté seul de sa famille, cessa la lutte le dernier. Ce n'est que le 25 juin 1772, quand le partage était connu et la résistance impossible, qu'il passa en Turquie, puis en Amérique. 11 avait aimé dans sa première jeanesse Françoise Krasinska et en avait été, dit-on, aimé. Mais elle l'oublia, quand le prince Charles de Courlande, QIs d'Auguste III, lui eut fait la cour, et s'en fit épouser secrètement le 4 novembre 1760. Pulawski la revit comme princesse Caroline, elle facilita même sa fuite du pays. Il murmura son nom en expirant, tué au siège da fort de Savannah, auquel les Américains reconnaissants donnèrent son nom. La fille de cette dame épousa un prince de Carignan et fut l'arrière - grand'mère du roi Victor- Emmanuel.
Le Père Marc est l'une des plus grandes figures de la Confédération de Bar. Sa parole entraînait ses compatriotes, et sa sainteté en imposait aux Russes eux-mêmes. Il survécut de longues années à cette lutte héroïque, toujours entouré de la vénération publique et consulté comme un oracle. Mille légendes circulent sur ses miracles; on répète encore ses prédictions. Il mourut dans le village de Berezowka en 1801 et fut enterré dans l'église de Horodyszcze. On y voit son corps momifié, mais intact, dans une simple bière sans couvercle ; les paysans viennent en pèlerinage lui baiser les mains.
Mon père commença également un autre drame : Jaswski ou les deux Polognes, qu'il n'a jamais terminé en voyant que les circonstances n'avaient pas permis la représentation du premier. Il y aurait peint les deux Pologne^, l'une imbue des idées étrangères, l'autre fidèle aux idées nationales. Il mettait en scène deux personnages de l'ancienne et deux de la nouvelle génération, opposant l'un à l'autre le vieux Polonais, observateur des us et coutumes de la République, et possédé de cette haine inextinguible de l'oppression rosse qui animait les Confédérés de Bar, et le vieux Polonais diplomate, rusant avec l'ennemi, toujours dupe des mensonges des cours, prêt aux capitulations de conscience i le jeune Polonais en perruque et en habit à la française, papillonnant autour des idées philosophiques du dix-huitième siècle comme un coléoptère autour de la flamme d'une bougie, et le jeune Polonais insurgé, joignant aux saines traditions de l'accienno Pologne la sève vigoureuse de la Pologne nouvelle. Jacques Jasinski, en avril 1794, avec environ trois cents militaires, prit ou massacra, avec l'aide da peuple de Vilna, les trois mille Russes qui occupaient cette capitale. Malheureuse-
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ment> il fut rappelé à Varsovie et l'insarrection de Lithaanie échoaa. Le comte Oginski raconte dans ses mémoires que Jasinski étant venu le voir quelques jours avant l'assaut donné à Varsovie par Suwarow, lui parla des perspectives d'émigration que l'imminence des désastres offrait à tous les esprits. « Je lui fis observer qu'il valait mieux périr les armes à la main, dit Oginski. — Vous avez raison, me répliqua-t-il froidement, je suivrai voire conseil, et il me quitta sans ajouter un mot de plus. Hait jours après il périt an camp près de Praga, dans une batterie qu'il commandait lui-même. >
Nous ajouterons que l'évèque de Livonie dont il est question est Joseph Gorvin Kossakowski, né en 1738, évêque de Livonie en 1781 et bientôt après coa^juteur de l'évèque de Vilna. Homme capable, mais toujours occupé dlntrignes avec la Rassie, il fut exécuté par le peuple, lors de la révolution de 1794, aiiisi que son frère Simon, grand hetman de Lithuanie, qui, après avoir été confédéré de Bar, était devenu un instrument du cabinet de Saint- Pétersbourg, et l'un des traîtres signataires de la confédération de Targowioa.
Ladislas MICKIEWIGZ.
Paris, août 1867.
o^c)if^
Lettres de George Sand et d'Alfred de Vion\ A Adam Mickiewicz
Monsieur (1),
Je me suis permis de tracer quelque motM à la plumef à côté des mots au crayon que j'ai trouvés sur les marges de votre manuscrit. Je ne sais pas de qui sont ces corrections, mais je ne puis pas m'empêcher de les trouver mauvaises pour la plupart, et dépenser que vous connaissez beaucoup mieux la force et l'énergie de notre langue, que la personne chargée par vous de ces rectifications. Je ne me permettrai pas de porter un jugement sur l'ensemble de votre ouvrage : en fait de drame, je ne suis pas un juge compétent. D'ailleurs j'ai une telle admiration et une telle sympathie pour tout ce qui est de vous, que, s'il y avait, à reprendre dans ce nouvel œuvre, je ne pourrais pas m'en apercevoir. Je ne vous parlerai donc que du style. Dans les endroits où le style domine l'action, il m'a semblé aussi beau que celui d'aucun écrivain supérieur de notre langue; dans les endroits où nécessairement l'action domine le style (sauf quelques incorrections qu'il est même puéril de mentionner, tant elles vous sont faciles à faire disparaître), le style m'a paru ce qu'il devait être, — seulement un peu trop brisé, surtout à cause du caractère particulier du rôle du palatin, dont l'énergie d'expression est précisément dans l'omission de l'expression. Peut-être tous les autres personnages, par cela même, devraient-ils se montrer plus sobres de suspensions et de réticences. L'esprit de notre langue n'en comporte pas autant, et, quoique nos modernes écrivains dramatiques les prodiguent, nos vieux et illustres maîtres qui sont les aïeux par alliance de votre génie, s'en montrent très-avares.
Je suis honteuse. Monsieur, de me permettre ces observations envers une supériorité telle que la vôtre. Je ne les aurais pas risquées, si vous n'eussiez eu la bonté de me les faire demander, à moi indigne, mais sincère admirateur de votre puissance. Quant au succès du drame, il m'est impossible d'avoir aucune prévision à cet égard. Le public français est si ignoblement stupide aujourd'hui, il applaudit à de si ridicules triomphes, que je le crois
(1) Cette lettre sans date est vraisemblablement de 1837, comme celle d'Alfred de Vigny.
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capable de tout, mâme de siffler nae pièce de Shakespeare, ei on la lui présentait sous un nom nouveau. Je puis dire seulement que si le beau, le grand et le fort doivent être couronnés, votre œuvre le sera. Agréez, Monsieur, l'assurance de mon sincère et entier dévouement.
Georob.
Rien ne m'a empêché, Monsieur, de lire et relire votre drame avec une extrême attention. Je vous conseille de le présenter à un théâtre, mais j'ai quelques graves observations h vous faire. Si vous voulez me faire l'honneur de venir chez moi demain ou après-demain, à midi, je serai heureux d'en parler avec vous et tout prêt à vous servir en tout ce qui dépendra de moi.
Alfbbd de Viqmy.
J'irais chez vous si cela m'était possible.
i«r avril 1837. Paris.
Voulez- vous, pendant le peu de jours que j'ai encore à passer ici, que je relise votre drame? Et s'il n'est pas de nature à être mis en scène, pourquoi ne le feriez-vous pas imprimer? Je me souviens que c'est beau. Confiez-le moi. Pourquoi faut-il le laisser dormir 7 Rien de ce que vous avez fait ne peut être inutile ou indifférent.
Tout à vous de cœur,
Mardi. O. Samd.
.. .J'ai remis le drame à Bocage. J'attends sa réponse (1). A vous de cœur,
George Sand.
(1) Ce billet de madame Sand, ainsi que le précédent, est sans date. Mais ils sont adressés rue d'Amsterdam, no 1, où M. Adam Mickiewicz demeura à son retour de Suisse, fin 1840, jusqu'à l'année 1845. Ils sont probablement du printemps 1843, époque à laquelle madame Sand écrivit également à M. Mickiewicz à propos de ses leçons sur la Comédie infernale de Krasinski professées au Collège de France en février i843.