SCÈNE PREMIÈRE
Madame CLAIRE, — en habit noir à la polonaise^ sur la tète un petit bonnet carré orné d'une aigrette,— est ossise sur un sofa et file au rouet.—- A ses pieds, STANISLAS, en habit polonais, le sabre au côté , assis sur un petit coussin, tient un th^orbe , c*est-à'dire une espèce de guitare de la grandeur d^une harpe.
STANISLAS, en posant à terre son théorbe.
Non madame Claire, ça ne va pas. Ma main ne vaut plus rien ; mes doigts errent sur ces cordes, comme je m'égarais
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•ce matin dans les rues de Vilna; pauvre campagnard que je suis^ je ne vaux rien ici à Vilna.
MADAME CLAIRS
Tu te sens fatigué. Eh bien^ chante-moi la marche de mon aïeul, c'est court.
STANISLAS
Non, je ne suis plus digne de toucher à cet instrument. Adieu, mon vieil ami ! Tu resteras comme ce sabre, tu ne seras plus pour moi qu'un souvenir, qu'un mémento mon.
MADAME CLAIRE
Stanislas, tu deviens mutin ! Depuis tant d'années je suis habituée à entendre chaque soir tes chansons. C'est mon pain quotidien. 11 faut que tu chantes. Ce théorbe et ce rouet me rappellent la vie de château. Je me croirai à la campagne.
STANISLAS
Dieu sait comme j'aimais à vous chanter ! Sans vous j'aurais brisé il y a longtemps mon théorbe. Ah! chère maîtresse, vous êtes seule digne d'apprécier nos mélodies nationales; vous êtes la seule qui preniez plaisir à les entendre. La vieille Pologne chansonnière n'a plus que vous pour tout auditoire. Et ces autres dames qui ne parlent plus la langue de leurs mères, qui inventent je ne sais quel jargon, et qui, au lieu d'avoir des musiciens, jouent elles-mêmes muettes devant une machine, comme des orgues de barbarie.
MADAME CLAIRE
Eh bien, raconte-moi quelque légende, par exemple celle du Grand-Duc Jagellon.
STANISLAS
Ni chanter, ni raconter ! — Non; ah! pauvre théorbe! Sa-
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vez-vous qu'on se moque ici de ce théorbe ! Je n'ose plus l'apporter dans votre chambre. Il n'y a que les piqueurs de l'Hetman qui me prient de leur en jouer. Jouer devant les piqueurs! Je ne l'apporterai plus ici^ mais si nous revenons à la campagne...
MADAME CLAIRE
Ah ! mon vieux, tu es capricieux comme ton instrument ! Tant que nous étions à la campagne, tu ne faisais que me vanter les magnificences de Vilna, les revues de troupes, les splendeurs des bals de la noblesse.
STANISLAS
Qui aurait prévu cela? Mais depuis la mort du prince, votre père, je n'ai pas quitté d'un pas votre château. Je ne savais pas que la Pologne eût tellement changé, ou plutôt qu'il n'y a plus de Pologne. Oui, il me semble qu'une bonne nuit on nous a volé notre vieille Pologne, et, à mon réveil, qu'ai-je trouvé? L'armée en fracs comme des singes, en habits et en perruques, et des femmes avec des queues I Mais c'est une diablerie, madame, je n'y conçois rien. La tête m'en tourne. Savezvous que depuis une semaine je ne dors plus, ce qui ne m'est jamais arrivé depuis la mort de votre père qu'une seule fois , lorsque vous étiez malade. Je suis sûr que je mourrai ou que je perdrai la raison et me travestirai. Car .il est dangereux de regarder les possédés, on en devient quelquefois possédé à son tour.
MADAME CLAIRE
Si tu es vraiment aussi [malheureux ici, retourne à mon château. Si tu a le courage de me quitter, Stanislas, il m'en
I coûtera de me séparer de toi^ mais je ne veux pas que tu : : meures pour mon plaisir. i
: STANISLAS. l
i Moi, vous quitter ! De ce jour, où l'un de vos ancêtres, il y a §
quatre cents ans, créa noble un de mes ancêtres sur le champ de bataille, de ce jour les nôtres ont toujours suivi les vôtres. Je ne peux pas plus vous quitter qu'un houblon ne peut fuir sa haie protectrice. Mais, si j'ose vous donner un conseil, retournons ensemble au château, quittons cette ville diabolique. Vraiment, il me semble que nous nous sommes égarés dans un marais, et que tout ce que nous voyons n'est qu'une illusion du diable; je croirais à une Vilna postiche si je ne voyais ici les églises et les croix.
HADÂHli CLAIRE.
Et dans notre château tu étais inquiet comme un oiseau de passage, enfermé parmi les poules. Tu ne cessais de dire que j'enterrais ma jeunesse, que le Palatinat n'était pas digne de posséder une telle beauté. Je devais absolument aller dans la capitale : tous les seigneurs se disputeraient pour obtenir ua seul de mes regards ; le roi tomberait amoureux de moi. Ah! il paraît que j'ai perdu beaucoup à tes yeux, et tu n'oses me montrer pas plus que ton théorbe.
STANISLAS
Je n'étais pas seul à le dire. La noblesse, tout le Palatinat vous adore, mais ces campagnards je ne les croyais pas dignes de vous. Maintenant je vois qu'ils valent mieux que ces û)us de Vilna. , Même feu votre mari, de bienheureuse mémoire, s'il n'eût été ivrogne et fou, Dieu lui pardonne! je, le préférerais à ces canailles de perruquiers avec leur
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rouge et leurs mouches sur la figure. Fi! quelle honte! mon Dieu^ sont-ce les enfants des héros que j'ai chantés et dont j'ai connu quelques-uns. Où voir à présent ce Pulawski à l'œil de faucon, à la poitrine de lion? Où est Sawa qui tua un taureau d'un coup de poing? Ah! ils sont tous morts! Ma bonne Claire, je vous ai crue la dernière Polonaise, je crains bien que vous ne soyiez le dernier Polonais. Je ne vois dans cette foule que votre figure qui me rappelle les traits de ces vieux héros, et votre âme je la connais !
MADAHB CLAIRE.
Mon oncle l'évêque me retient ici. Il est mon tuteur.
STANISLAS
Un évêque qui porte un frac !
MADAME CLAIRE
Parmi ces jeunes gens que tu méprises tant, tu vois cependant l'Hetman de Lithuanie, l'ancien ami et collègue du célèbre Pulawski. Tu as toi-même composé des chants sur ses exploits. Celui-là n'est pas un singe. Il t'estime beaucoup.
STANISLAS
Il est brave et il ressemble à un homme. Mais depuis le temps où je l'ai vu combattre à côté de Pulawski, il a changé lui aussi.
MADAME CLAIRE
Je l'espère.— il était alors tout jeune, presque enfant.
SrANlSLAS.
Et cependant il m'avait l'air bien plus gr^ve et plus «ligne ; le contact des comédiens l'a gâté. Il a dans ses manières un je ne sais quoi qui est loin... ' . , .
MADAME CLAIRE
C'est le seul homme qui me plaise ici* — J'aime sa fierté, son courage, et puis il me convient, il n'est plus de la première jeunesse.
STANISLAS
11 vous plaît ? — Mais vous a»cz promis autrefois votre main à M. le Commandeur, fils du Grand-Référendaire. Il existe même un pacte par écrit. Monsieur le Référendaire sera bien désolé de ce changement : c'est dommage. Je ne connais pas le fils, mais le père est un vrai seigneur de la vieille roche.
MADAME CLAIRE
Je ne connais pas non plus le Commandeur. Lors de mon veuvrf'ge, l'Evêque mon tuteur, m'a proposé ce parti. Tu sais que j'ai été élevée dans l'obéissance. J'ai obéi, l'Evêque luimême m'a fait souscrire un acte; mais le Commandeur voyage je ne sais où. On dit que c'est un homme léger et d'une mauvaise conduite. Je suis enchantée que l'Evêque ait change de projet, car, si je dois me remarier, je préférerais l'Hetman.
STANISLAS
Son Eminence, l'Hetman et le Référendaire doivent bientôt venir.
MADAME CLAIRE
Ici?
STANISLAS
Oui, car ils ont à parler en secret, ât votre appartement est plus solitaire. Le palais est toujours rempli d'un tas de gens, de visiteurs.
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MADAME cLAiBE (avec wystére en montrant la porte de gauche).
As-tu dit à ces messieurs-ci de ne faire aucun bruit?
STANISLAS
Oui. Et puis il y a quatre portes entre ce salon et leur chambre. Resteront-ils enctre longtemps?
MADAME CLAIRE
Jusqu'à ce que le danger soîl passé et qu'ils trouvent quelqu'autre asile ; car il y va pour eux de la vie. Aucun domestique^ personne au palais ne soupçonne-t-il rien?
STANISLAS
Rien. Dès le moment où nous les avens fait sortir du canot et entrer par la fenêtre, ils ne l'ont pas ouverte; et puis les fenêtres donnent sur le fleuve de la Wilia. Personne ne peut les voir et je garde bien votre appartement.
MADAME CLAIBE.
- C'est bon. (On entend du bruit.) On vient. Je vous laisse seuls. Quand on sera parti, tu feras servir à dîner à ces messieurs. [Montrant la porte de gauche.) — Mais aie soin d'abord de former toutes les portes.
STANISLAS
Bien! bien!— Cependant tâchez de les renvoyer bientôt. Si cela se découvrait ! Je vous connais, madame, mais le monde, qui n'est pas digne de vous connaître, pourrait vous mal juger. {Madame Claire sort.)