‹ Drames religieux;Chapitre 15 sur 75 · LES · texte numérisé non relu

LES

PREMIERE JOURNEE

Roulements de tambour.

Entrent, par une porte, DAVID et JOAB, et par l'autre, ARSALON,

SALOMÓN, ADONIAS, TAMAR et AQUITOFEL.

SALOMÓN.

Heureux ton retour! que le laurier couronne ton front sublime, champion d'Israël, fléau du Moabite sacrilège! ''

ADONIAS.

Qu'un rameau de l'arbre immortel ceigne d'un cercle étroit la neige de tes cheveux, défenseur de Dieu et de sa sainte loi, terreur du Gentil idolâtre !

ABSALON

Que la renommée, de ses lèvres de métal, de sa voix de diamant, chante tes louanges, royal capitaine de Jéhovah, glaive fatal au Philistin!

TA5JAR

Qu'en ce jour les filles charmantes de Jérusalem, couronnées de fleurs et d'étoiles, célèbrent de nouveau et par des chants plus glorieux la victoire remportée sur un second Goliath!

DAVID

Chers objets de ma tendresse, bâtons vivants de mes

vieux jours, tendez-moi tous vos bras. (Il embrasse a abord Salomón, puis Absalon, Adonias et Tamar.) Que lUeS ailS trOUVCIlt

un renouveau dans la douceur de vos chères étreintes. Oh! mes bien-aimés, j'ai le bonheur de yo^s revoir! Viens, vaillant Adonias, viens encore une fois. Et toi, prudent Salomón, presse-toi encore sur mon cœur qui se fond en larmes de tendresse. Très bel Absalon, viens renouveler mille fois le plaisir que me cause ta vue en cet heureux jour. Et toi, ma ïamar, ne reste pas en arrière. Si je t'ai réservé mon dernier baiser, ô ma Tamar, c'est afin que mon cœur, ne se sentant plus attendu par d'autres, jouisse à loisir d'un bonheur si précieux. — Rabbatha, cette citadelle du cruel Ammon, est tombée en mon pouvoir malgré ses murs et ses soldats. J'ai laissé en ruine ses remparts inexpugnables; ses tours superbes, branlantes ou abattues; ses rues, baignées dans la pourpre du sang. Grâces en soient rendues d'abord au grand Dieu d'fsraël, puis au vaillant Joab, mon général. C'est à sa bravoure que je dois mon succès.

JOAB

Sire, tu honores en moi ta créature.

AQUITOFEL, à part.

Malheureux le soldat que ne favorise point la fortune ! Mes loyaux services ne m'ont pas valu un mot d'éloge.

DAVID

Mais quelque signalée qu'ait été cette victoire, je ne la compte pour rien. Ma vraie victoire, c'est de vous revoir. Pourquoi faut-il qu'en un concours si flatteur d'allégresses, en cet heureux jour où je rentre triomphant dans l'alcazar somptueux de Sion, où vous venez tous, pleins d'émoi, me recevoir à son seuil, pourquoi

faut-il ([u'en une circonstance si solenuellej'aieà regretter qu'Amon seul ne se trouve point parmi vous? Amon, mon fils aîné et mon héritier, qu'en sa qualité d'aîné j'estime etje chéris tant... Pour quelle raison, Atlonias, ne vient-il pas augmenter mon bonheur ?

ADONIAS.

Moi^ seigneur, je ne sais rien.

DAVID

Salomón, imaginaire, un malheur est plus pénible que réel. Qu'est-il arrivé à Amon? Parle, je t'en conjure.

SALOMÓN.

Absalon vous le dira. Je ne sache pas, pour ma part, qu'il ait rien pu lui arriver.

ABSALON

Moi, pas davantage.

DAVID

A travers vos réticences je sens un malheur palpable. — Tamar, que sais-tu de ton frère?

TAMAR

C'est en vain, seigneur, que tu m'interroges. Enfermée en mes appartements, j'y vis dans l'ignorance de tout ce qui peut se passer.

DAVID

Nul ne peut-il rieu me dire d'Amon ?

AQÜ1T0FEL.

Moi, sire. Je suis tou serviteur ; l'amour que j'ai pour toi m'oblige à ne te rien celer. Je pourrais sans doute trouverd'ingénieuses raisons pour ne point t'apprendre une nouvelle que chacun, parce qu'elle est pénible, hésite à t' annoncer ; mais, au fond de ma conscience, une raison plus forte me défend Je prolonger ton incertitude. On n'a cure d'un mal que l'on ignore, mais à

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un mal que l'on connaît on clierclie à porter remède. Yoilà bien des jours, sire^ qu'Amon, ton fils, est atteint d'une mélancolie et d'une tristesse si profondes que, ne pouvant souffrir plusieurs morts et ayant pris en haine la lumière du soleil, il vit au milieu des ténèbres, sans jamais ouvrir une fenêtre, ni voir celte lumière éclatante et souveraine. Son aversion pour lui-même est si grande que les aliments nécessaires à la vie provo- ((uent sa répugnance. 11 se refuse à recevoir tout médecin. Enfin Amon se meurt sous le poids de la tristesse, tribut exigé par la nature.

DAVID

Quoiqu'elle émane d'un cœur loyal, cette nouvelle que tu m'apprends, Aquitofel, je t'en aurais dispensé volontiers. Le chagrin et l'affliction sont d'une nature si inquiète que, la vérité même qu'ils souhaitaient connaître, ils voudraient, à peine en ont-ils appris toute l'amertume, ne l'avoir jamais connue; car ils ne la connaissaient déjà que trop. Le mal qui accable un infortuné est tellement intraitable que, connu ou ignoré, il ne cause pas moins de souci; puisque, ignoré ou connu, ce n'en est pas moins toujours un mal. Je n'irai me reposer dans mon appartement qu'après être entré dans celui d'Amon. Venez tous avec moi. Je suis un ingrat, ô mon Dieu, un ingrat, je le répète, indigne de toutes vos faveurs. Mes doléances le prouvent bien en ce jour où quatre enfants, que je retrouve pleins de santé, ne sauraient consoler ma sollicitude du tourment que lui inflige la maladie d'un seul. Ingrate et chagrine nature que la nôtre, humains qui jamais ne savons garder de mesure!

Voici la chambre d'Amon. Ton affection, plutôt que tes pas, t'a conduit jusqu'à elle.

DAVlü.

Ouvrez cette oorte.

On tire un rideau qui laisse voir AMON, assis devant une table où il s'accoude. En face de lui, JONADAB.

JOAB

La voilà ouverte, sire. A la faible clarté que le roi des astres nous dispense par cette ouverture, on voit le prince assis sur une chaise.

TAMAM.

N'est-il pas étonnant de le surprendre si absorbé par sa tristesse qu'il ne nous a pas même entendus?

DAVID

Amon !

Qui m'appelle?

iMoi.

AMON

DAVID

Quoil seigneur. ïoi ici?

DAVID

Paies-tu mes succès d'une telle indi lï'érence, mon amour paternel d'une affection si restreinte, que tu n'accoures pas sur-le-champ entre mes bras? Ce sera donc moi, ô mon fils, qui, malgré la froideur de ton accueil, me jetterai dans les tiens. Mais comment, lorsque je suis le premier à te témoigner ma tendresse, la joie n'agit-elle pas sur ton cœur? Qu'as-tu, Amon? Que se passe-t-il? Quoiqu'on m'ait fait part de ta tristesse, j'espérais que ma vue adoucirait la violence de ton mal. ïu ne me souhaites même pas la bienvenue, lorsque je rentre victorieux à Jérusalem? Mes triomphes mêmes ne sauraient vaincre tes ennuis? Un prince, héritier d'Israël, dont l'héroïque valeur devrait affronter avec une fière assu-

ranee les rebuffades de la fortune et les injures du destin, doit-il céder à ses passions et à ses peines au point d'interdire à ses yeux la lumière du soleil? Doit-il, s'abandonnant à une tristesse désordonnée, fermer la porte à ses rayons d'or? Amon, que veut dire cela? Si ta tristesse a une cause, je pourrai la vaincre, j'en suis certain. Tout mon empire esta toi; disposes-en à ton gré, d'une frontière à l'autre. Si elle est sans cause déterminée, et seulement l'apanage de notre humaine poussière, reprends courage ! L'homme n'est pas sans empire sur lui-même, et l'énergie humaine, pour peu qu'on l'appelle à soi. répond généreusement à nos efforts. Ne cède pas à toi-même ; ne sois pas l'esclave craintif de tes propres sentiments. Prends-y garde, la tristesse est un monstre qui se nourrit des vies humaines qu'alimente l'oisiveté. Sors de cette chambre, et, puisque tes frères m'ont tous accompagné jusqu'ici, parle avec eux. — Approchez, vous, puisque mes tendres propos ont si peu d'influence sur Amon.

Prince !

Frère !

Seigneur !

Amon !

ADONIAS.

ABSALON

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