SCÈNE IV LE GÉNÉRAL, LE DOCTEUR
LE GÉNÉRAL
Vous porterez cet ordre au geôlier de la prison militaire, et vous ferez mettre en liberté l'individu. (1/ sorme.) Ma voiture ! Vous me ferez demain votre rapport.
LE DOCTEUR
Vous me permettrez d'abord, mon général, de vous suivre chez vous ce soir. J'aurais à vous parler.
LE GÉNÉRAL
Aujourd'hui je n'ai pas le temps.
Votre Excellence m'accordera une heure...
LE GÉNÉRAL
Pas une seconde. Je ne veux pas qu'on me parle d'affaires aujourd'hui. Suis-je un forçat, un Sibérien? On ne me laisse pas...
LE DOCTEUR
J'ai à vous communiquer, mon général, des nouvelles importantes.
LE GÉNÉRAL
Bonnes ? Dites-les. Pulawski est-il pris ?
LE DOCTEUR
Des nouvelles de la plus grande importance et qui réclament toute votre attention. Vous aurez peut-être à ordonner quelques mesures.
LE GÉNÉRAL
Qu'est-ce donc? Dépêchez- vous.
Si vous voulez^ mon généM, passer dans votre cabinet...
LE GÉNÉRAL
Nous sommes seuls ici. Fermez la porte. Parlez, dépêchezvous, je n'ai pas le temps.
LE DOCTEUR, gravement.
J'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence que, depuis hier, l'horizon politique commence à s'obscurcir, et que la physionomie de la ville de Cracovie décèle des symptômes inquiétants.
LE GÉNÉRAL
Folie ! Comment, à présent? Après leur dernière défaite î
LE DOCTEUR
Je remarque depuis ce matin qu'il se forme des groupes, des rassemblements, comme si l'on s'attendait à quelque grand spectacle, comme si l'on pressentait quelque grand événement. Les bourgeois s'attroupent, et, s'étonnant de se trouver ensemble, ils paraissent ignorer eux-mêmes la cause de leur mouvement.
LE GÉNÉRAL
C'est donc déraisonnable : c'est sans conséquence.
LE DOCTEUR
Au contraire, cela peut avoir les conséquences les plus graves. Jamais le peuple n'est aussi dangereux que lorsqu'il veut avec force, sans savoir précisément ce qu'il veut.
LE GÉNÉRAL
Nos postes militaires ont l'ordre de surveiller.
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LE DOCTEUR
La foule, arrivant en vue de nos postes militaires, s'arrête en silence, sans provoquer personne. Et puis, sans être provoquée, ni menacée, elle se disperse en silence.
LL GÉNÉRAL
Se disperse? tant mieux !
LE DOCTEITR.
Et elle s'attroupe sur un autre point. Or, j'ai remarqué à Constantinople, où j'ai eu l'honneur d'être attaché à la mission impériale en qualité de..., j'ai observé à Constantinople qu'un tel symptôme annonce toujours un mécontentement sourd et profond.
LE gI^.nêral.
Ces gens, que disent-ils? De quoi parlent-ils? LE docteur.
Ils parlent bas, mon général, ils parlent bas ! La ville entière a subitement baissé sa voix d'une demi-octave. Or, j'ai remarqué à Venise, où j'ai eu l'honneur d'être attaché à la mission...
LE GÉNÉRAL
Eh bien, à Venise?
Toutes les fois qu'on remarque une telle altération du parler populaire, on sait que les esprits sont malades de quelque projet, et les inquisiteurs d'État se mettent en quête. Aussi ai-je examiné...
LE GÉNÉRAL
Vous avez bien fait d'examiner. Qu'avez- vous donc trouvé?
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LE DOCTEUR
Patience^ mon général. Il est encore à observer (et par vousmême vous pouvez constater la justesse de cette observation), il est à observer, dls-je, que depuis hier les Polonais, en se saluant, se pressent la main avec plus d'énergie que de coutume, avec un geste. . . comme ça. J'ajouterai qu'ils échangent entre eux des coups d'œil d'intelligence. Or, j'ai remarqué . . .
LE GÉNÉRAL
C'est vrai.
LE DOCTEDR.
Or, j'ai remarqué en Suède, où j'ai eu l'honneur d'avoir été. . .
LE GÉNÉRAL
Eh bien?
LE DOCTEDR.
En Suède, durant la lutte des royalistes et de la noblesse, lorsqu'un parti laissait voir de tels signes, on était sûr qu'il venait de recevoir quelque encouragement, qu'on était à la veille... ^
LE GÉNÉRAL
Donc, que pensez-vous ? Qu'en avez-vous conclu ? Quelles nouvelles peuvent-ils avoir reçues?
LE DOCTEUR
Je crois qu'ils ont reçu mieux que 3es nouvelles. Il est probable qu'ils ont reçu dans leurs murs quelques Confédérés fuyards. On sait comme leur présence électrise partout les
j esprits.
LE GÉNÉHAL.
C'est possible. Cher docteur, mettez tout en œuvre^ examinez, faites prendre des informations; nous verrons.
LE DOCTEUR
Ordonnez-vous quelques mesures de précaution?
LE GÉNÉRAL
Contre qui ? Qu'est-ce qui serait donc arrivé ici ? Où se cacheraient-ils? Pour agir il me faut des données précises. Aucun renseignement...
LE DOCTEUR
Aucun jusqu'à présent.
LE GÉNÉRAL
Cependant^ comme médecin, vous avez des relations avec tant de monde.
LE DOCTEUR
Dès le matin j opérais sans relâche. Je m'attachais aux oreilles de mes patients comme une sangsue; je pompais comme une ventouse. Mais, hélas ! je ne pus rien tirer. LE gén^:hal.
Incroyable ! Avec un tel esprit d'observation, tant d'expérience ! ne pouvoir rien apprendre ! Pourtant ces Polonais sont si bavards, si incapables de dissimuler ! c'est un peuple si diaphane. . .
LE DOCTEUR
Oui, ils parlent beaucoup; mais ils ne disent jamais le petit fin mot de la chose. On n'a jamais découvert dans cette bavarde Pologne aucune conspiration. La ville est dans ce moment, comme un enfant malade, inquiète et criarde; mais
il est inutile de lui demander ie siège et le nom de son mal. Cest à nous de le deviner.
LE Gf:NÉRAL.
C'est facile; ce mal s^appelle le mal Pulawskî.
LE DOCTECR.
Bien déterminé. On dit que cet aventurier s'est jeté dans les monts Carpathes. Je remarque que les bourgeois de Gracovie tournent trop souvent la tête du côté des montagnes^ comme les lazzaroni du côté du Vésuve, ce qui présage une éruption.
LR GÉNÉRAL.
Monsieur Pulawski ne fera pas des Carpathes un Vésuve.
LE DOCTEUR
Les montagnes sont si près. Il peut bien se glisser dans la ville.
LE GÉNÉRAL
S'il vient ici, on le découvrira. Je m'en repose sur vous. Je donnerais ma croix de Saint-Georges pour qu'il fût ici. Vous avez son signalement. Allons ! observez, tâtez, furetez, lancez vos émissaires ! Ah ! si je le tenais, cet homme maudit ! Je l'espérais déjà, je m'en félicitais déjà! je faisais des projets couleur de rose, et voilà ce trouble-fête ! . . . Docteur, si tu m'aides à amputer cette tête-là, je te nomme chirurgien en chef de l'armée ! Je te promets le brevet de conseiller d'Ëtat. LE DOCTEUR, BU s'incUnant.
Mon général ! mon général ! Dieu sait comme je voudrais sincèrement...
LE GÉNÉRAL
Si je le tiens... Non, ce serait lui accorder trop de grâce que de le faire pendre. Non, misérable ! Tu me payeras cher «
mes insomnies! Je te prépare... tu serviras d'exemple... L'on s'en rappellera d'ici vingt ans. On tremblera à la seule idée de conspirer.
UN LAQUAIS entrant* Madame la Comtesse est déjà descendue. Elle attend Votre Excellence.
LE GÉNÉRAL. . / ^
Dites à Madame qu'elle veuille bien aller chez moi. J'y «uîs dans un instant. (Le laquais sort,) Ah! ça, docteur {il Zm mmtre un papier), j'achève, je l'ai promis... oui, il faudra mettre en liberté ce prisonnier.
LE DOCTEUR
Avec votre permission, mon général, vous feriez mieux de laisser cet hornme où il est. Cet homme me paraît dangereux. Il n'est rien moins que moine. Je viens de l'examiner. D'abord sa main droite est plus charnue et plus longue de deux pouces que sa main gauche. Or, c'est l'habitude de manier le sabre qui allonge et renforce ainsi hypertrophiquement les bras des gentilshommes polonais. Preuve qu'il est gentilhomme et vieux soldat. 11 porte aussi sur le front certain stigmate qui n'est pas tout à fait séraphique et qui m'a l'air d'un coup de sabre à peine cicatrisé.
LE GÉNÉRAL
- Il a pu servir autrefois. Je préfère qu'on devienne de meunier évêque que d'évêque meunier. C'est plus tranquille. Estil vieux ?
LE DOCTEUR
Oui, âgé.
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LE GÉNÉRAL
Donc ce n'est pas Pulawski ni de Choisy. Cela me suffit.
LE DOCTEUR
Oh ! non^ mais il peut bien être Témissaire du fameux capucin Marc^ surnommé Taumônier de la Pologne militante. Peutêtre bien, est-ce Marc lui-même.
LE GÉNÉRAL
Quelle idée ! D'après les derniers rapports, ce Marc se trouvait à 300 lieues d'ici. Du reste, qu'il s'appelle Marc, Mathieu ou Jean, j'ai promis à la Comtesse sa liberté. Allez, occupez-vous de Pulawski, de lui seul.
LE DOCTEUR
Une idée me vient, mais j ose à peine...
LE GÉNÉRAL
Parlez.
LE DOCTEUR
Votre Excellence n'ignore pas que madame la Comtesse est, c'est-à-dire était en relations... avec... avec Pulawski.
LE GÉNÉRAL
Oui, étant enfant; c'est de l'histoire ancienne. Ce n'est pas de votre département, cela ne vous regarde pas.
LE DOCTEUR
Je voulais seulement dire que la famille de madame la Comtesse... une famille très-nombreuse... Or, il est possible... probable que quelqu'un de la famille a conservé quelques relations... Et comme madame la Comtesse a beaucoup d'amitié pour Votre Excellence, il serait infiniment avantageux pour le service de Sa Majesté l'Impératrice que madame la Comtesse se
chargeât d'obtenir quelques renseignements^ au moyen de... Si elle voulait par exemple m'employer... suivre mes conseils...
LE GÉNÉRAL
Signor dottorel Vous n'êtes pas jaloux, vous voulez que tout le monde soit de votre métier. Vous avez dit une sottise. UN OFFICIER entrant.
Excellence, le Palatin est à la porte de la citadelle. Faut-il le laisser entrer?
LE GÉNÉRAL étonné.
Le Palatin? Et qui vous a dit de lui fermer la porte ?
l'officier.
Excellence, il veut entrer avec toute sa suite, avec ses Tatars et ses Cosaques.
LE général.
Qu'est-ce que cela fait? une dizaine de Cosaques. Faites ouvrir vite. (L'officier sor^)... Je l'ai invité pour ce soir.
LE DOCTEUR
Je voulais précisément dire que M. le Palatin, pour lequel je professe la plus haute estime, et sur le compte duquel je n'oserais rien dire qui pût lui faire le moindre tort.. . Cependant, bien qu'il soit le père de madame la Comtesse pour laquelle...
LE général.
Eh bien! sans détours...
Il me paraît nourrir pour l'ordre de choses actuel des sentiments tout autres que ceux qu'on aimerait voir de... Vous : savez qu'il a été agent des Confédérés à l'étranger. J'ai ici j
(a^^Nv^.
des notes sur sa conduite. {Jl fouille dam son portefeuille.) Il vient de recevoir une lettre du duc de Choiseul, il a expédié une lettre pour lord North, il...
LE GÉNÉRAL
Je sais. Ces ambassades ont échoué. Vous voyez que, de retour de ^s courses inutiles, il n'est pas allé dans le camp de Pulawski. Il reste ici tranquille.
LE DOCTEUR
Mon général, Jules César disait qu il faut se défier des hommes sombres et secs, quelque tranquilles qu'ils paraissent.
LE GÉNÉRAL
11 est sombre par caractère. Il nous boudait à cause de certains rapports de famille... mais il commence à entendre raison.
LE DOCTEUR
Avez-vous observé ses yeux? Ah! général, c'est la plus curieuse paire d'yeux que j'aie jamais notés dans mes signalements; des yeux mille fois plus dangereux que ceux dun fanatique, lesquels s'enflamment par moment, et puis deviennent troubles et ternes. Le regard du Palatin ne change jamais d'expression ni de direction. C'est le regard d'un joueur de profession ne perdant jamais de vue son enjeu. J'ai une peur instinctive de ses prunelles qui brillent, aiguës et froides, comme les deux bouts d'une paire de ciseaux anglais. Ou je me trompe fort, ou ce regard dénote un homme capable de... Vous riez, mon général?
LE GÉNÉRAL
Vous craignez le mauvais œil, vous ? Allons, les Russes ne sont pas des colibris. Le Palatin ne nous fascinera pas; il n'a
qu'à nous regarder. Je ne crains ni sa paire d'yeux^ ni le couple de ses inséparables Tatars.
UN LAQUAIS
Monsieur le Palatin.
LE GÉNÉRAL^ éUmnéy SB lévB (k s(m$iég$.
Ici! — Il vient chez la Comtesse! C'est extraordinaire.
LE DOCTEUR
Parlez-lui de ces mouvements dans la ville, je suis curieux de savoir ce qu'il en pense.