SAL03I0N
TAMAR
AMON, à part.
A cette voix je réponds (2).
TA3IAR.
Qu'as-tu?
SALOMÓN.
Qu'éprouves-tu?
l'"'^ JOUr.NÉE 3 3
ABSALON
Qu'est-ce qui t'afflige?
ADONTAS.
Qu'est-ce qui t'inquiète?
HAVID.
Qu'est-ce qui te fait envie?
TOUS
Que désires-tu?
AMON
Seulement que vous me laissiez seul.
DAVID
Si en cela strictement consiste ton désir, sortons d'ici, (A part.) C'est pour revenir lui parler seul à seul que j'y consens. Peut-être ne veut-il pas se déclarer devant ses frères. — Venez. — Nous te laissons seul. — Ah ! infortuné, que de plaisirs, que de joies, que de bonheurs empoisonne un seul chagrin ! (n sort.)
JOAB
Quelle étrange mélancolie ! (n sort.)
AQUITOFEL.
Quel silence inexplicable ! (ii sort.)
ADONIAS.
Quel mal violent et cruel ! (n sort.)
SALOMÓN.
Quelle terrible afl'ection î (n sort.)
TAMAR
Dieu sait, Amon, combien je déplore ta tristesse.
ABSALON, à part.
Moi, non pas.
TAMAR , à part.
Peux-tu parler ainsi, Absalon?
ABSALON, à part.
Certes. N'est-il pas l'héritier présomptif de David? S'il vient à mourir, je me rapproche du trône. Pour qui aspire à régner chaque frère est un obstacle.
TAMAR, à part.
Quelque peine que me causât sa mort^ je serais heureuse de te voir sur le trône. Toi et moi, en effet, sommes frères de père et de mère, (ns sortent. — Restent .seuls Amon
et Jonadab.)
AMON
Jonadab, sont-ils enfin partis?
JONADAB
Oui, seigneur, les uns après les autres, comme les deniers de l'homme qui les dépense un à un, s'imaginaat qu'un réal par-ci, unréal par-là, ne fait pas brèche. Mais, lorsqu'il s'y attend le moins, son sac, quelque dodu qu'il ait été, se trouve métamorphosé en un squelette de toile grossière.
AMON
C'est bon. Sors aussi, comme les autres.
JONADAB
Oublies-tu que je suis ton favori?
AMÓN.
Oui, je sais, tu es le seul dont je tolère la présence et les soins, âmes heures de divagation. Mais je désire rester seul.
JONADAB
Je te laisserai sans me faire prier, les moments que l'on passe auprès d'un maître saturnien et hypocondre n'étant pas des plus agréables. Mais, une question, avant que je m'en aille. Comment as-tu pu répondre ainsi que tu l'as fait à ton père et à tes frères? Se peut-il
l"^ JOURNÉK 3 5
que nul ne te semble digne de connaître l'origine de tes maux?
AMON
Nul. Si je pouvais à moi-même m'en dissimuler la cause, je le ferais ; car, j'en conviens, il me suffit de la nommer pour me faire honte à moi-même. Elle est telle que parfois mon silence même me fait peur, parce que les yeux, m'a-t-on dit, savent parler silencieusement. Ce secret, je l'ai si soigneusement déposé au plus intime de mon sein,, que je le cache même à mon cœur, de crainte que mon cœur, tressaillant d'épouvante s'il venait à le découvrir, ne batte un coup plus fort que l'autre. Je le tiens si étroitement prisonnier dans les entrailles de mon être, que le souffle même qui vient y apporterlesprincipesvitauxn'ensaitrien;de crainte que l'air indiscret ne puisse dire d'un soupir que je pousse avec plus d'ardeur : « Ce souffle s'exhale brûlant ; c'est donc qu'il connaît la cause. » Ma douleur, enfin, est tellement enchaînée au plus profond de mon âme, que mon âme même, geôlière du cachot, ne connaît pas ce prisonnier confié à sa garde, qu'elle-même pourtant a conçu. (3)
JONADAB
Il faut donc que tu sois sodomite (4), je ne vois pas d'autre raison qui oblige à un silence aussi absolu.
Seras-tu toujours aussi fou?
JONADAB
Il ne dépend pas de moi d'être sage. (On entend un bruit de
pas.)
AMON
Quels sont ces pas que j'entends?
o 6 LES CHEVEUX D ABSALON
JONADAB
C'est ta sœur Tamar qui, après avoir accompagné David jusqu'à ses appartements, revient chez elle par ce corridor.
AMON, à part.
Comment, ô mes passions secrètes, me maîtriser en cette occasion? Mais il le faut,ô mon désir! Ne fût-ce que pour voir son visage, je ne dois pas franchir ce seuil... Oh ! qu'inutilement, hélas ! je lutte contre l'influence de mon étoile. A peine me dis-je résolu à ne pas sortir pour la voir, que pour la voir je prends place. 0 cieux ! que veut dire ceci ? Ne suis-je pas conscient du danger? Pourquoi, alors, m'y exposer librement? Un autre que moi vit-il en moi ? Non. D'où vient donc qu'un autre commande en moi avec tant d'autorité qu'il m'entraîne où je ne veux pas aller?
' JONADAB
Ou je ne suis qu'un sot, ou voici venir. . .
AMON
Que regardes-tu là?
J'ai par ici quelque peu affaire.
AMON
Ne t'ai-je pas dit de t'en aller?
JONADAB
Oui, seigneur. C'est même pour ça queje n*en ai rien fait.
AMON
Entre là.
JONADAB, à part.
Je vais rester à cette porte. Nous autres, valets, comme dit l'autre, nous sommes des galants qui, quelle
que soit leur incurie^ n'en sont pas moins toujours
curieux. (H se cache.)
AMON
D'ici je verrai Tamar. Allons, ne soyons pas si ému. Je veux croire que je sortirai de cette épreuve à mon honneur. Oui, pour prouver à mes soucis que j'ose^ les braver et les combattre, je prétends lavoir et lui parler. Il n'est ni vaillant ni héroïque, le cœur qui, avant d'affronter le danger, se proclame victorieux. (Entre Tamai.) Très belle Tamar !
TAMARo
Vous autres, n'entrez pas avec moi ; attendez-moi à la porte. — Combien je te sais gré, Amon, de m'avoir appelée au moment où, laissant mon père entouré de tout son royaume, je regagnais mes appartements. Pour tant que mon cœur compatisse à ta tristesse, je ne serais pas entrée de moi-même, sachant bien que toute compagnie est importune aux affligés. Mais, puisque j'entends mon nom sur tes lèvres, puisque je te dois cette occasion, j ^aurais tort de ne pas en profiter. Puisseje mériter ta confiance et t'arracher à force de prières le secret de ta farouche douleur ! Ce n'est pas une légère consolation que de confier son chagrin à autrui avec l'assurance qu'il sera partagé. Et puisque rue voilà disposée à payer tes paroles de mes larmes, accepte ma foi en caution. A tes lèvres de faire leur devoir; mes yeux sauront remplir le leur. Fais-moi entendre comme tu souffres ; je te ferai voir comme je pleure.
AMON
Si, divine Tamar, je pouvais dire ma peine, si ma voix pouvait exprimer l'excès de ma douleur, s'il m'était possible de m'expliquer, c'est, hélas ! à toi seule que je me confierais. Mais du moment que je te cache
mon secret^ crois bien que je ne le confierai à personne, puisque à toi-même je ne le confie pas. C'est, à la vérité, une peine si profonde et si étrange, d'une nature si subtile, qu'à toi seule je voudrais la confier et à toi seule la cacher. Et, — remarque les contradictions de mon esprit anxieux, — serai s- tu la seule, hélas! à ignorer ma chimère, que je la confierais au premier venu plutôt que de la confier à toi.
TAMAR
Si l'objet même de ta peine me donne le droit d'en être informée, tu m'offenses en la taisant. Ma curiosité te fera la guerre dans le but de la savoir. Ignores-tu que je suis femme, et que j'y mettrai de l'insistance, et que je désire d'autant plus la savoir que tu ne peux me la dire?
AMON
Puisque, sans issue possible, la force des choses m'oblige à me taire, en ce qui me concerne, à parler, en ce qui te touche, je vais t'obéir sans manquera ces obligations contradictoires. Ecoute... Mais, prends-y garde, ce que je dois dire, tu dois l'ignorer... J'aime, Tamar. Un amour impossible, telle est la cause de ma douleur. Vois s'il faut qu'il soit grand, pour être impossible en même temps qu'amour !
TAMAR
Ceci me confond davantage encore. Dis, qui aimes-tu? Quoique tes paroles me mettent au courant, elles ne sont guère explicites.
AMON
Ah ! ma Tamar, je t'ai promis de dire pourquoi je meurs, mais non pour qui.
TAMAR
Si je te le demande, c'est que je m'étonne qu'il puisse
exister une femme qui^ aimée de toi, ne soit pas sensible à ton amour, en supposant qu'elle n'y réponde pas.
AMON
Non, la faute n'est pas à elle. Quoique je meure pour elle, elle ignore que je l'aime et n'en saura jamais rien.
TAMAR
Pourquoi?
Parce que l'amour m'est plus cher que l'espoir. J'aime mieux, tant elle m'inspire de crainte, renoncer à être aimé que m'exposer à être haï. C'est pourquoi j'ai gardé le silence, sachant bien que mes aveux l'offenseraient. Plutôt mourir, Tamar, victime de mon étoile, que désespéré par ses rigueurs. Oui, plutôt mourir (Jue la voir offensée.
TAMAR
Pourquoi s'offenserait-elle de voir que tu l'aimes? La femme la plus altière n'est-elle pas femme, au demeurant? Elle pourra sans doute, faisant parade de son honneur, ne pas agréer ton amour; mais y être insensible, non pas. Ne te laisse intimider en rien. Qui tarde à se déclarer ne tarde pas à se plaindre du dédain le plus tyrannique. Déclare-toi donc.
AMON
Je ne puis.
Pourquoi?
J'hésite et je crains.
Dista douleur.
Je reste muet.
Exprime ton mal.
TAMAR
AMON
TAMAR
AMON
TAMAR
4 O LES CHEAEUX D ABSALON
Je n'ose.
Parle.
TAMAH.
AMON
Quand je
lui
par
le,
je reste confondu
Ecris-lui.
TAMAR
AMON
TAMAR
AMON
Ce serait l'offenser.
Fais-lui signe.
Je tremble à sa vue.
TAMAR
C'est donc plus qu'une femme?
Oui.
TAMAR
Alors, Amon, ne te plains que de toi.
AMON
De moi, non, mais de mon étoile, dont l'influence est si maligne qu'elle m'oblige à mourir, Tamar, avant d'avoir dit à ma dame : « Je t'aime et je t'appartiens. Tu es la gloire pour quoi je meurs, la cause pour quoi je pleure, celle devant qui je ne sais m'expliquer, le ciel où j'aspire, la grâce qui me charme, la beauté que j'adore. Aie pitié de moi, bel impossible; tu m'as si bien vaincu que me voici mourant à tes pieds. »
TAMAR
Assez; il suffit. J'ai voulu seulement t'encourager par mes conseils à te déclarer à elle, mais non à moi.
AMON
M'est-il échappé par hasard un mot de plus que je ne
l'° JOURNÉE 4 1
lui dirais? Je puis en effet te l'avouer, tes encouragements m'ont donné tant d'assurance que j'ai déjà, en grande partie, perdu ma timidité. Et, puisque Texamen que je subis m'a rendu quelque courage, aide-moi, Tamar, à vaincre peu à peu la crainte qui m'empêche de parler. Permets — les illusions sont salutaires à l'imagination malade d'un insensé, — que ma douleur continue à répéter son rôle. Elle le saura mieux, lorsqu'il lui faudra s'exprimer devant celle que je chéris.
TAMAR
Je me fais un si juste devoir d'adoucir ta peine, que je veux bien, dans cette espérance, me prêter à ta fantaisie. Puisse-t-elie te procurer quelque soulagement!
AMON
Suppose donc que tu es la beauté pour qui je meurs, et voyons si, malgré son dédain, je saurai me déclarer.
TAMAR
Je jouerai mon rôle, mais peut-être ne le saurai-je pas très bien.
Du jour où je te vis dans un jardin (5), bel impossible, je mis à tes pieds ma vie et mon âme que je t'offre ici de nouveau, quoique des objets de ma haine ne soient pas un don digne de toi. Si mon audace fut grande, la faute n'en est pas à moi; car en moi seul le libre arbitre est né esclave. Je ne sais quelle planète néfaste pouvait do miner ce jour-là. Bien des fois auparavant ta beauté m'était apparue, mais ce jour-là fut le premier oii je me pris àt'aimer,ô ma très belle Tamar... Mais, qu'ai-je dit?
TAMAR
Arrête. Oublies-tu que je joue un rôle et que je ne suis pas Tamar?
AMON
C'est vrai. Mes yeux et mes lèvres, dans le saisissement de ma cruelle douleur, ont si bien confondu leurs attributions que, par une erreur explicable, les lèvres se sont laissé égarer par ce que voyaient les yeux.
TAMAR
S'il en est ainsi, aux yeux et aux lèvres je pardonne leur erreur, et je reviens à notre fiction. — Amon, prince, seigneur, quelque flattée que je sois de votre amour, abstenez-vous de toute insistance en considérant qui je suis. Et, sachez-le, si vous me parlez de la sorte, je ne vous écouterai plus de ma vie.
AMON
C'est là ta réponse?
TAMAR
Oui. Mais pourquoi t'en affliger, si tout ceci n'est qu'une feinte?
AMON
Eh bien, si ce n'est qu'une feinte, pourquoi m'avoir parlé ainsi? Que t'importait, Tamar, de payer de quelque espérance une si loyale soumission? T'en eût-il coûté davantage de feindre une réponse agréable qu'une réponse affligeante?
TAMAR
Non, mais de même que tes lèvres et tes yeux, abusés par une erreur réciproque, t'ont persuadé que c'était moi ta dame, ne vois-tu pas que mes sens, abusés eux aussi par tes paroles, ont commis une erreur plus explicable encore, et que mes lèvres ont répondu à ce qu'entendaient mes oreilles? Crois-moi, puisque cette feinte ne peut t'être d'aucun secours, puisqu'elle ne sert qu'à accroître le mal qu'elle devait amoindrir, restons-en là. Il n'est pas facile, Amon, de payer d'apparences le
l'"*' JOURNÉE 4 3
plaisir, ni la douleur. Aime en ton cœur qui tu aimes. Tamar ne saurait jouer le rôle d'une dame qui parle autrement que parlerait Tamar. (Eiie sort.)
AMON
Vit-on jamais malheur plus grand ! Faut-il que même une feinte charitable se change pour moi en une souffrance plus amère que la réalité! Qui me donnera un conseil?
JONADAB, paraissant.
Moi, dont l'aveugle curiosité a pu découvrir enfin de quoi tu souffres et pour qui. Celui qui reluque un joueur voit son jeu, en somme, aussi bien que lui-même.
AMON
Tu as donc pénétré la cause de ma passion?
JONADAB
Sans doute. Y a-t-il un reluqueur qui n'ait d'abord tenu les cartes?
AMON
En ce cas, je te demande un conseil.
JONADAB
La commune opinion prétend qu'un trompeur a plus besoin de ruse que de force; mais c'est une erreur, en matière d'amour. L'amour demande plus de vigueur que de ruse.
Tamar est ma demi-sœur.
JONADAB
.le te dis ce que je ferais, fût-elle ma sœur entière, *si ma bile venait à s'échauffer.
AMON
Comment lui donner confiance? Il est clair que Tamar ne reviendra plus ici.
íí>--
JONADAB
A ton amour d'inventer un adroit prétexte, qui la force à revenir. Lorsqu'elle sera là...
AMON
Prends garde, mon père vient d'entrer.
JONADAB
Bien. Ne parlons plus de ça.
AMOiN.
A quoi bon? Ne suis-je pas désormais résolu à tout? A uii grand mal, un grand remède; c'est ce qui convient à mes malheurs.
Entre DAVID.
DAVID
Retenu, Amon, par les longues protestations de fidélité du peuple qui me souhaitait la bienvenue, je n'ai pu venir te retrouver plus tôt.
AMON
Je te remercie, seigneur, de tant d'égards.
DAVID
Paie-moi donc de retour en ne me refusant pas une consolation que je viens te demander.
AMON
Tu me trouveras toujours soumis et obéissant à tes ordres.
Apprends-moi l'origine du chagrin qui te bouleverse.
JONADAB
Je vais te la dire, moi, seigueur.
i'^'' jouursÉt: 45
AMON
Tais-toi, fou. — Les médecins ont distingué la mélancolie de la tristesse en ce que la tristesse a pour cause un évé lement malheureux, au lien que la mélancolie est une inclination naturelle. Je ne saurais t'en dire davantage.
DAVID
En serait-il ainsi^ d'oii vient que tu cèdes à ce mal? En est-il un seul qui soit sans remède?
AMON
Je fais usage du meilleur.
DAVID
Quel est-il?
AMON
Souffrir ce queje souffre.
DAVID
Ce n'est pas là un remède, c'est, au contraire, aider le mal dans ses efforts.
AMON
Que puis-je faire autrement?
Rechercher de joyeuses distractions.
JONADAB
Je lui parlais précisément d'une distraction assez réjouissante.
AMON
C'est bon. Toutes me fatiguent plus qu'elles ne me soulagent. J'ai si peu de goût pour les plaisirs que tous deviennent pour moi un surcroît de peine ; car il est prouvé que les aliments se transforment en l'humeur prédominante.
DAVID
Quoique tu aies parlé par métaphore, je veux à propos d'aliments, prendre ce mot au sens matériel.
N'est-ce pas une manière de désespoir, qu'un homme sensé se refuse même ce tribut nécessaire à l'existence?
JONADAB
Oui, certes. Qu'il mange, et de tout! C'est ce que j'étais en train de lui dire. Mais il ne veut rien entendre.
AMON
Toutes nourritures me semblent insipides ; et soit pour cette raison, soit parce qu'elles entretiennent la vie, toutes me font horreur.
DAVID
N'importe, tu vas faire quelque chose pour moi.
Volontiers.
DAVID
Quelle friandise, Amon, serait le plus de ton goût? Je veux m'en occuper moi-même et tu m'accorderas de ne pas la repousser.
AMON
Je ne pense pas avoir de préférence ; nul mets n'excite mon appétit. Mais, s'il me fallait prendre quelque nourriture, le soin, la propreté des servantes de Tamar vaincraient, je crois, ma répugnance, et je mangerais des mets qu'elles apprêtent. Surtout si Tamar me les apportait elle-même. Car, plus que les aliments, la délicatesse de la main qui les offre a de l'attrait pour un malade.
JONADAB
C'est bien vrai. Une dame qui, de la pince de ses doigts, coupe de menues bouchées, les ferait avaler à un mort.
DAVID
Eh bien, Amon, je vais dire à Tamar de venir ellemême au plus tôt Rapporter quelque nourriture. Je t'enverrai en même temps des musiciens, pour voir si leurs chants peuvent te divertir.
AMON
Le ciel prolonge tes jours ! Je vais attendre, dans cette charnière, ces marques de ta faveur. (David sort.) Viens, Jonadab.
J0NAD4B
Tout s'est bien passé jusqu'ici.
Mal, au contraire, puisque mon désespoir me pousse traîtreusement à entasser faute sur faute, incendie sur incendie, peine sur peine, erreur sur erreur, crime sur crime et péril sur péril. (Hs sortent.)
Un clairon sonne. — Entre DAVID.
DAVID
Quelle est cette nouvelle fanfare dont les accents guerriers font retentir les airs et nous reviennent affaiblis par l'écho?
Entrent ABSALON et SALOMÓN.
[SALOMÓN.
Donne-nous des étrennes (6), seigneur.
DAVID
A quel propos, si je n'espère point de joie?
ABSALON
Parce que la flotte d'Ophir est arrivée à bon port.
Entrent JOAB et AQUITOFEL.
JOAB, à David.
Tu dois savoir la cause de cette fanfare guerrière?
DAVID
Oui', Joab.
AQUITOFEL.
Elle fait retentir les airs une seconde fois.
Clairon.
Entrent SEMEÏ, TEUGÀ, des ÉTHIOPIENS et ries SOLDATS.
SEMEÏ, à genoux.
Donne-moi, sire, ta royale main à baiser.
DAVID
Relève-toi et sois le très bien venu^ Semeï.
SEMEÏ.
Comment ne le serais-je pas, lorsque je me vois à tes pieds? J'arrive, envoyé par Hiram, avec ta flotte et tes navires, prodiges de deux éléments. Je t'apporte bien des richesses : or, argent et bois de cèdre, matériaux incorruptibles destinés à la construction du temple que tu te proposes d'élever à l'Arche du Testament. Mais parmi tous ces présents, je ne saurais trop te vanter cette divine Ethiopienne, dont un esprit emprunte la voix barbare pour prédire les événements, favorables ou funestes.
DAVID
Ton message, Semeï, me cause à la fois du plaisir et de la peine. Je suis heureux de ton arrivée et de ton zèle, que j'apprécie. Mais ton ignorance m'afflige, si tu supposes que je puisse admettre en mon palais des devins et m'en faire gloire. Dieu parle par la bouche de ses prophètes. Le démon, contraire aux vérités de Dieu, parle en des poitrines dont il s'est rendu maître, et qu'il opprime tyranniquement. Bannis à l'instant de ma cour cette vile pythonisse. Cela fait, que l'on mette en réserve les matériaux que tù as apportés. Il n'est pas
r^ JOURNEE 4 9
temps encore de commencer les travaux. Je ne suis pas digne d'élever à Dieu une maison; mon successeur l'édifiera. — Que mon exemple, ô mes fils, vous enseigne à vivre pieusement. Si le Dieu suprême ne permet pas que je construise son temple, c'est que j'ai souillé mes mains de sang idolâtre, (n sort.)
TEUCA, à part.
J'aurais voulu répondre au roi; je n'ai pu. En sa poitrine réside un esprit plus noble qu'en la mienne. Et cet esprit qui me possède, forcé de se taire" en sa présence, se venge maintenant sur moi et me déchire le cœur. — Hélas ! je vis dans la rage. Hélas! je meurs de rage.
ABSALON
Quelle frénésie, quel transport s'empare de l'Ethiopienne ?
SALOMÓN.
Qu'a-t-elle?
AQUITOFEL.
Elle s'arrache les cheveux; elle déchire ses vêtements.
SEMEÏ.
Teuca !
TEUCA.
Perfide sacrilège, arrête ! je tremble à ta vue.
JOAB
Remarque...
TEUCA.
Arrière, homicide déloyal! je veux te fuir, (a joab.) Toi qui lances des javelots, (a somei) et toi qui ramasses des pierres, vous me faites horreur. Mais vous serez héritiers de votre mort, qui sera la clause d'un testament.
AQUITOFEL.
Quelles étranges folies! Considère...
TEÜCA.
Je ne veux pas écouter un conseil de toi, Aquitofel. N'est ce pas assez que, à la suite d^un conseil, ton infâme désespoir te prive de sépulture?
SALOMÓN.
Reviens à toi.
TEUCA.
Pour toi, Salomón, j'y consens; car je ne puis rien te dire. Le monde doit ignorer si ta fin sera bonne ou mauvaise.
ABSALON
Quels propos incohérents ! — Vois-tu, Ethiopienne...
TEÜCA.
Je vois que tu te verras, dans ton ambition, haut placé par les cheveux. — Hélas! je vis dans la rage. Hélas! je meurs de rage. (Eiie sort.)
SALOMÓN.
Suivez-la. Je crains que sa fureur ne la pousse au désespoir.
SEMEÏ.
Je la suis, interdit par ses prédictions que je ne comprends pas. (Il sort.)
SALOMÓN.
H lui est échappé d'étranges divagations.
ABSALON
Quoique je les tienne pour telles, ce qu'elle a dit de moi n'a pas laissé de me faire plaisir.
SALOMÓN.
Que t'a-t-elle dit?
ABSALON
Si je me rappelle bien ses paroles, elle a dit, Salo mon, que je me verrais haut placé par les cheveux.
SALOMÓN.
Comment interprètes-tu ces mots?
ABSALON
La beauté est une lettre de recommandation que délivre le ciel à l'adressede l'homme et de la sympathie publique. Ma beauté à moi — chacun me l'apprendrait, si je n'en croyais mon miroir, — est si grande que, chaque année, lorsque je coupe mes cheveux, rien que ces déchets de sa splendeur me rapportent une somme ronde de talents. Les dames de Jérusalem me les achètent; avec ces aliments que je lègue à leur coquetterie, elles entretiennent quelque passion. Ainsi, je suis aimé de tous. Ce qui résultera de cette adoration générale, il m est facile de le prévoir. C'est que le peuple en masse me proclamera roi, lorsque les fils de David se partageront son royaume. Et comme mes cheveux surtout accréditent ma beauté, n'ai-je pas raison d'en conclure que je leur devrai une position si haute? C'est ainsi que je me verrai alors haut placé par les cheveux.
SALOMÓN.
C'est certainement par eux que tu as tiré cette explication ! Comment veux-tu qu'une beauté efféminée n'engendre pas dans tous les cœurs moins de sympathie que de haine?
ABSALON
Pourquoi cela? Si la beauté échoit à un homme aussi vaillant que je le suis?
SALOMÓN.
Parce qu'il est des fils de David dont les mérites sont préférables au tien.
ABSALON
Du moins, ne sera-ce pas toi, reliquat de deux crimes,
5 2 LES CHEVKTJX d'aB^ALON
l'homicide et l'adultère. Je n'en veux pour témoins que Bethsabée et Urie, l'une séduite et l'autre assassiné (7).