DE SAINT PATRICE
PREMIÈRE JOURNÉE
Entre, vêtu de peaux, le roi EGERIUS, Il est transporté de fureur. LEOGARIUS POLONIA, LESBIA et UN CAPITAINE cherchent à Ic retenir.
LE KOI.
Laissez-moi me donner la mort!
LEOGARIUS.
Seigneur, arrête 1
LE CAPIÏA1P<E.
Écoute!...
LESBIA
Remarque...
POLONIA
Considère...
LE ItOI.
Laissez, du haut de ce pic voisin du soleil et qui couronne sa chevelure d'une étoile, laissez se précipiter et s'engloutir dans les ondes salées celui qui se voit menacé de tant de malheurs ! Qu'il meure désespéré, celui qui vit désespéré !
LESBIA
Quelle fureur te pousse à la mer?
POLONIA
Tu dormais paisiblement... Dis, seigneur, qu'éprouve s-tu?
LE ROI
Le tourment éternel, toutes les furies dévorantes de l'enfer, issues de ce monstre à sept têtes qui, de son haleine, ternit le cristal de la quatrième sphère. Oui, toutes cec horreurs, tous ces tourments, je les porte en mon sein; et moi-même je me fais la guerre à moimême lorsque je suis comme un cadavre vivant entre les bras du sommeil, lorsqu'il est maître de ma vie. J'ai vu, enfin, la mort livide me menacer.
POLONIA
Qu'as-tu rêvé qui te trouble à ce point?
L15 ROI
Mes filles, hélas! écoutez. De la bouche d'un bel adolescent, — misérable esclave que je n'ose pourtant injurier et dont je fais l'éloge, — de la bouche d'un esclave, dis-je, une flamme s'échappait, à l'ardeur suave, aux doux rayons. Elle vous atteignait toutes deux et finissait par vous embraser d'un feu très vif. J'étais entre vous, mais, quoique je voulusse vous arracher à sa furie, ce feu ne m'effleurait ni ne me faisait aucun mal. Voilà comment, aveugle et désespéré, je sors d'un abîme, d'un songe, d'une léthargie, d'une pâmoison. Ma peine me semble si réelle que je crois encore voir cette flamme. Vous, à chaque pas, vous fuyez embrasées; mais c'est moi qui me consume.
LE SRI A.
Futiles visions du sommeil, qui ouvre à de telles chimères l'accès de l'âme et des sens ! (sonne un clairon.) Mais, quel est ce clairon?
l""^ JOURNÉE 29 9
LE CAPITAINE
Il annonce que des navires sont entrés dans notre port.
POLONIA, au roi.
Permets, illustre seigneur, que j'y coure. Tu le sais, un clairon qui sonne a pour moi la voix de la sirène. Eprise de Mars, les clameurs guerrières me transportent et cette musique entraîne mes sens après elle. Je voudrais devoir ma renommée à mes exploits; je voudrais que mon nom, porté sur des ondes de flamme, arrivât jusqu'au soleil et, d'un vol rapide, allât rivaliser avec celui de la déesse Pallas. (Apart.) Mon principal souci, à vrai dire, est de savoir si c'est Filipo qui vient d'arriver. (EUe sort.)
LEOGARIUS.
Descends, sire, sur le rivage où la mer courbe sa tête crêpelée aux pieds du mont qui, pour augmenter sa peine, donne à ses liens de cristal une prison de sable.
LE CAPITAINE
Qu'il dissipe tes soucis, ce monstre neigeux, qui, déployant ses ondes, y fait à des miroirs de saphir des cadres d'argent.
LE ROI
Rien ne saurait me réjouir. La douleur a tellement aliéné mon esprit que mon cœur me semble un Etna; ma poitrine, un volcan.
LESBIA
Peut-on rien voir de plus charmant qu'un navire fendant le cristal? Ne dirait-on pas, en plein azur, un poisson de Tair ou un oiseau des ondes, lorsque, rapide, il court, traçant de légers sillons, et, à la faveur de deux éléments, vole dans les ondes et nage dans les airs?
Mais ce n'est pas en ce moment que ce spectacle peut llatter nos yeux. La mer irritée se soulève. Son front allier se hérisse de vagues aussi hautes que des monts. Neptune en courroux semble, la face altérée, brandir son trident. Les matelots peuvent s'attendre à une tempête. Au ciel osent s'attaquer des montagnes de sel, des pyramides de glace, des tours de neige, des alcazars d'écume.
POLONIA, rentrant.
Terrible malheur !
LE ROI
Qu'y a-t-il, Polonia?
POLONIA
Cette inconstante Babylone qui, dans l'excès de sa rage et de sa violence, s'élève jusqu'au ciel, cache, altérée de fureur, — vit-on jamais pareil élément avoir soif! — bien des hommes dans ses entrailles barbares, où elle ose, sous des voûtes d'argent, leur consacrer des tombes de neige, des sépulcres de corail. Le dieu des vents les a déchaînés de la prison où il les tient captifs, et eux, sans loi ni discernement, ont assailli ce vaisseau dont résonnait le clairon, — cygne qui chantait ses propres funérailles. Du haut de ce sommet, qui ose profaner les feux du soleil, je le contemplais avec joie, voyant qu'il ramenait Filipo. Sur ses étendards, tes armes, Filipo, flottaient aux caresses de la brise, lorsqu'il s'engloutit à mes yeux épouvantés. Des cris s'élèvent, mêlés à des soupirs. J'aide moi-même à disperser ses épaves, car de ma bouche et de mes yeux s'échappent aussitôt des cris et des larmes qui s'ajoutent au vent et à l'eau.
LE ROI
Quoi ! Dieux immortels, osez-vous bien ainsi me provo-
quer et mettre ma patience à l'épreuve ? Vous voulez donc que je monte, dans ma colère, jeter bas votre alcázar d'azur? que, nouveau Nemrod, j'emporte le monde sur mes épaules, sans effroi de la foudre, des éclairs et des tonnerres que je verrais déchirer le firmament?
PATRICE, derrière le théâtre.
Ha! miséricorde î
LEOGARIUS.
Quelle triste voix !
LE ROI
Qu'est-ce encore?
LE CAPITAINE
Un homme, à la nage, a échappé à la cruelle tourmente.
LESBIA
Il tend ses bras et s'efforce de sauver la vie à un autre infortuné qui se débattait déjà dans les affres de la mort.
POLONIA
Malheureux étranger que la fatalité et le destin ont entraîné en des régions si lointaines, ma voix, si tu l'entends, pourra te guider et te marquer le nord. Je ne parle que pour te donner courage. Par ici !
Entrent,en des vêtements trempés d'eau, PATRICE et LUDOVIC ENIUS. Ils se tiennent embrassés, et, en prenant pied sur le théâtre, chacun d'eux
tombe de son côté.
PATRICE
Dieu m'assiste î
LUDOVIC
Le diable m'assiste !
LESBIA
Ils me font pitié.
LE ROI
Pas à moi, qui n'en éprouvai pour personne,.
PATRICE
Seigneur, si les cœurs s'attendrissent au récit de l'infortune, resteront-ils insensibles à sa vue ? Pourrat-il s'en trouver un seul assez dur pour ne pas s'apitoyer sur les malheurs d'une victime du sort? Pitié, au nom de Dieu! Je vous implore à genoux.
Moi, non. Je ne veux pas plus de Ja pitié des hommes que je n'espère en celle de Dieu.
LE ROI
Dites-nous qui vous êtes ; nous saurons quelle pitié et quel accueil vous sont dus. Et, afin que vous n'ignoriez point qui je suis, je vais, le premier, vous dire mon nom. Je ne veux pas que, l'ignorant, vous me parliez à la légère, sans le respect que doit vous inspirer ma personne, sans l'adoration à laquelle j'ai droit. Je suis le roi Egerius, digne souverain de ce petit empire. Je le dis petit parce qu'il est mien et parce que je n'aurai pas foi en ma valeur que je ne sois maître de l'univers. Mes vêtements sont moins d'un roi que d'un barbare ou d'un sauvage; et je voudrais, ainsi vêtu, paraître l'animal féroce que je suis. Je n'adore aucun des Dieux, dont j'ignore même les noms. Nous n'en avons pas et n'en adorons point ici. La naissance et la mort, voilà nos seules croyances. Vous savez à présent qui je suis et combien ma majesté est grande. A votre tour de dire qui vous êtes.
PATRICE
Ecoute. Mon nom est Patrice; ma patrie, l'Irlande ou Hibernie; mon berceau, Tox (2), bourgade si humble et
si pauvre qu'elle est pour ainsi dire inconnue. Elle est située, entre le septentrion et l'occident, sur une montagne que la mer lie d'un chaîne étroite, dans l'île que, pour sa gloire éternelle, on appelée, sire, l'île des Saints — tant furent nombreux les martyrs qui y sacrifièrent leur vie pour la défense de la foi, sacrifice qui, pour des fidèles, est le dernier degré de la perfection. Je naquis d'un cavalier irlandais et d'une dame française, sa chaste épouse, à qui j'ai dû dès mes premiers ans, sans parler de l'existence physique, une seconde existence d'une nature plus noble. J'entends par ces mots la lumière de la foi et la véritable religion de Christ, que confère le saint baptême, porte du ciel, puisqu'il est le premier sacrement de l'Eglise (3). Mes pieux parents, aussitôt après avoir payé la dette que tous les époux doivent à la nature, se retirèrent chacun dans un couvent. Leur vie s'y passa dans l'observance de la chasteté la plus pure, jusqu'à la limite fatale où, avec mille témoignages de ferveur catholique, ils rendirent leur âme aux cieux et leur cadavre à la torre. Je restai donc orphelin, sous la tutelle d'une sainte matrone. Je m'y trouvais à peine depuis un lustre ou cinq âges de soleil; à peine l'astre, en sa révolution dorée, avait-il éclairé cinq fois les douze signes de la sphère, que Dieu manifesta en moi sa divine omnipotence. Car il se sert de faibles instruments pour mieux faire éclater sa majesté et pour qu'à lui seul on attribue sa grandeur ; et les cieux savent que ce n'est point l'orgueil humain, mais le pieux zèle de divulguer ses œuvres, qui me pousse à les publier. Il arriva donc un jour qu'un aveugle, nommé Germas, vint à ma porte et me dit : « Dieu m'envoie ici et ordonne que tu me rendes la vue en son nom. » Moi, soumis à cet ordre, je traçai le signe de la croix sur ses
yeux qui, par ce pouvoir, sortirent des ténèbres pour recouvrer la lumière. Une autre fois, les cieux, enveloppés d'épais nuages faisaient la guerre au monde et lançaient des traits de neige. 11 en tomba tellement sur la montagne que, fondue et dissoute par l'ardeur du soleil, elle inonda les rues. Déjà, sur les ondes tumultueuses, les maisons semblaient des navires de briques, des vaisseaux de pierres. — Qui en vit jamais llotter sur les montagnes? Quien vit jamais voguer dans les forêts? — Je fis le signe de la croix sur les eaux et ma langue tremblante leur commanda au nom de Dieu de regagner leur source. Les eaux se retirèrent et laissèrent la terre à sec (4). 0! grand Dieu, qui ne te loue? qui ne t'adore et ne te confesse? Je pourrais vous citer des prodiges plus étonnants encore, mais la modestie lie ma langue, suspend ma voix et scelle mes lèvres. Je grandis, plus enclin à la science qu'aux armes, et m'appliquai surtout H l'intelligence des lettres divines et à l'étude des saints, qui nous enseignent, à leur école, zële, piété, religion, foi et charité. Adonné à cette étude, j'étais sorti un jour sur le rivage de la mer, avec d'autres étudiants de mes amis, lorsque survint un vaisseau qui, de ses entrailles, vomit à terre des hommes armés. Ces corsaires, qui infestent nos côtes, nous firent tous prisonniers ; puis, craignant de perdre leur capture, ils mirent à la mer et déployèrent auvent toutes voiles. Le commandant de ce navire était Filipo de Roqui, — en son cœur, si elle venait à se perdre, on retrouverait l'arrogance! Voilà plusieurs jours que, sur terre et sur mer, il désole l'Irlande entière, prenant les vies, volant les biens. 11 n'épargna que moi seul, voulant, disait-il, te rendre hommage en m'offrant à toi comme esclave. Oh! quelle n'est pas l'erreur de l'homme qui, sans consulter
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Dieu, jette les bases d'un projet ! Je n'en veux pour témoin que Filipo au fond de la mer. Aujourd'hui même, en vue de la terre, par un ciel serein, un vent favorable, une mer calme, n'a-t-il pas vu en un instant, en un rien, toutes ses conjectures anéanties? Sous la voûte du ciel le vent se met à mugir, la mer gémit, les ondes s'entassent, montagnes sur montagnes; leur sommet mouille le soleil dont elles cherchent à éteindre la lumière éclatante. Notre fanal, dans le ciel, semble une comète égarée, un météore qui s'exhale, une étoile détachée de son chaton. Mais le navire retombe dans les profondeurs de la mer dont il touche le sable et oii, brisé en pièces, il trouve sous les ondes fatales un tombeau d'albâtre, parmi les coraux et les perles. J'ai pu, — moi que le ciel, tout inutile que je suis, protège, je ne sais dans quel but, — j'ai pu, à force de volonté et de vigueur, non seulement sauver ma vie, mais encore l'aventurer en faveur de ce vaillant jeune homme. Je ne sais quel pressentiment m'entraîne vers lui, mais je suis persuadé qu'il me paiera cette dette avec usure. Enfin, grâce au ciel, nous avons pris terre l'un et l'autre; et j'attends de mon malheur, si ce n'est de mon bonheur, puisque nous voici vos esclaves, que vous serez émus de notre affliction, touchés de nos larmes, attendri par nos maux, sensibles à notre douleur et favorables à nos peines.