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LE CHEVAL DE VOITURE : SON ACHAT. — LE COCHER

Tout cheval de selle bien conformé, ayant de l'encolure, du rein, de la poitrine, des hanches, des membres et du port de queue, doit être un cheval de voiture. Ce n'est pas parce qu'un cheval est long, ensellé, avec des jambes en manche de veste, qu'il faille décider qu'il sera excellent à l'attelage.

J'ai pourtant vu de riches banquiers rechercher les dos plongés et les reins longs. Ils trouvent cela plus élégant au harnais! Qui de nous n'a remarqué un grand phaéton, attelé d'un unique cheval, bai ces dernières années, — alezan aujourd'hui, — couvert d'un riche harnais, trottant jusqu'au mors, — on croirait qu'il passage, — enrêné comme un cheval de cirque, gros, lourd, pataud, de la conformation la plus défectueuse qu'on puisse imaginer?. . . Eh bien ! cet ignoble animal est le type rêvé du cheval de voiture... par ceux qui n'y connaissent rien. Laissons-le-

leur. Il faut bien que cet élevage artificiel de Normandie, — où on s'ingénie à faire commun, parce que « ça se vend », — il faut bien que cet élevage ait des débouchés. Soyons heureux cependant de ne le voir jamais dépasser la ligne de démarcation entre les gens antisport et les gentlemen quiaimentle cheval, savent Tacheter, le monter et le conduire eux-mêmes.

C'est un préjugé cependant très répandu, même dans les petites écuries, de partager ses chevaux en deux catégories : chevaux de selle et chevaux de voiture. A moins que vous n'employiez vos carrossiers, comme dit M. de Lagoudie, qu'à des promenades au parc ou au stationnement devant les magasins du boulevard, cette classification est inutile. Le choix, fait par beaucoup, de gros chevaux pour le service de voiture vient généralement — outre du mauvais goût personnel — de cette erreur : qu'une paire de chevaux de taille et de corpulence moyennes est incapable de tirer un coupé ou une Victoria. Mettez-vous quatre, six, dans une de ces voitures, et je vous assure qu'une paire de bons poneys de i™,5o ont bien la force 'suffisante de la traîner sans beaucoup plus de travail que si elle roulait à vide. Non que je sois l'ennemi des grands chevaux ; mais il faut se souvenir que la difficulté de trouver un cheval parfait, au-dessus de i°6o, croît rapidement avec la taille que l'on veut y mettre.

Pour un homme qui aime à prendre les guides, il n'y a pas de plaisir plus grand que de conduire des chevaux très près du sang. Les pur sang — et on en trouve qui ont de superbes allures au trot — sont d'excellents chevaux de voiture. Ces sortes de chevaux, attelés jeunes, se développent très rapidement, et, sans leur queue laissée

longue, on les prendrait pour quelques vigoureux demisang, aptes à chasser en terrain difficile et à galoper pardessus les obstacles.

Nous avons en France des chevaux excellents et qui se rapprochent de ce modèle : ce sont les chevaux du Midi et du Limousin. Beaucoup s'imaginent que ces chevaux sont petits, efflanqués, avec des allures de cheval arabe. Allez aux concours de Bordeaux, de Limoges, ou aux différents comices et foires d'Auch, de Tarbes ou de Toulouse, et vous'y verrez des animaux souvent de i",6o, pleins de noblesse et de sang, au modèle d^rlandais légers, avec, en plus, une tête ravissante. Quelques éleveurs normands introduisent dans leurs chevaux de trot beaucoup de sang anglais pur. Là aussi vous rencontrerez le cheval idéal, à conformation parfaite, aux allures brillantes et utiles.

Des chevaux très amusants et très pratiques, lorsqu'on possède une voiture proportionnée à leur taille, sont les poneys. J'entends par poney tout cheval de l'',52 et audessous, mais surtout le cheval de i'",5o.

Ils peuvent tirer, en marchant vite, deB charges très lourdes, car ils ne sont pas fatigués par leur propre poids. Lorsqu'ils viennent d'un bon pays d'élevage (pas de Galicie, par exemple), ils sont sûrs, endurants, rustiques, avec une énergie extraordinaire. Ils ne reviennent pas cependant bien meilleur marché, comme nourriture, que les grands chevaux. Us mangeront, s'ils travaillent dur, presque autant d'avoine que les grands. Cependant, pour un petit service, leur ration peut tomber à un mtntmum que ne supporterait pas sans faiblir un cheval de taille plus élevée. Somme toute, l'économie réalisée avec des poneys

vient surtout de ce qu'ils durent plus longtemps, vieillissent moins vite, se tarent plus rarement et ne sont pas facilement sujets à des maladies graves, telles que la fluxion de poitrine pour un simple refroidissement.

Il faut bien se mettre dans la tête que le cheval parfait, ce monstre sans défauts que le monde n'a jamais vu, » n'existe pas. Aussi, lorsque vous allez acheter un cheval, laissez de côté toutes les belles théories apprises dans les bouquins et les systèmes différents de « proportions ». Si vous n'avez pas la ligne dans l'œil et ce sentiment du cheval qui vous fait dire, rien qu'en en voyant un : a Cet animal est beau, il est bien fait, et il doit être bon ; ou il est mal fait^ il y a des chances pour qu'il soit mauvais, » rentrez chez vous et écrivez au marchand de vous envoyer un cheval dans telle et telle condition. Ce qu'il vous expédiera sera toujours moins laid et sans doute meilleur que ce que vous eussiez choisi vous-même. Préparez-vous à signer un fort chèque : surtout dans le monde hippique, rignorançe se paye cher. Mais, en matière sportive, qui avouera jamais, même à soi-même, n'y rien connaître? Au contraire, ce sont les plus ignorants qui sont les plus bavards, comme ce sont les demi-savants qui sont les plus vaniteux.

Et, s'il n'y trouvait son profit, quel marchand de chevaux ou quel gentleman ayant un cheval à vendre supporterait une minute les questions ridicules, les affirmations erronées, l'air suffisant et la méfiance affectée de la plupart des clients ?

Il est très difficile de bien acheter. Partez de ce principe que le marchand qui vous présente un cheval, ne le connaît généralement pas plus que vous. Si vous êtes en-

rossé, ne dites pas : « J'ai eu affaire à un voleur! ■ mais bien : B J'a^ eu affaire à un maladroit comme moi, » et allez chez un autre. Le marchand qui vous présente des chevaux neufs n'a souvent aucun intérêt à vous tromper. Il les a achetés par lots, à une foire, ou bien son agent les lui a réunis à tel endroit, pour une époque déterminée; bien ou mal achetés, il faut qu'il les vende, et ce

qui fait la vogue de certains bons marchands à Paris, c'est qu'ils ont des acheteurs excellents, non seulement courtiers, mais encore hommes de cheval de mérite.

Ce dont il faut se méfier le plus, c'est du « marchand de cheval •. Qu'il n'en ait qu'un ou une vingtaine à vendre, est « marchand de cheval > tout individu ramassant, dans les ventes pubHques ou autre part, de beaux modèles réformés de bonnes écuries pour maladies, tares ou vices. Il les retape et vous les vend souvent très cher. Dieu vous garde de vous laisser prendre à leur bagout.

Mais, si vous avez la chance d'avoir parmi vos amis un de ces sportsmen bien connus, tels le marquis du C..., le

baron L..,, le comte P..., etc., qui annuellement vendent leur écurie, c^est encore chez eux que vous pourrez trouver le cheval que vous cherchez, et qui ait les plus grandes chances de pouvoir faire un bon service.

Son propriétaire Ta monté, attelé, depuis six mois, un an. On Ta vu sur tel cheval faire unô saison de chasse, ou conduire en leader cette paire que vous convoitez. Vous êtes donc à peu près sûr d'être bien remonté dans ce que des malintentionnés appelleront, peut-être, un a cheval d'ami ». Il ne faut pourtant pas juger toujours rhonnêteté des autres sur la sienne propre, d'autant plus que le cheval, moteur animé, devient ce que le fait son propriétaire. Tel mécanicien abîme plus rapidement sa machine que tel autre. Il en est de même pour les sportsmen.

Le fond, en effet, a pour facteurs l'aptitude au genre de travail demandé, la vitesse et la durée de ce travail. En un mot, le fond est subordonné, écrivent plus simplement MM. Cuyer et Alix, à la façon dont on conduit le cheval.

Quand on destine un jeune cheval à un travail quelconque, on l'y prépare, pendant une certaine période, par un travail graduel et une nourriture appropriée. Cette période se nomme la période d'entraînement. Et elle existe — ou devrait exister — pour chaque cheval, depuis le poney destiné à votre petite fille et le cheval de labour, jusqu'au poulain de pur sang, futur gagnant du Grand Prix.

J'ai parlé de nourriture; mais il ne faut pas croire que pousser un cheval sur sa nourriture constitue la plus grande partie de l'entraînement : c'est une idée de cocher.

cela!... Bien au contraire, il faut proportionner l'avoine au travail demandé. L'exercice du cheval ira en augmentant en vitesse et en distance, en même temps que Tavoine ira également en augmentant litre par litre.

On peut atteler un jeune cheval de demi-sang vers trois ans et demi ; à condition de subir un entraînement progressif, comme vitesse, durée du travail, poids du véhicule, il pourra, à cinq ans, travailler comme un vieux cheval-

Le travail que peut fournir un vieux cheval à l'attelage est très supérieur à ce que croient la plupart des gens. Alors qu'on se servait d'une façon utile des chevaux de trait, et que le postier léger était en honneur, on savait, à quelques kilomètres près, ce qu'un cheval pouvait bien fournir par jour sans que ses jambes ou sa constitution en pâtissent. J'ai recherché quelles étaient les étapes journalières d'un cheval de diligence. Les voici : Les voitures publiques de Glascow à Paisley étaient attelées de deux chevaux. Elles parcouraient leur demi-étape (13 kilomètres) en une heure. Les chevaux faisaient donc 26 kilomètres par jour. C'était là leur travail minimum^ car plus d'un doublait l'étape le jour où il y avait beaucoup de monde. Dans ce cas, ils se reposaient un ou deux jours. Les jeunes chevaux ne faisaient que la demi-étape qu'ils finissaient le lendemain. (Stewart, 1869.)

Sydney estime le travail moyen journalier que peut fournir une paire de chevaux attelés à un mail-phaéton, à 30 ou 32 kilomètres.

Mais, si le poids de la voiture augmente d'une façon anormale, la vitesse étant toujours la même, la durée du travail possible diminue beaucoup. Les chevaux d'om-

nibus ne peuvent guère parcourir plus de i6 à 17 kilomètres par jour, avec une vitesse moyenne de 9 a 12 kilomètres à Theure, et une charge de 1,600 à 1,900 kilos, sans compter le poids des omnibus, qu'il faut ajouter. (Lavallard.)

Ces mêmes chevaux pourraient, au contraire, travailler au pas 8 à 10 heures par jour.

D'où cette loi : la durée du travail est inverse de la vitesse déployée par l'animal.

Si la vitesse des anciennes malles-poste était de 12 kilomètres à l'heure, la vitesse des chevaux de roulage pour 30 kilomètres d'étape était de 4 kilomètres à l'heure.

Dans l'artillerie, la moyenne du poids à tirer oscille entre 291 et 366 kilos par cheval, et chacun connaît les longues étapes que cette arme d'élite est appelée à parcourir, ainsi que la foudroyante rapidité des mises en batterie, au triple galop, dans les terrains, et que nous admirons annuellement aux manœuvres.

Comme performances de vitesse, je citerai celle-ci, car la petite taille du sujet le met en dehors de la catégorie des chevaux de trot proprement dits : en 1889, M. Courrège, de Pau, avec un tarbais de i'",48 attelé à une charrette anglaise, a été de Tarbes à Pau (36 kilomètres) en I heure 40 minutes.

Je citerai, comme exemple de fond, le fait suivant : le comte Boson de Périgord, le baron et la baronne G. de La Motte, le comte M. du Moustier-Mérinville, M. de Moussac, ont fait, l'an dernier, le trajet d'Alger à Tunis, soit 1,150 kilomètres, en dix-huit journées de route, et parcouru une moyenne de 65 kilomètres par jour dans une région d'ordinaire très accidentée, et sur des routes

tirantes. La plus longue étape a été de 88 kilomètres, et la plus courte de 22. Le véhicule était une lourde diligence qui, en plus des cinq maîtres, portait quatre domestiques, les bagages, la provision d'orge, le garde-manger et la cave.

La moyenne de la vitesse était de 8 kilomètres à l'heure; l'attelage était composé de neuf bêtes : trois mulets, quatre

chevaux barbes; deux autres chevaux étaient attelés en galériens comme renfort aux montées. Les chevaux mangeaient cinq kilogramme d'orge par jour. Ces animaux sont arrivés à Tunis en parfait état et y furent vendus un prix très supérieur à celui de leur achat à Alger.

Ne craignez donc pas d'user de vos chevaux. Bien soignés, ils sont en fer; bien conduits, en acier, et je ne doute pas qu'ils le soient, puisqu'ils le seront par vous.

Mais si vous avez un cocher... ah! si vous avez un cocher, tout change !

Cet homme n'a généralement d'importance qu'en raison directe de votre ignorance et de votre confiance en lui.

Quatre-vingt-dix-neuf fois sui cent, cet homme est encore plus ignorant que vous, malgré sa routine, et surtout à cause de sa routine. Il gorgera vos chevaux de nourriture et ne sera satisfait que lorsqu'ils seront comme autant de porcs à la fin de l'engrais, ou il les laissera dépérir, et boira leur avoine. La plupart ne sont que des empiriques, ignorant non seulement les principes du dressage, mais encore ceux du ménage, et, s'il y a si peu d'accidents, c'est que je crois qu'ils se méfient terriblement les uns des autres. Et si quelqu'un a un bon cocher, — cela se rencontre tout de même, — qu'il lui permette de faire beaucoup d'enfants. Ce sera une pépinière de bons cochers. Les gamins apprendront plus pendant leurs jeunes années, sous l'exemple et le fouet de leur papa, que ne le font la plupart des jeunes gens dans les écuries de courses au trot, et au régiment dans le train ou l'artillerie.

Si vous avez à choisir entre deux hommes ayant également une médiocre habitude de l'attelage, prenez celui des deux qui sait monter à cheval.

Le Parfait cocher, en 1744, disait : a Le défaut le plus commun des cochers est d'avoir la main plus ou moins dure; en cela ils sont excusables, car ils ne savent pas monter à cheval. » Et il ajoute un peu naïvement : « Le sçavoir-faire et les bonnes qualités du cœur et de l'esprit sont (pour un cocher) à préférer à un extérieur séduisant, mais trompeur! »

Quelque a perle » que soit votre cocher, ne l'emmenez

AVANT-PROPOS xi

jamais avec vous choisir un cheval. C'est le mauvais qu'il choisira ou, du moins, celui sur lequel le marchand lui donnera la plus forte commission. Quelle aubaine pour un marchand lorsqu'il voit un monsieur cossu, suivi par un cocher encore plus cossu, franchir le seuil de son établissement! Et quelle joie pour le spectateur désintéressé de voir ce mâtin de cocher — ignorant comme une carpe, gonflé de suffisance — venir tâter un tendon, pincer un rein — ils ne ratent jamais ce geste-là! — Sûrement le diagnostic qu'il a au bout des doigts dépendra beaucoup du graissage de la patte. Un coup d'œil, quelques brèves paroles derrière la porte, et le cheval est déclaré excellent, à tel prix majoré de deux cent cinquante francs, qui passent dans la poche de votre « perle ».

D'autre part, si, au lieu d'emmener votre a perle », vous avez acheté le cheval seul ou avec l'aide d'un vétérinaire intelligent (qui touchera bien aussi une petite commission si l'affaire réussit, — affaire, cependant, rarement conseillée contre sa conscience), lorsque le cheval arrivera à la maison, votre cocher le déclarera boiteux, rétif ou méchant. Que faire, alors? C'est bien simple : apprendre à acheter, à conduire, à se servir des chevaux sans l'aide de votre cocher et malgré lui. Il faut que ce soit vous le « patron », non seulement parce que vous payez, mais parce que vous savez. Si vous n'êtes pas assez fortuné pour vous payer un des premiers bons cochers de Paris, c'est à vous de former le vôtre, je parle au point de vue sport ; car, soit le premier cocher de fiacre venu, soit un automobile, pourront vous servir bien plus facilement à aller d'un pointa un autre qu'un ou deux chevaux. Pourvu que l'un ne soit pas trop ivrogne et que les pneus de

l'autre ne crèvent pas en route, vous arriverez certainement oîi vous voulez aller...

La morale de ce trop long chapitre est qu'il ne faut être l'esclave ni de ses chevaux, ni surtout de son cocher!

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