PARADIS TERRESTRE
En terre d'Asie, en une ville qui est à présent détruite, il y eut un saint homme, de bonne vie, riche et puissant. Il aimait beaucoup Dieu, observait ses commandements, et partageait son bien avec les veuves, les pauvres et ceux qui étaient dans le besoin. Tels étaient l'occupation et le but de sa vie. Cet homme avait nom Amaro, ce qui veut dire plein d'amertume. Ce nom lui fut donné parce (ju'il avait été révélé de nuit à son père et à sa mère par une voix qu'ils ouïrent comme en l'air, neuf jours avant sa naissance. Et cet homme le reçut à bon droit, car, par la suite, il éprouva mainte amertume sur mer et sur terre, pour l'amour de Dieu. Et, à qui veut servir Dieu, il convient d'endurer en cette vie bien des périls et des épreuves, comme lui-même les endura pour nous, et, après lui, ses disciples et les autres saints et saintes, martyrs et vierges. Et l'Écriture dit : « Étroite est la voie, et peu la suivent pour aller directement en Paradis. »
En sa maison, cet homme de Dieu hébergeait toujours
nombre d'hommes de Dieu, doctes et de bonne vie, et des pèlerins, par suite de la réputation qu'il avait de leur faire beaucoup de bien. Et il avait grand plaisir à apprendre d'eux de bons exemples et la vie que menaient les saints. Il s'informait spécialement si quelqu'un d'eux avait ouï dire en quelle région était le Paradis terrestre. Mais il n'en pouvait rien savoir d'homme au monde. Or, étant grandement affligé, il se mit à jeûner rigoureusement et adressa à Dieu mainte oraison, le priant qu'il lui plût de le lui montrer avant qu'il quittât cette vie, soit par révélation, soit par vision corporelle. Et il passa longtemps dans les soupirs et les larmes.
Étant une nuit en son lit, ni endormi, ni éveillé, il ouït une voix qui lui dit très suavement : « Amaro, sache que Dieu a entendu tes prières. Quitte ce pays, va du côté de la mer et entre en une nef ou en une barque qui t'appartienne. Ne t'inquiète pas de quel côté tu veux aller. Tu passeras par mainte épreuve et par de grandes tribulations. » Alors il se mit à pleurer. « Et, dit encore la voix, après que tu auras fait et souffert cela, tu verras ce que tu désires. » Lui, entendant tout cela, reprit ses sens et se mit à soupirer et à pleurer, disant : « Seigneur, père dont la puissance s'étend sur toutes choses au monde, créateur du ciel et de la terre, Seigneur aie pitié de moi et me donne courage, pouvoir et savoir, afin que je puisse mener à bout, accomplir et voir ce qui m'a été révélé cette nuit, et que mes désirs soient satisfaits. »
Alors il prit tout ce qu'il possédait, le vendit et en distribua une bonne partie aux pauvres et autres nécessiteux; le reste, il l'emporta avec lui pour la barque, pour sa dépense et pour celle de ses compagnons et des serviteurs qui devaient aller avec lui. Il s'en fut vers une cité qui était sur le rivage de la mer et y demeura quelques jours, en attendant qu'il eût fait faire une nef très bonne et solide le plus qu'il put. Quand elle fut entièrement achevée, il la munit très soigneusement de vivres et de tout ce dont ils avaient besoin; et quand elle fut en état d'appareiller, le bienheureux Amaro y entra avec ses compagnons, et ils mirent à la voile.
Ils voguèrent sur la mer sept jours et sept nuits, sans prendre de repos. Ensuite ils arrivèrent à une île que l'on appelait Terre-Déserte. Elle était bien à quinze journées de marche de tout lieu habité. Il y avait en elle cinq cités et aussi des châteaux. Et cette terre était d'une grande fertilité, très luxuriante, et abondante en animaux de diverses espèces. Les hommes y étaient très laids et cruels, et les femmes très belles. Il resta en cette terre six mois, et une nuit qu'il dormait, il ouït une voix qui lui dit : « Amaro, serviteur de Dieu, sors de celte terre que Dieu a maudite à cause des nombreux péchés qui s'y sont commis et qui s'y commettent, péchés très pervers et abominables. Va où Dieu te guidera. » Alors il réunit ses compagnons et, étant entrés dans la nef, ils mirent à la voile. Ils passèrent par la mer Rouge, à travers laquelle Dieu guida les fds d'Israël, lorsque le roi Pharaon et [ceux qui l'accompagnaient entrèrent à leur poursuite et moururent tous dans la mer. Et les fus d'Israël restèrent sains et saufs, car Dieu les guida et leur ouvrit un passage à travers la mer Rouge. C'est à ce propos que fut composé ce cantique qu'on chante à l'Église, qui commence : Cantemus Domino glorióse.,. C'est ce qu'il veut dire et signifie lorsque, en la sainte église, on bénit les fonts, la veille de Pâques.
Tandis que Amaro et ses compagnons passaient la mer Rouge, ils virent une île très grande, qui était une terre très fertile, où abondaient toutes les délices du monde. Elle avait nom Fontclaire, et il y aborda. Les habitants de cette île, aussi bien les hommes que les femmes, étaient les plus beaux du monde et très courtois; lesquels le reçurent fort bien, lui firent beaucoup d'honneur et lui donnèrent tout ce dont il avait besoin. Cette terre était si salubre que jamais homme n'y était malade ni n'éprouvait la moindre infirmité, et toujours ils étaient gais et bien portants. Nul n'y mourait de maladie, mais seulement de vieillesse, et ils vivaient communément trois cents ans. Amaro resta en cette île trois semaines. Alors vint le trouver une digne matrone de très sainte vie, qui lui dit : « Amaro, ami de Dieu, je te conseille de t'en aller de cette terre. Je sais bien que tu chemines pour le service de Dieu. Or, après que tes compagnons se seront
accoutumés à cette terre et auront vu les délices qu'il y a eu elle, ils ne voudront plus en sortir et t'abandonneront. C'est pourquoi je te conseille de sortir d'ici cette nuit. » Rt Amaro fit ainsi. Il fit appeler tous ses compagnons, ils entrèrent dans la nef, mirent à la voile, et voguèrent longtemps sur la mer, ne sachant en quels parages ils se trouvaient.
Étant ainsi très chagrins parce qu'il y avait longtemps qu'ils ne savaient où ils se trouvaient, il advint qu'un jour, à l'aube, ils virent immobiles sur la mer sept navires très grands sans voiles; et eux tous eurent très grand plaisir. Et Amaro dit à ses compagnons : « Soyez tous très joyeux. Voyez-vous sept navires à l'ancre ? Je pense que la terre est proche. » Eux, voyant les navires, avancèrent environ une course de cheval et se trouvèrent pris dans la mer figée. Ils y restèrent retenus, ne pouvant en sortir, sinon par la grâce de Dieu Notre-Seigneur et par ses miracles. Et ayant observé, ils virent des bêtes marines très féroces, qui étaient grandement terribles. Elles étaient grandes comme les plusgrands chevaux et entraient à l'intérieur de ces navires, d'où elles tiraient les hommes morts qui avaient péri de faim. Et ils voyaient là tant de ces bêtes marines qu'ils ne les pouvaient compter, tant elles étaient nombreuses. Et ces bêtes se disputaient les unes aux autres cette chair des mor (s qu'elles tiraient des navires. Quand ils virent cela. Amaro et ses compagnons furent en grande affliction par la crainte qu'ils éprouvèrent, redoutant pour eux-mêmes ce qu'ils voyaient advenir aux autres. Ils se mirent tous à pleurer et à prier Dieu de les délivrer du péril si grand où ils se trouvaient, cependant qu'Amaro se mettait en oraison, disant ainsi: « Hélas! glorieuse Vierge, mère de mon Seigneur Jésus-Christ de Nazareth, reine des cieux sublimes qui es appelée étoile de la mer et louée par tous les peuples, médecine et réconfort de tous les pécheurs; lumière et flamme des affligés ; rempart et avitaillement de tout bien; avocate des malheureux et tristes enfants d'Eve ; bénie et célébrée par-dessus toutes les femmes, hisse et déploie nos voiles, infortunés pèlerins! Couronne des vierges, fleur précieuse au suave parfum, espérance des malheureux, tu es le noble lit
nuptial de la chambre des cieux. Tii es l'impératrice des vierges et de tous les autres martyrs, saints et saintes. Tu es fille et très loyale épouse du Roi des Anges. Tu es fenêtre ■de clarté. Tu es l'aide et le secours de ceux qui sont dans la tribulation et les ténèbres. Tu es la récompense qui nous est promise. Jamais tu n'oublias ni n'abandonnas qui te sert. Dame pleine de beauté, de douceur, d'humilité, (n'estce pas à cause de ton humilité que descendit en toi Celui qui te créa et te fît dans sa sagesse ?) ce que nous enleva la triste Eve, tu l'as recouvré et nous l'as rendu. Je te supplie, madame, par ta sainte virginité et ta piété, de nous tirer d'un si grand péril et de cette affliction où nous sommes. Ce n'est pas, madame, que je sois digne det'implorer, ni de te supplier, mais je te prie de te laisser vaincre par la pitié et <le nous avoir en miséricorde. Sauve-nous et nous conduis à bon port ! »
Tandis qu'il était à faire cette oraison, disant mainte autre chose et louant la Vierge de mainte autre manière qui ne se pourrait conter, les autres, las de pousser des cris et de pleurer, commencèrent tous à tomber de lassitude ef à s'endormir un peu. Mais Amaro, qui ne dormait pas, vit tout à coup une vision. Une damoiselle lui apparut, pleine de noblesse, vêtue de vêtements blancs aussi éclatants (¡ue le soleil, et il n'y avait homme qui ne ladmiràt. D'autres damoiselles l'accompagnaient, pleines de noblesse et belles à ravir. Elles étaient de même très richement vêtues et portaient toutes sur leurs têtes des couronnes de fleurs d'où s'émanaient de suaves parfums, et il n'y avait homme, pour malade qu'il fût, qui ne fût guéri aussitôt. Toutes chantaient à haule voix une mélodie si douce que quiconque l'avait entendue n'éprouvait plus ni affliction, ni froid, ni faim, ni soif, ni chagrin, ni colère. C'est la mélodie que chante l'Église et qui dit ainsi : « 0 Glorieuse toujours exaltée pardessus le chœur des vierges et des anges! » Au-devant de la (lame marchait une troupe nombreuse de damoiselles d'une grande beauté. Toutes étaient jeunes, d'un âge égal, et vêtues de vêtements vermeils comme le sang. Et toutes ces compagnes de la grande dame la servaient et lui témoignaient grand respect. Amaro pensa que le .monde entier
ótail en flammes, tant les chandelles qui étaient là lui parurent nombreuses. Le saint homme regardant tout cela, tandis que ses autres compagnons étaient endormis, la dame vint à lui et lui dit très suavement : « Reprends courage, Aanaro, aie grand foi et ne [crains aucune chose. Je te sortirai d'ici sain et sauf avec tous tes compagnons. Je t'inspirerai et te donnerai le moyen de sortir d'ici. Fais seulement ce que je te dirai.»
Alors la dame s'en fut, et toutes ses compagnes avec elle.. Et aussitôt vint une voix, qui dit : « Amaro, tu feras ainsi. Prends toutes les outres que tu as apportées pleines d'eau, de vin et de vinaigre. Vide-les, gonQe-les de vent, attache-les très solidement au bateau et les jette à la mer. » Alors Amaro éveilla ses compagnons, et, les ayant réconfortés, leur commanda de faire tout comme il leur était commandé. Et, quand ils eurent fini de le faire, vinrent ces bêtes marines qui se jettèrent sur les outres très cruellement (1). Elles les tirèrent très fort à elles, tellement qu'elles sortirent le bateau hors de la mer figée. Et eux, lorsqu'ils se virent hors de ce mauvais pas, détachèrent les outres ; et les bêtes s'en furent avec elles, pensant emporter des corps morts pour s'en repaître. Et la nef fut sauvée. Alors saint Amaro conta la vision qu'il avait vue et comment la dame lui avait commandé de faire ainsi ; ce pourquoi tous rendirent grâce à Dieu. Et nul ne doit s'émerveiller de ce que le Seigneur, qui de rien fit le ciel, la terre, la mer et toutes les autres choses, qui créa les anges et forma l'homme à sa ressemblance, ait fait ce miracle en faveur de ce sien esclave. •
Après avoir échappé à ce péril, grâce à la miséricorde de Dieu qui voulut bien les délivrer et les conduire à bon port à la prière de la sainte Vierge Marie, ils abordèrent à une île,
1. 11 faut, pour bien comprendre ce passage, se rappeler que les outres dans lesquelles les Espagnols enferment le vin sont faites d'une peau de bouc, aux coutures enduites de poix, et dont on a retranché seulement la tête et les jarrets. Ces peaux, gonflées par un liquide ou par du vent, conservent encore leurs formes d'animaux; c'est ce qui explique comment les monstres se jetèrent sur les outres pour les dévorer. On les range souvent debout, le long des murs ; et c'est ce qui explique comment Don Quichotte les pourfendit, les ayant, dans l'obscurité, prises pour des corps humains.
au bout (le trois jours et trois nuits fpi'ils allaient sur mer sans trouver de port. En icelle vivaient nombre d'ermites, et elle avait nom Ile-Déserte, car elle avait été dépeuplée par de nombreux animaux féroces qui en avaient tué et dévoré les habitants. Mais ils y trouvèrent une abbaye qui avait une enceinte de murs merveilleusement hauts, par crainte de ces animaux. Amaro s'y achemina pour prendre de l'eau douce, seul, parce que ses compagnons restaient dans la nef, l'attendant. Kt arrivé auprès de cette abbaye, il trouva un bon homme ermite qui lui dit : « Ami, que désires-tu ou que cherches-tu en ces lieux sauvages, où depuis longtemps homme n'a pénétré? » Et il lui dit : « Ami, je te le dirai. Nous naviguons sur cette mer et avons éprouvé de très grandes tourmentes et maint malheur. A présent, en vue de cette terre, l'eau douce nous a manqué, et d'autres choses encore, et nous y sommes descendu prendre quelque soulagement. » Et l'ermite lui : «Ami, cette terre est dépeuplée, hormis cette abbaye que tu vois, par de nombreux lions et autres bêtes féroces de diverses espèces qui sont ici ; d'autant plus que, ne pouvant souffrir leur propre puanteur, elles se tuent les unes les autres et se combattent le jour de saint Jean. Et il en meurt un si grand nombre ce jour-là que toute cette terre en est infectée et qu'il n'y a homme qui puisse y demeurer. Mais, si tu veux suivre mon conseil, qui n'a pour but que ton salut, tu coucheras ici cette nuit. » Alors l'ermite lui donna de l'eau et d'autres choses, et le lit rester là jusqu'au matin. Et le lendemain matin il lui dit : « Ami, va retrouver tes compagnons, entre dans la nef et te dirige vers où naît le soleil. Tu trouveras une terre très belle, où tu trouveras toutes les choses dont tu pourras avoir besoin. » Amaro fit comme il lui avait été commandé, et le jour suivant, quand vint l'heure de sexte, ils virent la terre qu'avait dit l'ermite. En y arrivant ils sortirent hors de la nef et trouvèrent un noble monastère au pied de la montagne. Il était de moines blancs, hommes de bonne vie, et ce monastère avait nom Val-de-Fleurs. Des ruisseaux y couraient, qui sortaient de sources abondantes; il y avait quantité de vergers, de prairies et d'arbres de diverses es-pèces qui portaient d'excellents fruits. Alors Amaro dit à ses
39 2 APPENDICK
gens : « Vous autres, attendez-moi ici et jetez l'ancre. J'irai, moi, voir et savoir en quelle terre nous sommes, et vous ferai apporter à manger. »
Il s'en fut vers ce monastère et, avant d'y arriver, rencontra un moine qui était très vieux et avait la tête blanche comme laine; car il était chargé d'ans. Ce moine était sous un arbre très haut et avait nom Lionatis, lequel nom on lui donnait parce que tous les lions de ce pays venaient à lui et ne le quittaient pas qu'il ne les eût bénis; après quoi ils s'en retournaient en leurs retraites accoutumées. Ce moine était naturel de Babylone-la-Déserte, et lorsqu'il vit venir Amaro, il sortit de sous son arbre, s'avança à sa rencontre, l'entoura de ses bras et lui donna avec grand respect le baiser de paix; et il lui dit : « Ami, serviteur de Dieu, sois le très bien venu. Gratitude et reconnaissance reçoive de moi et de toutes ses créatures Notre-Seigneur, qui me forma à son image; car je vois en ce jour la chose que je désirais le plus voir en ce monde. Sache, ami Amaro, que ta venue me fut révélée il y a très longtemps, par la grâce de Dieu, en une vision que me montra l'ange de Dieu. Je ne t'interrogerai pas sur tes aventures, les sachant fort bien. Ne sois pas émerveillé de toutes les épreuves que tu as traversées, car je te dirai comment tu trouveras et verras ce que tu vas cherchant. » Cela dit, ils commencèrent à s'embrasser et, du grand plaisir qu'ils éprouvèrent, restèrent unis, en pleurs, et ne pouvant se séparer Tun de l'autre.
Ensuite Amaro dit : « Frère et ami, messire, donne-moi, je te prie, ta bénédiction. » Et le moine lui dit : « Messire frère, donne-moi d'abord la tienne, toi qui es plus digne que moi. » Sur quoi ils furent en grande contestation et ensuite se bénirent l'un l'autre. Et Amaro, par respect pour son ordre et pour son âge, dit au moine de le bénir le premier ; et ainsi fut-il.
Eux étant ainsi sous cet arbre, vinrent cinq lions des plus grands et des plus féroces, la tête inclinée vers le sol. Amaro fut en grand trouble de la très grande peur qu'il éprouva. Alors lui dit Lionatis : « Ami, n'aie crainte ; ils ne te feront aucun mal. » Et Amaro perdit aussitôt toute crainte. Les lions vinrent baiser les mains et les pieds d'Amaro, et,
après lui, de Lionatis; et après les avoii- Ijaisés se couchèrent sur le sol* et se mirent à gémir. Lionatis dit à Amaro : « Sais-tu pourquoi ils gémissent? C'est afin que tu les bénisses et leur donnes ta bénédiction. » Alors Amaro lévala main et les bénit; et aussitôt ils s'éloignèrent et s'en furent, très doux, faisant une très grande révérence. Après cela ils s'en furent tous deux au monastère et Lionatis envoya aussitôt à la nef abondance de pain, de poisson, de fruits, et tout ce dont ils avaient besoin. Et l'on eut pour Amaro toute sorte de soins, tant spirituels que corporels (1).
Amaro resta là une quarantaine, faisant pénitence; et il ne faisait autre chose, ses oraisons terminées, que de parler des œuvres de Dieu. La quarantaine finie, il reçut le corps de Dieu, et Lionatis dit à son bon ami Amaro: « Ami, il est temps que tu retournes à tes compagnons. Donne-leur courage et côtoie à la rame le rivage de la mer. Tu trouveras un port où il n'y aura pas plus de trois maisons, et là tu trouveras toutes les choses dont tu auras besoin. Restes-y un mois et ensuite sors, tout seul, dans un vallon très grand et très escarpé. Remonte ce vallon et tu verras ce que tu souhaites. » Alors ce moine vint accompagner Amaro jusqu'à l'arbre où ils s'étaient rencontri'^s, et là ils se séparèrent avec une grande affliction de cœur, après s'être bénis l'un l'autre et recommandés à Dieu. Alors Lionaüs dit à Amaro : « Ami messire, je te prie de me donner encore une lois ta bénédiction, car jamais plus tu ne me verras en ce monde. Mais, confiant en Notre-Seigneur JésuH-Christ, j'espère que nous nous re verrons au Paradis. »
Alors tous deux se bénirent l'un l'autre et Amaro s'en fut au port où étaient ses compagnons. 11 se mit à ramer et ils firent beaucoup de chemin le long du rivage de cette mer, ainsi que l'avait dit Lionatis. Et Lionatis resta sous son arbre, et se mit à faire une très grande plainte, disant : « Hélas! pauvre pécheur, en quelle affliction demeurè-je à présent, seul et privé d'un si bon compagnon que j'ai perdu,
1. L'auleur, dans ce passage, s'est évidemment rappelé l'entrevue des deux saints ermites Paul et Antoine.
avec (jui j(j 111(3 consolais ! Avec qui me consolerai-je à présent? Jamais je ne trouverai sur terre pareil ami, ni pareil seigneur, qui donne médecine à mon âme et santé à mon corps. Ah! Amaro, mieux eût valu ne pas te connaître,, puisque tu me laisses si brisé et si triste ! Tout le bonheur, toute la joie que m'a causé ta venue s'est changé en chagrin et en tristesse. Ah ! mon Seigneur, créateur du ciel et de la terre, toi qui es consolateur des affligés et médecine des malades, réconforte-moi et me rassérène en cette affliction, et ote de moi toute tristesse. » Disant ces choses et beaucoup d'autres, il s'endormit, et ensuite se trouva très réconforté et très allègre. Et vint à lui une femme, nommée Baralides, qui était de sainte vie et servante de Dieu Notre-Seigneur. Il y avait quarante ans qu'elle vivait dans les déserts, faisant grande pénitence. Celte femme était très amie de Dieu qui, en récompense de sa piété, lui dévoilait bien des choses. Et Dieu lui montra le Paradis terrestre oii elle vit deux tiges très belles chargées de très belles fleurs. L'une était l'arbre que l'on appelait orbre de réconfort, et l'autre tige s'appelait Varbre de doux aiivmr,
En se voyant ils se saluèrent l'un l'autre, et Lionatis, s'adressant à cette femme, dit : « Dame, dis-moi qui tu es. » Et elle dit : « Messire, je suis une humble femme à qui Dieu, par égard pour sa piété, fit mainte grâce, sans que je les aie méritées. J'ai nom Baralides et je suis naturelle du mont Sinaï. » Et Lionatis, qui avait ouï parler de sa sainteté, dit : « Ah! femme de grande sainteté, béni soit Notre-Seigneur Dieu qui t'a envoyée ici. Je te prie, madame, de me consoler d'une très grande angoisse, douleur et tristesse que j'éprouve par le fait d'un mien frère et ami qui vient de s'éloigner de moi. » Et elle lui dit: « Ami, prends celte tige que je porte et aie-la toujours avec toi. Elle est d'un arbre du Paradis que l'on appelle arbre de réconfort. Porte-la avec toi. » Et aussitôt qu'il l'eut prise, il fut réconforté, et toutes les afflictions qu'il avait souffertes se changèrent en plaisir et allégresse. Alors la femme se mit à dire un vers (jui disait : « Béni soit Notre-Seigneur qui ici m'envoya. »Et après que cela se fut passé, au bout de peu de jours, elle s'en fut au monastère ; et Dieu rappela à lui son ser^
viteui* Lioiiatis et opéra par sa médiation maint miracle.
Maintenant, laissons Lionatis et revenons à Amaro. Au bout d'un mois qu'il fut arrivé à ce port, tout ce mois il le passa dans le jeune et les veilles, avec d'abondantes larmes. Et, après que ce mois fut écoulé, il assembla tous les siens et leur demanda pardon, s'il leur avait fait ou dit quelque chose qu'il n'eût pas dû. Ils lui pardonnèrent et lui demandèrent pardon à lui-même. Et ce port était très beau, en un noble pays, aux eaux abondantes et bonnes, au climat tempéré et saluljre ; mais la terre n'était pas peuplée. Et Amaro se mit à dire : « Amis et frères, je vous prie d'avoir bon courage et de partager entre vous tout ce qui nous reste. Pour moi, vous ne me reverrez jamais plus. » Disant cela, il pleurait très fort et leur donnait à tous le baiser de paix. Et ils lui dirent : « Seigneur père, donne-nous ta bénédiction. » Alors il les bénit, les recommanda à Dieu, et s'avança à l'intérieur du vallon, comme le lui avait commandé Lionatis.
Cette nuit-là, il arriva à une cellule où demeuraient deux ermites chargés d'ans, qui menaient très sainte vie. Quand ils le virent, les ermites le reçurent très bien, lui donnèrent tout ce dont il avait besoin, le conduisirent dans un verger^ se montrèrent très charitables envers lui et lui lavèrent les pieds. Puis ils le laissèrent un peu et il se mit à pleurer et à dire ainsi : « Pécheur, comment me suis-je séparé de mes compagnons, que je tenais pour frères et qui me tenaient pour père! Mais, père, Seigneur, créateur des cieux et de la terre. Seigneur, toi qui envoyas le Saint-Esprit sur tes Apôtres pour les réconforter, réconforte mes compagnons afin qu'ils perdent le désir de me voir. » Alors entrèrent les ermites qui lui dirent : « Amaro, qu'avez-vous et pourquoi gémissez-vous? » Et il leur dit que c'était à cause de ses compagnons. Et les ermites lui parlèrent de cette Baralides dont nous avons parlé ci-dessus; comment, par sa médiation. Dieu avait fait quantité de miracles, et comment elle avait été au Paradis terrestre. Amaro leur demanda comment elle avait nom. Ils répondirent : « Baralides. » Et Amaro, qui avait ouï parler d'elle, leur dit : « Amis, sauriezvous où je pourrais trouver cette femme.? » Ils lui dirent :
3 96 APPENDTCK
« Ami, rares sont ceux auxquels elle se montre, encore fautil qu'ils soient hommes saints. » Et il dit : « Amis, sauriezvous me dire où est le Paradis terrestre ? » Le plus vieux dit: « Il est en ce pays, mais nous ne savons où. Mais cette femme dont nous te parlons le sait. »
Cette nuit-là, Amaro resta avec eux. Quand vint le matin, il s'avança dans un vallon et vit loin de lui un très beau monastère, au pied d'une montagne très haute. Il était habité par des femmes de sainte vie, et très bien entouré d'une enceinte. Toutes ces femmes étaient de sang noble, et, étant de haut lieu, étaient disposées et vouées à servir le plus haut et le plus noble seigneur, qui n'eut pas et n'aura point de pair. Il y avait là des logis séparés, pour le cas où des hommes y viendraient de dehors. Et ce monastère avait nom Fleur-de-Duègnes. Avant qu'Amaro arrivât à ce monastère, s'y trouvait cette femme que l'on appelait Baralides ; car elle avait coutume d'y venir chaque année trois fois recevoir le corps de Dieu : la première fois à Noël, l'autre à Pâques, et l'autre pour la Pentecôte. Et chaque fois qu'elle venait, sortaient la recevoir toutes les nonnes, comme étant celle de qui elles recevaient bons conseils, tant pour les âmes que pour les corps. Et, à présent, elles firent ainsi et sortirent la recevoir à grande distance de leur monastère et la virent venir. Quand elle fut arrivée à elles, elles voulaient lui baiser les pieds et les mains; mais elle s'y refusa et leur dit : « Amies et dames, je suis venue ici aujourd'hui pour voir un saint homme qui ne tardera pas à venir vous demander l'hospitalité; lequel est serviteur de Dieu et, par amour pour lui, a éprouvé bien des tourments sur mer et sur terre. Il n'a d'autre désir que de le servir et de l'aimer de toutes ses forces. C'est à lui que vous devez baiser les mains et les pieds, ainsi que la terre qu'il aura foulée. Il a nom Amaro; non pas qu'on me l'ait dit, mais je l'ai appris par révélation. Et je vous prie de le recevoir très bien et d'avoir de lui l'opinion qu'il mérite. »
Alors elle les fit toutes appeler et elles sortirent le recevoir. Toutes s'assirent auprès d'une très jolie source qui descendait de collines très élevées, et, dirigeant leurs regards vers un vallon, le virent venir très recru. Toutes se
levèrent et allèrent à sa rencontre. Et, quand elles furent arrivées à lui, elles voulaient lui baiser les pieds et les mains. Mais lui n V voulait point consentir, et elles lui baisaient les rnains et les vêtements. Elles s'en retournèrent avec lui au monastère, pleines de joie. Amaro entra à l'église, y fit son oraison, et Baralides lui dit : « Seigneur, donne ta bénédiction à ces femmes. » Il fît ainsi et on le conduisit à une chambre très noble, comme il le méritait, qu'il y avait à part pour ceux tels que lui. Ensuite Baralides recommanda qu'on le tînt en haute opinion, et on lui donna tout ce dont il avait besoin.
Il resta là dix-sept jours, au bout desquels vint Baralides, qui lui dit : « Ami messire, comment vous va? Avez-vous besoin de quelque chose? » Et il lui dit : « Dame, grâce à Dieu et à vous, j'ai eu en suffisance tout ce dont j'avais besoin. » Et elle lui dit : « Messire, j'ai ici une nièce et je voudrais qu'elle entrât au service de Dieu. Je te prie, messire, de lui donner l'habit. » Ce qui lui plut beaucoup, et il le fit. Et, par la suite, cette femme fut sainte, et elle avait nom Brigitte.
Cela fait, le bienheureux Amaro dit à Baralides : « Dame amie, il serait temps, s'il plaisait à Dieu et à vous, que j'eusse consolation de ce que je cherche. » Et elle lui dit: « Demain, à l'heure de prime, vous sortirez d'ici et je vous dirai ce que vous aurez à faire. Ensuite j'irai réconforter vos compagnons, qui sont très contristes. » Et le jour suivant, au matin, vint avec les autres nonnes Baralides, qui lui dit ainsi : « Messire, bénis ces femmes qui, en ce monde, ne te reverront jamais plus. » Il fit ainsi et leur dit : « Amies et mesdames, je vous recommande à Dieu. Priez Dieu pour moi ([u'il me dirigea son service. » Et elles lui dirent qu'elles le feraient, pleurant et se jetant à ses pieds qu'elles baisèrent. Le bienheureux Amaro leva les yeux au ciel et les bénit encore une fois. Et Baralides prit sa nièce Brigitte et dit à Amaro : « Messire, bénis cette jeune nonnain. » Et il la bénit. Alors les nonnes rentrèrent en leur cloître et Baralides lui dit : « Ami, viens par ici, je t'accompagnerai un peu. » El ils s'acheminèrent ensemble vers une chaîne de montagnes très hautes, jusqu'à un très grand fleuve qui
3f»8 APPENDICE
sortait du Paradis terrestre et qui portait sur ses bords grand nombre d'arbres fruitiers de diverses espèces et quantité de très nobles fleurs. Et Baralides dit : « Mon ami et messire, suivez à présent cette rive et me bénissez. Priez Dieu. pour moi et me prenez sous votre protection. Emportez ce vêtement; vous en aurez besoin. » Il le prit, et le vêtement était blanc comme la neige. Et elle lui dit : « Messire, ce vêtement a été fait par cette jeune nonnain, votre fille et ma nièce. Donnez-moi cet autre que vous portez, afin que je lui apporte un souvenir de vous. Et priez pour elle que Dieu la fasse sa servante. » Il prit le vêtement et lui donna l'autre qu'il portait. Baralides lui baisa les mains et ils se recommandèrent tous deux à Dieu Notre-Seigneur.
Amaro s'en fut alors en amont du fleuve, et la femme s'en retourna aussitôt au monastère. Elle prit congé des nonnes et s'en fut vers le port où étaient les compagnons d'Amaro. Elle les trouva tous très tristes et déchirés, car tous avaient mené grand deuil par amour de leur seigneur et père. Et la dame les salua et leur dit : « Amis, paix ayez-vous, » Et ils lui dirent : « Toi, dame, aie toujours santé et plaisir. Pour nous, nous ne les pouvons plus avoir, puisque notre père et seigneur nous a laissés sur ces terres étrangères, comme orphelins sans père ni mère, sans parents ni amis. » Alors leur dit Baralides : « Amis, si vous saviez son heur, votre chagrin se changerait en plaisir. Il m'envoie vous dire de partager entre vous la nef et tout ce qu'elle contient, selon qu'il vous l'a dit en se séparant de vous, et de peupler cette terre. » Ils le firent ainsi, et ce fut plus tard une très riche cité. Et la dame prit congé d'eux et s'en fut dans les montagnes servir Dieu.
Amaro, suivant la rive en amont, dut gravir une montagne. Et, lorsqu'il fut au sommet, il vit au loin un château qui était le plus beau qu'il eût vu en toute sa vie, et qui étincelait comme le soleil. Au sommet de cette montagne, il y avait la plus belle plaine du monde. Et le château était grand à merveille, et il semblait qu'il fallût, pour en faire le tour, une grande journée de marche. Les mâchicoulis en étaient très élevés et les tours épaisses et nombreuses. Les
créneaux étaient tous d'or fm. Les tours, de rubis et de pierres précieuses. L'enceinte était faite aussi de pierres de diverses espèces. Les unes étaient vertes, les autres jaunes, les autres bleu-indien, les autres blanches, les autres vermeilles, les autres noirâtres, les autres azurées; d'autres étaient des saphirs, des émeraudes, et beaucoup d'autres do diverses manières qu'homme ne saurait conter. En ce château étaient quatre maîtresses tours, et de chacune d'elles respectivement sortaient quatre fleuves très grands qui, tous quatre, vont se mêler à la mer (1).
Avant d'arriver à ce château, Amaro trouva une tente, la plus grande, la plus haute et la plus belle qu'il eût jamais vue de sa vie ; si grande qu'elle pouvait contenir bien plus de mille hommes armés, et si haute qu'à grand peine pouvait-on voir sa hauteur. Elle était de telle nature qu'elle étincelait comme le soleil naissant. Et cette tente n'était pas comme les autres tentes d'ici-bas, car aucun mât ne la soutenait, mais elle était en forme d'arc; et l'arc était de rubis, les parois de cristal, et le sol d'une matière qui échappe à l'entendement. Il y entra et s'y réjouit. Et, quand il fut dedans, tous les malheurs et épreuves qu'il avait soufferts, froid, chaleur, faim, soif, tout se changea en grand plaisir et joie. En cette tente étaient quatre sources, l(^s plus belles ■du monde entier. Et il fut, sous cette tente, en grande délectation:
Après qu'il s'y fut réjoui plus longtemps qu'il ne pensait, il en sortit, s'en fut vers le château et arriva à la porte. A l'entrée étaient des arcs de voûte et les murs pouvaient avoir environ trois milles. Alors Amaro s'approcha des portes du château et voulut entrer dedans. Et le portier lui dit: « Ami, tu n'entreras pas dedans; il n'est pas temps encore. » Et Amaro lui dit : « Ami, je te prie de me dire à qui est ce châ-
1. « Au milieu (du Paradis terrestre) est une source d'où sortent quatre fleuves, à savoir : Phison, que Ton appelle Gange ; Gion, qui s'appelle Nil ; Tigre et Euphrate. En ce lieu, depuis le péché du premier père, nul homme n'a pu arriver... De cette source qui est dans le Paradis descend une merveilleuse abondance d'eau, avec un bruit si grand et si impétueux que tous les habitants d'une île voisine naissent sourds .. » Mossen Diego de Valera, La ci^onica de Hyspaña^ Salamanca, 1495, part. I, cap. \.
toau si noble et si riche que voici. Car j'ai beaucoup paicouru le monde et vu bien des nobles châteaux et des nobles demeures de rois et d'empereurs, mais jamais je n'ai vu lieu aussi riche que celui-ci. Je suis émerveillé surtout des grandes richesses et joyaux qu'il contient. Qui a pu toutes les réunir en ce lieu, et qui furent ceux qui ont su ainsi les mettre en œuvre? » Alors le portier, comprenant qu'il était homme de bonne vie, pensa qu'il était venu jusque là par le commandement de Dieu Notre-Seigneur, et lui dit : « Ami, sache que c'est ici le Paradis terrestre, situ en as ouï parler. que Dieu fit et où il forma Adam. » Et dès que Amaro ouït que c'était là le Paradis terrestre, il leva les yeux au ciel, se mit à pleurer beaucoup, et dit : « 0 Seigneur, mon Dieu, père tout puissant, créateur des cieux et de la terre, et de toutes les autres choses qui sont au monde, grâces et louanges te soient données, Seigneur, pour tout le bien que tu m'as fait, que tu me fais à présent et que tu me feras. Seigneur, aie de moi bon service, bonnes grâces et bonnes louanges. A présent j'ai perdu toute affliction et ennui. A présent je suis riche. A présent je suis affranchi et libre. A présent je suis en possession de ce que je désirais. » Et il resta en ce plaisir plus longtemps qu'il ne pensait.
Il pria le portier de le laisser entrer, et le portier lui dit : « Ami, ne cherche pas à entrer; le temps n'est pas encore venu. Mais je ferai une chose pour toi; je t'ouvrirai les portes et tu pourras voir quelques-unes des choses qui sont à l'intérieur du saint Paradis terrestre. » Alors le portier ouvrit les portes qui étaient grandes comme il était nécessaire pour un pareil lieu; mais de quelle matière elles étaient faites, il n'y a pas homme qui le sût dire. Et quand Amaro regarda à l'intérieur, il vit tant de choses, et si riches, qu'il ne savait s'il se trouvait au ciel ou sur terre. Et le portier lui dit : « Sois attentif. » Et entre autres choses qu'il lui montrait, il lui montra cet arbre dont Adam avait mangé la pomme, et bien d'autres nobles choses que nul homme ne saurait dire.
Amaro regardait de côté et d'autre et voyait tant de nobles choses, délices et parfums qui de là sortaient, qu'homme au monde ne les saurait conter ni imaginer. De
même tous les arbres, toutes les variétés d'herbes, de ileurs et de bonnes odeurs, de quelque espèce qu'ils soient au monde, étaient là. Les arbres, si hauts et si grands qu'on n'en voyait pas la hauteur; chacun avec ses fruits et ^d'autres avec leurs fleurs. Les champs, tout verts, avec des fleurs d'où sortait un parfum très suave. 11 y avait là beaucoup de bains, de diverses manières et couleurs. Et il n'y avait ni froid, ni chaud, ni gelée; mais une température toujours égale et très tiède. Amaro considéra et vit qu'à l'intérieur étaient quantité de tentes très grandes, très hautes et couvertes d'étofíes telles qu'homme ne les saurait imaginer. Autour d'elles, des arbres aux très nobles fruits étaient pleins d'oiseaux qui chantaient le plus doucement qu'homme ait jamais ouï. Et, serait-on resté là mille ans, que ces sons les auraient fait paraître plus brefs qu'un jour.
Ensuite il vit de grandes troupes de damoiselles, toutes vêtues d'étoffes de diverses couleurs. Toutes étaient jeunes et portaient des couronnes de fleurs sur leurs têtes, et toutes s'avançaient en chantant les louanges de Dieu. Ensuite venaient des jouvenceaux avec tous les instruments de musique que l'on peut imaginer au monde, et beaucoup d'autres encore. Ils en tiraient de si nobles sons qu'on ne saurait les exprimer par la parole et qu'entendement humain ne les pourrait retenir. Tous s'avançaient, très b^aux de visage, et bien paraissait-il que tous étaient très contents. Ils chantaient un verset qu'on dit à l'église, qui dit : « Je suis descendu me réjouir dans le jardin qui fut fait pour l'amour de la bienheureuse reine sainte Marie, mère de Jésus-Christ, toujours vierge. » Ensuite il vit des troupes de vierges et d'autres saintes aussi belles que les roses et vêtues de vêtements blancs comme la lune; et d'autres, de vêtements vermeils comme le sang; toutes couronnées de très riches et nobles couronnes. Les unes tenaient à la main des palmes avec leurs dattes; les autres, des rameaux avec leurs fleurs de très belles couleurs. Et toutes ces vierges marchaient autour d'une dame qui était la plus belle créature de toutes, la plus gracieuse, celle qui avait meilleur air et meilleure gentillesse. Et toutes les autres allaient formant des danses, et toutes, quand elles passaient devant elle, flé-
chissaient le genou, et toutes chantaient devant elle un verset que chante l'église, et qui dit : « 0 que belle et pure, 6 qu'aimée tu es de Dieu le Père, sainte Marie! » Ensuite elles allaient sous les tentes; la dame s'asseyait et toutes s'asseyaient et fléchissaient le genou devant elle, et chacune lui présentait sa palme ou son rameau, et elles étaient les couronnes de leurs têtes. Là venaient se poser sur la tente où était la dame tant d'oiseaux, de tant de couleurs et de tels plumages que l'on ne saurait dire. Tous chantaient si haut et si suavement qu'il n'y a pas d'homme les ayant ouï qui voulût ouïr autre chose.
Amaro considérait tout cela qu'il avait plaisir à voir, et dit au portier : « Ami, je te prie de m'accueillir là-dedans. » Et le portier lui dit : « Ami, ne me suis pas. Pour rien au monde tu ne peux entrer là-dedans. Si tu as vu quelques unes des choses qu'il y a, c'est afin que tu puisses en rendre foi et témoignage. Et toi, ami, depuis que tu es arrivé ici, tu n'as ni mangé, ni bu, ni vieilli davantage que lorsque tu es arrivé; ainsi la grâce du Seigneur t'a soutenu. A présent tu es plus frais et plus beau que lorsque tu es arrivé ici, et tes vêtements même sont plus nobles et plus blancs. »... (1) Et le portier dit à Amaro : « Ami, sache en vérité qu'il y a aujourd'hui deux cent soixante-six ans que tu es arrivé ici et que tu ne t'es pas écarté de cette porte. »... Et le portier lui dit : « Ami, va-t'en aujourd'hui; il est temps. Et tiens pour certain que jamais plus tu n'entreras ici; mais bientôt tu iras à la gloire du Paradis des cieux, laquelle est bien supérieure à celle-ci et beaucoup plus noble. Si tu veux des pommes ou autres fruits qu'il y a ici, je t'en donnerai. » Et Amaro lui dit : « Je te prie de me donner plutôt de la terre de sous ces arbres. »Etle portier lui en donna ce qu'il voulut en emporter.
Amaro prit congé du portier, s'émerveillant fort de ce qu'il lui avait dit qu'il s'était attardé là si longtemps. Il s'en fut vers le port où il avait laissé ses compagnons et y
i. Quoique le fac-similé de l'édition de Burgos dont je me suis servi pour cette traduction n'indique ni ici, ni plus bas, la. moindre lacune, il semble que l'imprimeur ait "omis deux répliques d'Amaro. Je les remplace par des points.
trouva bâtie une grande cité qu'avaient fondée ses compagnons pendant le temps qu'il était au Paradis terrestre. Quand il entra dans la cité, les gens, le voyant aller très honnêtement vêtu, s'émerveillaient fort. Ils se mirent à l'interroger, disant : « Ami, dis-nous, au nom de Dieu, ce que tu vas cherchant et d'où tu viens. » Et il leur dit : « Amis, j'ai quitté ce lieu il n'y a pas très longtemps, à ce qu'il me semble, et je laissai ici une nef avec mes compagnons qui vinrent avec moi en cette terre; et à présent je vois ce lieu tout différent de ce que je le laissai. Je ne laissai ici que quatre maisons et je m'étonne qu'en si peu de temps ait été faite et peuplée cette cité, et tant de choses que je vois en' elle, » Là se trouvaient quelques saints hommes de Dieu qui lui demandèrent comment il avait nom. Et il leur dit qu'il avait nom Amaro. Quand ils ouïrent son nom, ils furent très émerveillés et se jetèrent à ses pieds qu'ils baisaient. Et ils tirent appeler tous les habitants, et leur dirent : « Amis, voyez ici notre seigneur Amaro qui est allé à la porte du Paradis terrestre. Ses compagnons, qu'il amena ici, peuplèrent cette cité et toutes ces terres, et c'est d'eux que nous descendons tous. » Et eux tous fléchissaient les genoux devant saint Amaro, et lui baisaient les pieds et les mains.
Ils regardèrent les chroniques de ce temps et y trouvèrent qu'il y avait deux cent soixante-six ans que cette cité était fondée. Et tous disaient : « Amis, il y a tant de temps que notre seigneur Amaro se tient aux portes du Paradis terrestre. » Alors ils le conduisirent avec beaucoup d'honneurs au palais de l'autorité, et là lui rendirent tous les honneurs qui se pussent rendre. Et ils eurent de lui très haute opinion.
Après qu'il se fut réjoui quelques jours, il se mit à parcourir toutes ces terres, et, ayant trouvé de beaux vallons, il leur dit qu'il voulait y fonder un lieu à l'écart afin d'y vivre, et leur demanda de l'aider à le fonder. Ils dirent qu'ils le feraient volontiers et même qu'ils lui donneraient toutes les choses dont il aurait besoin. Alors il s'en fut à Tendroit qui lui plut davantage et y fit bâtir un monastère. Il était voisin de l'autre monastère de nonnes où l'hébergea Baralides, et qui avait nom Fleur-de-Duègnes, et où elle était
404 Ai>i>ENnir,K
enterrée ainsi que sa nièce Brigitte. Ensuite il y mena très sainte A^ie. Et c'est là qu'il trépassa au service de Dieu. Et quand vint Fheure de sa mort, Notre-Seigneur fit par sa médiation maint miracle. Use fit enterrer, par amour pour son hôtesse, en son monastère, auprès de cette sainte Baralides et aussi auprès de sa nièce sainte Brigitte.
LA PRESENTE VIE DU BIENHEUREUX- SAINT AMARO FUT IMPRIMEE EN LA TRÈS NOBLE ET PLUS LOY- ALE ENCORE CITÉ DE BURGOS.
CHEZ JUAN DE JUNTA, LE 20*' JOUR DU MOIS DE FÉVRIER DE l'aN MIL CINQ CENT ET