À MAITRE ANTOINE MURAT
Drogues de Police : la pittoresque expression qu’emploie Jean Rolin en titre de son liwre désigne — nous voulons eraire que les lecteurs y seront sensibles — un des aspects les plus graves sous lesquels se manafeste le péril innombrable et multiforme qui pèse sur l'homme de ce milieu du siècle. Qu'il existe des produits — si ce n’est le pentothal, il en est d’autres, et la question sera discutée ici — dont une injection suffit à paralyser la conscience au point qu'elle livre sans défense tous ses secrets, le jait est devenu aujourd'hui une certitude dont l’homme de la rue lui-même ressent la menace. Il est très possible qu’en certains cas l’opinior exagère et affabule, qu'elle attribue à de mystérieuses pigüres certaines attitudes d'accusés qui peuvent avoir de tout autres raisons; il n’en reste pas moins que la simple possibilité donnée à un policier ou à un magistrat instructeur de forcer les retranchements légitimes d'un accusé par la narcose, pose, en morale, un problème aussi sérieux que celui de l'usage de la torture physique. C’est une page noucelle qui s'ajoute au livre de la barbarie moderne, . une manifestation de plus de ce recul effrayant des valeurs humaines dont nous sommes les témoins.
Depuis qu’il a été question du pentothal dans les journaux, il ne semble pas que la gravité de ce problème ait été assez soulignée. L'affaire où l’on en
a le plus parlé a donné l'impression qu'il s'agissau d'une sorte de bagarre entre l'accusation et la défense, laquelle marquait du déplaisir à se voir arracher des mains des atouts. Le Conseil de l'Ordre des avocats, en élevant une protestation d'ailleurs excellente, a insisté, comme il le devait, sur cet aspect du problème, les droits de la défense. Il n'y a pas que cela qui soit en question.
Que. l'affaire du pentothal soit bien loin de se réduire à une querelle entre l'accusation et la défense, il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler que, bien avant le bruit soulevé par l'affaire susindiquée, le problème avait été posé dans toute son ampleur par les médecins eux-mêmes Dès 1945, en effet, à la Société de médecine légale, s'était élevée une protestation contre l'emploi de la narcose en matière judiciaire. Îl est très important de souligner que cette protestation émanait d'hommes dont les positions philosophiques, — fort éloignées de celles qui servent de bases au livre de Jean Rolin et à « Présences » — ne présupposaient aucun primat de valeurs proprement spirituelles. Ce que ces hommes de science disaient, c'était que l'usage de la drogue de police faussait le jeu normal de la justice, sans que la vérité fût sûre d'y gagner, car la mise à nu des zones profondes de la conscience peut aussi bien révéler des phantasmes de l'imagination que des secrets authentiques. Loin de servir l'équité, le pentothal et ses pareils ne font que la rendre plus problématique.
Ainsi la double protestation des avocats et des médecins fait comprendre à quel point des valeurs fondamentales sont en jeu. Depuis bientôt cinq ans les discussions se prolongent, marquant souvent de lourdes incertitudes et parfois des entêtements aussi résolus que faiblement motivés. Plus ou moins vaguement l'opinion publique sent que, si l'usage
des drogues de police se répand, un pas de plus aura été fait dans le processus de la destruction de l’homme. Et le grand mérite du passionnant ouvrage de Jean Rolin, au long de la curieuse trajectoire qu'il parcourt depuis la chimie des barbituriques jusqu’à de hautes considérations sur le martyre chrétien — est de répondre à cette confuse angoisse en évoquant le problème douloureusement anecdotique sur le plan des principes supérieurs. L'enjeu est là. Toute une philosophie de l’homme est en cause : comment s’en tenir à des discussions de gens de métier? Ce n’est pas assez de dire que la narcose médico-légale risque de brouiller totalement le fonctionnement de la justice. Pas assez que de rapporter la question aux possibilités et aux limites d’üne technique sur laquelle, en définitive, on est loin d'être au clair. Ce qui est en cause, c’est ceci : une société a-t-elle le droit de considérer la personne humaine comme une sort d'objet, de moyen, d'outil d’erpérience, ou, par cela même, ne se condamne-t-elle pas? Ce qui, sur le plan économique, s'appelle totalitarisme, sur le plan politique dictature, sur le plan intellectuel mise au pas et pensée grégaire, se nomme drogue de police dans l'ordre de la conscience individuelle. Le problème est donc celui de notre civilisation, où Jamais n'a été aussi grave la menace de dépossession spirituelle : notre sens de l’homme, notre notion de la liberté intérieure, notre respect de l’infimité de sa conscience, notre foi en l’irréductible et inaltérable essence spirituelle de l'être, voilà ce sur quoi le pentothal nous amène à nous pro: noncer. Cette drogue étrange apparaît ainsi le signe de contradiction d’un monde dont les valeurs s’effondrent, le symbole d'une époque qui accumule les inventions contre l'esprit. Si nous sommes pour la termitière, pour la société d’insectes imaginée
par Aldous Huxley dans le « Meilleur des Mondes x (Brave New World), nous sommes pour FPusage du pentothal; sinon, non, et de toutes nos forces.
Il faut souligner qu'en abordant le drame de notre monde sous cet angle, nous rejoignons un des thèmes les plus centraux du débat du XXE siècle. Les drogues de police sont les résultats de découvertes scientifiques ; une fois de plus il semble que ce soi la science la grande coupable, la responsable des menaces qui pèsent sur l’homme. L'image de la barbarie scientifique, qui apparaît aussi bien dans la tyrannie productiviste des « chaînes » que dans les grandes destructions atomiques, aussi bien dans le comportement quotidien du citoyen des villes que dans les manifestations des arts, cette même image de la machine dominatrice, du robot vainqueur de la personne, c’est elle qui se retrouve dans l'affaire des drogues de police. Jusqu’à quel point l’homme se laissera-t-il vaincre? Jusqu'à quel point la crédulité des foules, la lente déchéance collective des masses, ne permetiront-elles pas à Pidole technique de s'imposer? Si elle s'impose, soyons-en sûrs, le pentothal et ses émules entreront dans la pratique courante : tout accusé sera promis aux injections de quelque « sérum de vérité ».
Telles sont les méditations auxquelles introduit le livre si solide, si humain de Jean Rolin. Et les lecteurs de « Présences » savent assez quelles intertions président au choix de ces cahiers pour mesurer l'importance que nous lui atiachons.
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