‹ Drames religieux;Chapitre 65 sur 75 · LK HOI · texte numérisé non relu

LK HOI

Tais-toi ! misérable chrétien. Obéissant à je ne sais quel sentiment, mon âme, lorsque j'écoute tes paroles, est contrainte par je ne sais quelle puissance à te craindre et à t'adorer. Tu dois être, j'imagine, l'esclave que j'ai vu en souge exhaler des étincelles, cracher un feu ardent dont la flamme consumait, muets papillons, mes fdles Polonia et Leshia.

PATRICE

Cette flamme qui s'échappait de ma bouche, c'ebt la véritable doctrine de rEvangile, c'est ma parole que je viens prêcher à toi et à ton peuple, et c'est après l'avoir entendue que tes deux filles se feront chrétiennes.

LE ROI

Tais-toi, ferme les lèvres, vil chrétien ! Tu m'injuries ! tu m'outrages !

LESBIA

Calme-toi.

POLOMA.

Comment ! tu as pitié de lui ? tu prends sa défense?

LESBIA

Oui.

POLONIA

Laisse, qu'il meure !

LESBIA

Est-il convenable qu'il meure de la main d'un roi ? (A part.) Seule, la pitié que m'inspirent les chrétiens me fait parler ainsi.

POLONIA

Si ce second Joseph, comme le premier, interprète les songes du roi, tu n'as pas, sire, à redouter ses prédictions. Il suppose, parce que tu m'as vue brûler que je pourrai nie faire chrétienne ? J'en suis tout aussi incapable que de revenir à la vie après que je serai morte (o). Yiens pour dissiper une impression à si bon droit fâcheuse, apprenons quel est cet autre passager.

LUDOVIC

Écoute-moi bien, belle divinité; ainsi commence mon histoire. -- Grand Egerius, roi d'Irlande, je suis Ludovic Enius; comme Patrice, chrétien. En cela seul

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nous nous ressemblons, lui et moi; quoique en cela aussi nous diííérions. Car, tout chrétiens que nous sommes, il y a entre moi et lui toute la distance qui sépare ce qui est mauvais de ce qui est bon, tant nous sommes à l'opposite! Malgré tout, néanmoins, je sacrifierais ma vie mille fois comme une pour la défense de la foi que j'adore et que je professe. C'est vous dire si elle m'est chère. Oui, vive Dieu!... en qui je crois, "puisque je jure son nom. Je ne te conterai ni actions pieuses, ni merveilles célestes opérées par mon intervention. Crimes, vols, meurtres, sacrilèges, trahisons, perfidies, voilà ce que j'aurai à te dire; peut-être même suis-je fier de les avoir commis et de m'en vanter. Je naquis dans l'une des nombreuses îles de l'Irlande, et je soupçonne que les sept planètes, au paroxysme de leur influence néfaste, présidèrent à ma naissance. J^a Lune me donna une nature inconstante ; Mercure, une intelligence dont je fis le pire usage, — mieux eût valu en être privé! La lascive Vénus me donna des appétits voluptueux; Mars, le courage uni à la cruauté, — que ne donnent pas Mars et Vénus ! Le Soleil me donna un penchant pour la prodigalité, et, pour le satisfaire, je vole et dérobe tout ce que je peux, lorsque je n'ai plus rien à dépenser. Jupiter me donna l'arrogance et l'amour du faste; Saturne, la colère, la fureur, avec l'audace et le courage toujours prêt aux trahisons. Toutes ces causes ont produit leurs effets. Mon père, pour des raisons que je tairai par respect pour sa mémoire, fut exilé d'Irlande. Lorsque j'arrivai avec lui à Perpignan, ville d'Espagne (6), j'étais âgé d'un peu moins de dix ans. J'en avais dix-sept lorsqu'il mourut. Dieu lui donne place au ciel!... Je restai orphelin, sous la dépendance de mes passions et de mes désirs. J'en parcourus le champ

sans frein ni bride. Les deux pôles de ma vie étaient les femmes et le jeu. C'est là-dessus que je l'édifiais tout entière,... vous voyez sur quelles bases! Je ne saurais te raconter par le menu toutes mes aventures; mais j'en ferai un court résumé. Afin de violer une jeune fille, je donnai la mort à son père, un noble vieillard. Pour posséder sa femme, je tuai un honorable cavalier dans le lit où il dormait auprès d'elle, et ce lit fût le théâtre funeste où, baignant son honneur dans son sang, je mêlai l'homicide et l'adultère. Père et mari, après tout, donnèrent leur vie pour l'honneur. L'honneur a aussi ses martyrs. Dieu leur donne place au ciel!... Pour échapper au châtiment de ces crimes, je passai en France où le temps, je suppose, n'a pas perdu la mémoire de mes exploits. Je pris part à la guerre qui se déclara alors entre l'Angleterre et la France et combattis sous les ordres d'Etienne, roi français (7). Je me fis si bien remarquer à l'occasion d'une rencontre que le roi me donna lui-même une cornette, en récompense de ma valeur. Inutile de te dire que je ne" tardai pas à lui payer ma dette. Comblé d'honneurs, je retournai à Perpignan. Là, étant entré dans un corps de garde, je me mis à jouer, et, pour une bagatelle, je souffletai un sergent, tuai un capitaine et blessai trois ou quatre hommes. A leurs cris, la justice en masse se hâta d'accourir. Je lui tins tête et, un recors ayant voulu m'empêcher de chercher asile en une église, je le tuai. Ne devais-je pas, parmi tant de mauvaises actions, en faire une de bonne? Dieu lui donne place au ciel!... Aux champs, enfin, je trouvai asile en un saint couvent de nonnes, qui s'élevait dans ce désert. J'y vécus à l'abri et choyé on ne peut mieux, grâce à une des religieuses qui, étant ma parente, se faisait de ces soins un devoir. Mais mon

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cœur, tel le basilic, changea bientôt son miel en venin. Je passai brusquement de la gratitude au désir, monstre qui se nourrit de l'impossible, feu dévorant qu'exaspère la résistance, ilamme qu'avive le vent, ennemi sournois qui tue son propre maître, désir, en un mot, d'un homme qui, au mépris de Dieu, aime pour elles-mêmes l'abomination et l'horreur. J'osai... Lorsque je m'en souviens, sire, ma voix défaillanle me manque, les mots expirent sur mes lèvres, mon cœur à morceaux cherche à sortir de ma poitrine, et, comme au sein de ténèbres profondes, se hérissent ma barbe et mes cheveux. Plein de confusion et d'effroi, triste, interdit, je n'ai pas le courage de dire ce que j'eus le courage de faire. Mon crime, enfin, est tellement détestable, hideux, sacrilège, profane, — que pais-je te dire de plus? — que je me repens parfois de l'avoir commis. Une nuit donc, à l'heure silencieuse et sombre où le sommeil construit aux humains des sépulcres passagers; à l'heure où, tendu devant les cieux, un voile de deuil drape l'air après la mort du soleil; alors que les oiseaux nocturnes, pour célébrer les obsèques de l'astre, chantent, au lieu de vers, des chants funèbres, et que, au firmament, sur des ondes de saphirs tremble le reflet des étoiles, — une nuit, j'escaladai les murs du jardin avec l'aide de deux amis. Pour de telles entreprises on ne manque jamais de compagnons ! Eperdu d'horreur et d'effroi, foulant ma mort dans les ténèbres, j'arrivai jusqu'à la cellule — je tremble à ce souvenir! — où dormait ma parente, dont je tairai le nom par respect pour elle, sinon pour moi. Terrifiée, elle tombe évanouie sur le sol d'où elle passa dans mes bras, et, avant qu'elle eût repris connaissance, nous étions déjà loin du couvent, dans un désert où le ciel, s'il le put, ne voulut pas la secourir. Les fem-

mes, persuadées que les pires folies sont les conséquences de l'amour, n'ont pas de peine h pardonner. Aux larmes succéda la bienveillance; elle trouva des consolations. Son malheur pourtant était tel qu'elle rencontrait, réunis en un seul homme, escalade, viol, inceste, stupre, adultère où Dieu lui- me me était l'époux outragé, sacrilège enfin. Montés sur deux chevaux fils du vent, nous nous dirigeâmes vers Valence où, la faisant passer pour ma femme, nous vécûmes en mauvaise intelligence bon nombre de jours. Car, je n'eus pas plutôt dépensé le peu d'argent qui me restait, que, me trouvant sans amis et sans espoir de ressource, je fis appel, pour me tirer d'embarras, à la beauté de ma femme supposée. — Si je pouvais éprouver quelque honte des actions que j'ai commises, j'en éprouverais de celle-là seulement. Mettre en vente l'honneur, à prix le plaisir, n'est-ce pas la dernière bassesse à quoi puisse se résoudre le cœur le plus vil? — A peine lui eus -je confié mes ignobles intentions qu'elle les approuva sans témoigner de surprise; mais à peine lui eus-je tourné les épaules qu'elle prit la fuite et se réfugia dans un monastère. C'est là que, sous la direction d'un saint religieux, elle trouv^a un port après les tempêtes du monde; là qu'elle mourut, après avoir donné l'exemple de la faute et de la pénitence. Dieu lui donne place au ciel (8) !... Quanta moi, voyant que le monde, devenait trop étroit pour mes crimes et qu'il n'y avait plus de terre capable de me souffrir, je me résolus à regagner ma patrie. N'était-ce pas mon refuge naturel? J'espérais, du moins, y échapper à mes ennemis. Je me mis donc en route et arrivai en Irlande. Elle me fit un accueil de mère, mais ne tarda pas toutefois à se comporter en marâtre. Elant arrivé dans un port où, me croyant à

l'abri, je cherchais un navire en partance, des corsaires,

cachés dans la cale, me firent prisonnier. Filipo était

leur général. Je ine défendis avec tant d'acharnement

que^ séduit par ma bravoure, il m'accorda la vie sauve.

Ce qui arriva ensuite, tu le sais. Le vent en courroux

nous menace avec cruauté, nous châtie avec arrogance.

Ses efforts bouleversent si bien montagnes et mers que

celles-ci peuvent se rire de l'orgueil de celles-là. Des

catapultes de cristal battent en ruine les fondations des

villes côtières. La mer, insultant à la terre, lance contre

elle des perles en leurs nacres, projectiles de ses abîmes

qu'engendre dans l'embruQ le souflle léger de l'aurore,

larmes de glace et de feu. Enfin, pour ne pus perdre

tout notre temps en descriptions, tout l'équipage s'en

fut souper en enfer. J'y étais invité aussi et je les eusse

bien accompagnés, si Patrice — que je vénère, je, ne sais

pour quel motif, et dont la vue m'inspira toujours une

crainte respectueuse, — ne m'avait arraché à la mer,

au moment où, à bout de courage, je buvais déjà la

mort, j'agonisais dans le poison. Telle est mon histoire.

Et maintenant, je ne veux ni vie, ni pitié. Je ne pré

tends ni t'attendrir par mes malheurs, ni te fléchir par

mes prières. Donne-moi plutôt la mort; mets un terme

à la vie d'un homme si mauvais qu'il ne saurait devenir

bon.

LE ROI

Ludovic, quoique tu aies été un de ces chrétiens que je déteste du fond de l'âme, je veux, en Patrice et en toi, montrer la mesure de ma puissance,'et comment il m'appartient de dispenser à la fois faveur et humiliation, récompense et châtiment, (a Ludovic ) Toi, je te tends les bras pour t'élever jusqu'à mon amitié, (a Patrice. j Toi, je

te foule aux talons. (H jette Patrice à terre et pose son pied sur lui.)

Voilà comment, entre vous deux, je tiens la balance égale ! Et, pour que tu voies, Patrice, quel cas je fais de tes menaces, je te laisse la vie. Vomis le feu de la parole divine ; comme tu le vois, je n'adore pas plus ton Dieu que je ne crains ses prodiges. Reste donc vivant, mais dans une misère, une abjection , une servitude telles que l'on t'emploiera aux travaux des champs, comme un inutile. Tu garderas mes troupeaux dans ces vallées. Nous verrons bien si ton Dieu, maintenant que tu m'appartiendras, t'arrachera à l'esclavage pour que tu répandes ta flamme, (ii sort.)

LESBIA

Patrice excite ma pitié. (Eiie sort.)

POLONIA

Mais non la mienne, car je n'en ai point. Et, si je m'attendrissais sur quelqu'un, ce serait plutôt sur Ludovic Enius. (Elle sort.)

PATRICE

Ludovic, quelque humilié et abaissé que je sois, te voyant sur le faîte, je te plains plus que je ne t'envie. Tu es chrétien; prévaux-toi de ce nom.

LUDOVIC

Laisse-moi jouir, Patrice, des premiers sourires que m'adresse la fortune.

PATRICE

Serait-ce trop exiger que de te demander ta parole?

LUDOVIC

De quoi?

PATRICE

Que, vivants ou morts, nous nous reverrons encore une fois en ce monde.

LUDOVIC

C'est la parole que tu me demandes?

r'' JOURNÉE 3 l a

PATRICE

LUDOVIC

Oui.

Je te la donne.

PATRICE

Je la reçois (9). (Hs sortent.)

Entrent FI LIFO et LLOCL'V, paysanne.

LLOCIA.

Pardonnez-moi, si je n'ai su vous servir et vous régaler.

FIL! PO

J'ai à vous pardonner plus qu'il ne vous semble. Lorsque je vous regarde, partagé entre ma peine et mon plaisir, j 'ai à vous remercier autant qu'à vous pardonner ; à vous remercier de votre accueil et à vous pardonner tout le mal que vous m'avez fait. Car vous m'avez donné la mort après m'avoir rendu la vie.

LLOCIA.

Je suis trop ignorante et trop simple pour comprendre d'aussi beaux discours, et j'aime mieux, pour me tirer d'embarras^ vous presser sur mon cœur. Il saura, sans rien dire, répondre pour moi. (Hs s embrassent )

Paulin, survenant, à part.

Aïe ! que vois-je? On embrasse ma femme. Que dois-je faire, en ce cas? Les tuer?... Oui, je le ferais bien si je ne craignais une chose, c'est que ce soit elle qui me tue.

FILIPO

Charmante nymphe, je voudrais que, pour payer votre hospitalité, cette bague fut la plus belle étoile du ciel.

LLOCIA.

Ne me prenez pas pour une femme intéressée. Je l'accepte toutefois, parce qu'elle vient de vous.

PAULIN, ù part.

Et en ce cas, que dois-je faire? Bon! étant son mari et voyant qu'on lui donae une bague, mon devoir est d^ me taire.

LLOCIA.

Encore une fois, je vous donne mon âme. Prenez-la entre mes bras. Je n'ai d'autre joyau, ni d'autre chaîne.

FILIPO

Ce sont des liens si doux qu'en eux se dissipe le souvenir de tous mes malheurs, de toutes les tristes aventures qui m'accablèrent sur ces mers de cristal et dont vous fûtes témoin.

PAULIN, à part.

Aïe! il vient de l'embrasser encore! (Haut.) Hé! monsieur, ne voyez-vous pas que c'est ma femme?

FILIPO, à Llocia.

Votre mari nous a vus. Je désire l'éviter, mais je reviens à l'instant, (a part.) Tu serais peut-être émue, Polonia, en voyant la triste condition où m'a réduit ma cruelle infortune. 0 mer, qui osas braver le ciel, en quelles entrailles ont disparu tant d'existences que tu as ensevelies? (Il sort.)

PAULIN

Il est parti ; je puis parler haut. — Cette fois, ma Llocia, je te prends sur le fait et cette trique sera l'instrument de ma vengeance.

LLOCIA.

Le méchant homme I... Le feu du ciel te consume !

l""^ JOURNÉE 3 1 5

PAULIN

Est-ce par méchanceté que j'ai surpris l'embrassade, ou par un hasard fortuit qui n'a rien à voir avec la méchanceté ?

LLOCIA.

C'a été par méchanceté. Un mari ne doit pas voir tout ce qu'il doit voir, mais la moitié seulement.

C'est dit ; je m'en contente et j'en passe par ce qu'il te

plaît. Tu as donné deux baisers à ce diable de soldat que la mer nous a jeté par ici? Je veux bien n'en avoir vu qu'un. Je comptais, moi, pour deux baisers, te donner cent coups de bâton. Tout compte fait, pour un baiser, c'est cinquante coups qui te reviennent. Et, vive Dieu! puisque toi-même as prononcé la sentence et que le compte est si clair, attention ! tu vas recevoir cinquante coups, pas un de plus.

LLOCL\.

Ce sont là des manières par trop maritales et c'est bien assez qu'un mari, quelque mari qu'il soit, voie le quart de ce qui se passe.

PAULIN

Llocia, je prends ton appel en considération. Patience et prépare- toi ! Le quart, ça fait encore vingt-cinq coups de bâton.

LLOCIA.

Est-ce là la conduite d'un mari qui aime sa femme ?

PAULIN

Voyons, alors, que faut-il queje fasse?

LLOCIA.

De deux-choses, croire ce que je vous dis, et non ce que vous voyez.

tJL^

Mieux vaut, en ce cas, Llocia de Belzébulh, que ce soit toi qui prennes la trique pour me rosser. Seras-tu contente, si, dans une amoureuse étreinte tu donnes à l'autre les deux baisers, et à moi les cent coups de bâton.

FILIPO, entrant, à part.

Le rustre sera-t-il parti?

PAULIN

Vous arrivez fort à propos, seigneur soldat. Ecoutez un peu. Je vous suis très reconnaissant du plaisir que vous venez de me faire en voulant bien considérer comme vôtres ma chaumière et ma femme. Mais, quelques raisons que j'aie de vous savoir gré, à cette heure que vous voilà bien portant, prenez le chemin que voici et allez à la grâce de Dieu. Je ne veux pas attendre que, pour faire la guerre en mon logis, qui fut poisson dans la mer redevienne chair sur terre.

riLiPO.

C'est bien à tort et sans motif que vous me soupçonnez.

PAULIN

Avec ou sans motif, suis-je ou ne suis-jepas mari? Entrent LEOGARIÜS, UN VIEUX PAYSAN et PATRICE

sous des vêtements d'esclave.

LEOGARIUS.

Il doit remplir sa tâche avec la plus grande application et être toujours occupé aux champs. Tels sont les ordres du roi,

LE VIEILLARD

C'est bon ; il sera fait ainsi.

LEOGARILS.

Mais, que vois -je? C'est bien Filipo... lUustro seigneur, laisse-moi baiser tes pieds.

PAULIN

Il l'a appelé illustre seigneur?

LLOCIA.

Oui. C'est à présent, Paulin, que tu vas me payer tes bourrades.

FlLlPO.

Viens dans mes bras, Leogarius.

LEOGARIUS.

Tu me fais honneur. .. Se peut-il queje te retrouve en vie?

FJLIPO.

Lamer furieuse m'a jeté sur ce rivage oii, misérable trophée de la fortune, j'ai vécu hébergé par des paysans. Je voulais me remettre des maux que j'ai soufferts, outre que je craignais le courroux du roi. Son orgueil inQexible a-t-il jamais écouté avec bienveillance les tragédies de la fortune ? J'ai donc vécu ici sans aucun espoir, attendant de trouver quelqu'un qui, en mon absence, modérât sa colère, et que lui-même m'autorisât à reparaître devant ses yeux.

LEOGARIUS.

Cette permission t'est tout obtenue. Il est si affligé de ta mort qu'il témoignera, en te faisant grâce, sa joie de te retrouver vivant. Viens avec moi. Le roi n'est plus insensible aux coups de la fortune, et je m'engage à te remettre en faveur.

Je prends les devants pour demander pardon de mes anciennes billevesées. Le seigneur Filipo se rappelle,

sans doute, que je suis un certain Juan Paulin. Que Sa Grâce me pardonne ma colère importune. Quoi que j'aie dit, j'ai parlé comme une oie. Mais je suis tout à son service. Nuit et jour, s'il plaît à Dieu, il nous trouvera à sa disposition, ma cabane, moi et Llocia.

FILIPO

Je vous suis très reconnaissant de votre hospitalité, que j'espère récompenser.

PAULIN

Et d'abord, je vous en prie, (mmenez avec vous ma femme. Vous nous ferez ainsi le plus grand plaisir à tous deux ; à elle, parce qu'elle viendra avec vous, à moi, parce que je resterai sans elle. (Sortent Fiiipo et Lcogarius.)

LLOCIA, à part.

Fut-il jamais amour aussi malheureux que le mien, né dans les bras de l'oubli !

LE VIEILLARD

Paulin, à présent que nous voici seuls, hâtez-vous d'ouvrir vos bras à ce nouveau compagnon qui nous arrive.

PATRICE

Je ne suis, seigneur, qu'un esclave, et je vous prie de me traiter comme tel. L'on m'envoie ici pour être aux ordres du plus humble. Je vous supplie donc de disposer de moi comme de votre esclave, que je suis.

LE VIEILLARD

Quelle modestie !

PAULIN

Quelle humilité !

LLOCIA.

Et quel le charmante tournure! En vérité, je me prends ¿'infection pour sa mine.

PAULIN

Entre nous, Llocia, est-il venu ici un seul homme pour qui vous ne vous soyez prise &' infection ?

LLOCIA.

Vous êtes un rustre. Si vous vous mêlez d'être jaloux, je veux m'éprendre du genre humain tout entier. (Kiie

sort.)

LE VIEILLARD

Je m'en remets à ton intelligence, Paulin, d'un soin où il va de ma vie.

PAULIN

Parlez. Ne savez-vous pas combien je suis habile !

LE VIEILLARD

Tu vois cet esclave? Je crains qu'il ne cherche à s'enfuir. Or, il m'importe de le garder; tu sauras plus tard pourquoi. C'est toi que je charge de le surveiller de près, et je te recommande de ne plus te séparer de lui dorénavant, (u sort )

PAULIN

Jolie fonction dont on me charge là! (a Patrice.) Je suis votre gardien vigilant (lO") et vous êtes, vous, la première chose que j'aurai gardée de ma vie. Il va me falloir être très circonspect; je ne pourrai plus ni manger, ni dormir. C'est pourquoi, si vous voulez vous en aller, vous le pouvez dès à présent. Vous me rendrez même un grand service en me débarrassant de ce souci. Allez, partez, Dieu vous conduise!

PATRICE

Vous pouvez avoir en moi toute confiance. Quoique esclaVe, je ne suis pas de ceux qui s'enfuient. — 0 Seigneur, avec quelle joie me voici dans les solitudes ! Mon àme, livrée à la contemplation, pourra vous y adorer et admirer la brillante image de vos prodiges nonpareils. C'est dans la solitude que se manifesta l'humaine phi-

AlCáib.

losophie; c'est dans la solitude que je voudrais pénétrer la philosophie divine.

PAULIN

Dites-moi, avec qui parlez-vous donc ainsi?

PATRICE

Vous êtes, Seigneur, la cause première de tout, de même que vous êtes en tout. Ce ciel de cristal, qu'éclairent de leur vive lumière le soleil, la luae et les étoiles, n'est-ce pas le rideau qui nous cache le souverain empyrée? Les éléments en lutte, mers, feu, terre et vents, votre main ne les a-t-elle pas créés d'un trait? Ne proclament-ils pas tous votre gloire et le pouvoir qui réside en vous? La terre, en caractères fleuris, n'écrit-elle pas vos grandeurs? Le vent, répercuté par l'écho, ne publie-t-il pas que son mouvement est un effet de votre puissance? L'eau et le feu ne célèbrent-ils pas vos louanges el n'est-ce pas pour cela qu'ils ont des langues l'un et l'autre? Il me sera donc plus facile. Seigneur, de vous chercher en ces lieux, où je puis vdus trouver en tout. Vous avez connu ma foi ;elle est le signe de mon obéissance. Servez -vous de moi dans l'esclavage ; sinon, emportez-moi là où je pourrai vous servir.

UN ANGE descend du ciel, tenant dans une main un écu d'armes et un miroir,

et, dans l'autre, une lettre. «

l'ange.

Patrice !

PATRICE

Qui m'appelle?

PAULIN

Personne ici ne vous a appelé, (a part.; Le bonhomme

est plaisant! Il devait être poète.

l'ange.

Patrice I

J'ATRICE

L ANGE

Qui m'appelle?

Moi.

.PAULIN, à part.

Il parle toujours et je ne vois personne. Bon! qu'il parle à son aise. Je ne suis pas chargé de garder sa langue, (n sort.)

PATRICE

Mon bonheur est si grand que je n'ose y croire. A mes yeux apparaît une nuée de nacre et d'incarnat; un soleil s'en dégage, dont les satellites divins sont d'éblouissantes étoiles. Parmi les jasmins et les fleurs, il approche, resplendissant, épandant des clartés d'aurore.

l'ange.

Patrice !

PATRICE

Ce soleil m'intimide. — Qui êtes-vous, divin seigneur?

l'ange.

Cher Patrice, je suis Victor, ton ange gardien. Je vien?, envoyé par Dieu, te remettre cet écrit, (n lui donne

la lettre.)

PATRICE

Nonce charmant, messager bienheureux et de la plus haute hiérarchie, toi qui jouis de la présence de Dieu, que, dans tes chants doux et sonores, tu appelles : « Saint, saint, saint !» — le ciel te comble de gloire I

l'ange.

Lis cette lettre".

PATRICE

J'y lis ces mots : « A Patrice. » — Un esclave est-il -digne d'une telle faveur? Non.

l'ange.

Ouvre-la, maintenant.

PATRICE

Elle dit : « Patrice, Patrice, viens nous arracher à Tesclavage ! » Cette lettre exerce sur moi une souveraine influence. Mais je ne sais qui m'appelle. Gardien fidèle, je remets mon doute entre tes mains.

l'ange.

Regarde-toi en ce miroir.

PATRICE

Ciel!

Qu'y vois-tu?

L ANGE

PATRICE

Des gens de tout âge et de toute condition, femmes, enfants, vieillards, sont là qui m'appellent,

L ANGE

N'attends donc pas davantage pour les délivrer de leurs angoisses. Ce peuple, qui attend de ta bouche la doctrinede lareligionvéritable, c'est le peuple d'Irlande. Renonce à l'esclavage. Cette foi, dont tu désires tant le triomphe, Dieu t'ordonne de la prêcher. C'est toi qu'il a choisi pour son légat et son apôtre en Irlande. Va en France trouver l'évêque Germain; prends l'habit monacal; passe par Rome, où les bulles que te donnera Célestin te permettront d'atteindre le but que tu poursuis avec tant de zèle. ïu visiteras aussi Martin, évêque de Tours. Viens avec moi; laissons-nous emporter par le vent. Dieu a voulu que tu fusses informé de la mission

qui t'est réservée en ce monde. Et c'est avec moi que tu dois faire ce voyage. (Hs s'envoient.)

DEUXIÈME JOURNÉE

Entrent LUDOVIC et POLONIA.

LUDOVIC

Polonia, ramant qui dirige trop haut ses visées n'a pas lieu de se plaindre si l'on vient à lui préférer un rival. C'est là sa punition. Est-il un orgueilleux qui, s'étant élevé, ne tombât ? C'est ainsi que mon amour supplante celui de Filipo. Filipo, certes, m'est de beaucoup supérieur par la noblesse qu'il doit à sa naissance, mais non par cette noblesse qui ne doit rien qu'à ellemême. Moi, Polonia, je me suis acquis par moi-même plus d'honneur qu'il n'en a hérité. Cet empire m'en est témoin, lui qu'ont enivré les victoires remportées par moi à son profit. Voilà trois ans que j'arrivai en ces îles, — il me semble que c'est aujourd'hui ! — trois ans que je suis à ton service, et je ne sais si je pourrais énumérer tout le butin que j'ai conquis de bonne guerre ; butin que ton père tient en lieu sûr et que Mars pourrait m'envier. Car je suis l'effroi de la mer, l'épouvante de la terre.

POLONIA

Ta noblesse, Ludovic, qu'elle soit héréditaire ou acquise, a déterminé en mon cœur une audace mêlée de crainte, que je n'ose nommer du nom d'amour. Car j'ai honte, au moment où mon cœur se met à souffrir et à palpiter, d'être soumise au pouvoir de ce dieu, de

lïi'avouer vaincue par lui. Tout ce que je puis te dire, c'est que ton espoir serait déjà satisfait, si je ne craignais le naturel irascible de mon père. En attendant, sois-moi fidèle, attends, espère.

FILIPO, entrant, à part

Si c'est ma mort que je vais trouver, pourquoi venir la chercher ici? Mais quel homme serait assez patient pour détourner les yeux de ce qui doit faire son malheur !

LUDOVIC, à Polonia.

Et qu'est-ce qui me garantit que tu seras à moi?

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