AVANT-PROPOS
Dès l’abord et par un titre sans détour j'ai voulu souligner crûment de quoi il s’agit. Les drogues de l’exploration psychique, pentothal et compagnie, une fois passées de la clinique ‘psychiatrique au palais de justice font figure de drogues de police. Les méthodes pharmaco-dynamiques d'investigation du subconscient, comme on dit, dès qu’elles débordent d’un usage strictement médical et thérapeutique vers une utilisation médico-légale et judiciaire se dégradent en procédés d’extorsion, ravalent la mission de l’expert à une fonction de policier, et défigurent toute la justice.
“Je prévois les protestations qu’une affirmation si oatégorique va susciter chez ceux qui s’appliquent à distinguer dans l’usage de la drogue entre le diagnostic médico-légal et l’interrogatoire policier. Je n'ignore pas cette distinction. Je l'ai prise comme hypothèse. Je l’ai discutée avec une minutje que d’aucuns estimeront pesante. En fin de compte je n’ai rien trouvé qui tienne. Et les plus fortes raisons de m'’inquiéter c’est dans l'attitude même de certains experts que je les ai rencontrées — déclarations des uns, agissements
des autres. Les partisans du pentothal en justice ont mis leurs propres soins à ce que rien ne subsiste de leur subtile théorie du narco-diagnostic et à ce que s’efface toute limite exacte entre l’expertise et l’extorsion. Ils se plaignent aujourd’hui que les mises en garde contre l’emploi policier des drogues de l’aveu entretiennent dans le public des confusions. Les confusions sont dans leurs fausses et vaines distinctions.
Celles-ci ne sont d’ailleurs possibles qu'à la faveur d’une énorme prétérition : on ignore, ou l’on oublie, ou l’on passe sous silence un fait qui éclaire tout cela : l'affaire Cens. Que ceux qui théorisent sur le pentothal et ses vertus médicolégales veuillent bien d’abord répondre à une question : connaissent-ils l’affaire Cens? saventils quel y fut l’emploi, et les résultats, du « narcodiagnostic »?
Dans cet ouvrage qui voudrait avoir une signification générale j'ai situé l’exposé de’ l'affaire Cens à la place qu’exigeait la démonstration, car ce n’est qu’un exemple. Mais c’est un exemple écrasant, et j'avoue que je fus bien tenté de le mettre au premier plan. Indignation contre d’abominables errements judiciaires? Sans doute.
Maïs aussi parce qu’on y voit le pentothal dans son plus beau rôle. On y voit la fausse science et la mauvaise justice s’entendre à persécuter un grand malade, hémiplégique, épileptique, aphasique, gisant sur un grabat de prison. On y voit un étonnant concours de médecms, de professeurs, de juges appliqués à écraser de leurs dissertations, considérants et attendus un malheureux qui ose demander quelque compte de trois années
de prison préventive et de tourments. Et pourquoi ce grand branle-bas de seringues et de codes? Cest qu’il s'agissait — paraît-il... de dépister un simulateur.
Car à ceux qui ne peuvent pas taire l'affaire Cens, soit parce qu’ils s’y trouvent embarrassés eux-mêmes, soit parce qu’ils en veulent débarrasser des amis, il reste la ressource d’accuser la victime de simulation. Si c’était vrai, je ne vois pas en quoi ce serait une justification du procédé : dépister une simulation par une drogue de dissociation psychique qu'est-ce là, très précisément, qu’une opération de police? Mais c’est faux. Cens n’était pas un simulateur. Pour l’affirmer je n’ai pas à me porter garant de sa bonne foi; je ne le connais pas ; je ne l’ai jamais vu; je ne l’ai pas confessé. Je m'en tiens à des documents médicaux et juridiques : de multiples expertises, avant et après la narcose au pentothal, ont affirmé que Cens ne simulait pas ; la Cour de Justice de Toulouse l’a libéré pour raison de santé. Que pèsent auprès de cela les mauvaises raisons d'experts embarqués dans une « sale histoire » ou les mauvais attendus d’un jugement où la légèreté le dispute à liniquité? .:
Voilà le plus. fameux exploit du pentothal en expertise judiciaire : la persécution d’un authentique malade sur un faux diagnostic de simulation.
Mais les théoriciens restent impavides à nous en proposer les bienfaits.
Une erreur médico-juridique éclatante... En fait de sérum de vérité, c’est assez drôle | Il est temps de réviser sérieusement cette
expression sortie de l'imagination trop pressée d’un criminaliste américain. Et je penserais avoir assez fait que de contribuer, par les lignes qu’on va lire, à son discrédit définitif. Mais 1l faut être logique et que ce discrédit aïlle jusqu’au bout. Ce n'est pas assez que de dissiper l'illusion de ceux qui pensent tenir dans la narcose une technique de l’interrogatoire véridique, pas assez de rappeler que le pentothal laisse encore place à la feinte et au mensonge, que lorsqu'il fait « avouer » ce n’est le plus souvent qu’un fatras de fantaisies, d'idées délirantes, de faux aveux, bref qu’un déballage où la vérité est à peu près de même nature et de même poids que celle qui vient du vin. Il faut dire de plus, et c’est ici que l'affaire Cens apporte une accablante démonstration, que le pentothal est une source d'erreurs médico-légales, et qu'il est la drogue du faux diagnostic aussi bien que de l’interrogatoire fallacieux. L'erreur judiciaire par le double canal de l’erreur de police et de l’erreur de médecine — voilà tout ce qu’on peut attendre de ce sérum de vérité.
Comme l’a tout à fait bien dit le Dr Heuyer — seul point sans doute où nous nous trouverons d'accord — « le sérum de la vérité c’est une blague ».
Encore n’eût-il pas fallu conclure une expertise sur cette sorte de vérité.
J'entends bien qu’on va me demander de quoi je me mêle — qui ne suis point du sérail. Question de technique médicale, et les techniciens n’aiment pas qu’on regarde à leurs affaires. Il faut pourtant ici qu'ils le souffrent,
Réglons d’abord une question de méthode.
Quand je suis amené à parler technique je ne
prétends jamais mêler mon avis à celui des techniciens. Je les fais parler et je compare. Et si je viens à juger c’est que je constate. Quand je dis que le Dr Heuyer s’est trompé, je ne prends pas cela sous mon bonnet, je le vois d’après les autres expertises. Quand je soutiens que la narco-analyse fera glisser l’expertise de médecine en police, je tire cela de ce que disent ou font certains experts eux-mêmes. Quand je maintiens que le pentothal est bien une drogue d’extorsion, c’est en examinant les raisons des uns à la lumière des raisons des autres. Dans ces sortes de confrontations, la discrimination du vrai et du faux est à la portée du jugement de tout honnête homme. Elle n’est pas l'apanage du technicien. |
Quant au refus de certains experts qui ne veulent répondre des procédés qu’ils emploient que devant leur seule science — relèvee d’une prétention à l’autarchi de la tecilhnique qui est bien l’un des aspects les plus inquiétants de ce problème du pentothal ; car c’est par là qu’il s’accorde au préjugé techniciste qui empoisonne notre époque. Contre les techniques de l’investigation mentale, bientôt aussi prétentieuses et déjà plus redoutables que les techniques de la matière, c’est un des thèmes fondamentaux de ce livre que de rappeler que la technique n’est pas première. Sans compter que trop souvent l’on impose sous ce nom les conclusions hâtives de la fausse science, il reste que, de façon générale et technique, même assurée, n’est point autonome,la se subordonne à des fins.
Cela peut s’oublier en médecine. Dans l’exercice proprement thérapeutique de la technique médicale le problème ne se pose guère, car la fin, qui est de guérir, est si évidente qu’elle en demeure tacite. Et s’il est vrai que la suprématie
* de la fin reste garantie par le consentement du malade ou de ceux qui en répondent, par le libre choix de son médecin et son droit d’exiger le maximum de sécurité et de compétence — il est rare qu’il y ait conflit. L’étroit accord, la quasi-identité des intentions et des moyens fait qu’on s'aperçoit mal ici de la supériorité de la
L'erreur est de transposer cette indistinction tacite jusque dans l'exercice juridique de la technique médicale, et de conclure que l’expert est aussi libre et maître de son art que peut l’être le médecin traitant. Car ici la fin n’est plus si simple, ni évidente ; elle est complexe et parfois discutée : s’agit-il d’un simple diagnostic ou d’un dosage de responsabilité, de charger ou d’excuser, de punir ou de soigner? Elle est, de plus, enveloppée dans tout un ensemble d'institutions juridiques et de principes moraux dont elle dépend : la fin suprême est ici de rendre la justice. Cela engage toute une civilisation. De ces fins supérieures complexes 1l importe donc que les cœillères du préjugé techniciste n’empêchent pas de prendre conscience. La médecine 1c1 n’est plus seule juge de ses procédés. Elle en doit compte à la justice. Par là-même à la cité tout entière. Et comme 1l s’agit ici de zone mitoyenne où se rencontrent, sans toujours s’accorder, des disciplines d’intentions diverses et des hommes de formation très variée, c’est au jugement philosophique, en tant qu’il commande et domine toute spécialité, à déterminer les fins, à subordonner les moyens. Contre les prétentions de la technique médicolégale de ne relever que d’elle-même on revendique ici l'autorité du philosophe et du moraliste.
De cette critique des principes, il faut bien venir à mettre en cause l’état d’esprit des hommes — et je regrette que quelques passages de ce livre prennent de ce fait un aspect déplaisant pour certains. Mais l’impérialisme de la technique est trop souvent une forme de l’autoritarisme du technicien. Si l'appétit de domination n’est pas un vice récent, l’orgueil de la science et la docité de ceux qui s’y soumettent lui donnent aujourd’hui des justifications redoutables. À des savants qui ne doutent de rien — et d’abord pas d’euxmêmes — la science fournit un excellent prétexte pour manipuler par méthodes autoritaires et comme un simple matériel humain les gens qui sont confiés à leur sollicitude. Médecines d’h6pital, médecines administratives, médecines milbtarisées, médecines de statistique et de troupeau. Pour certains qui voient le danger, combien d’autres y trouvent de secrètes satisfactions. Je ne veux pas méconnaître que l’insistance de quelques experts à introduire le pentothal en justice s'explique en partie par l’honorable scrupule d’enrichir les sources de leur diagnostic. Je crains que dans d’autres cas elle ne manifeste un goût morbide de tenir à merci une matière humaine définitivement malléable.
Je ne fais pas la guerre aux médecins. J’en veux à cette intolérable prétention de disposer de leurs semblables que manifestent impudemment certains hommes de science lorsque leur compétence spécialisée vient à les revêtir de quelque autorité sociale. Et je n’ai pas de parti pris. Je la découvre aujourd’hui dans la médecine avec cette histoire de pentothal. Universi-
taire, je l’ai dénoncée dans l’Université avec les récents projets d'organisation de l’école. C’est le même goût d'imposer au nom d’une technique — médicale ou pédagogique — la domination de leurs idées, de leurs humeurs ou de leurs dadas. Ici, certains pontifes de l’Université décrètent par bon plaisir, et au mépris du caractère essentiellement spirituel de la fonction enseignante, une réforme des études qui va traiter tous les enfants du pays à la façon d’un bétail scolaire. Là, certains pontifes de médecine, au risque de détruire l’inégalable signification spirituelle de leur profession et, dans le cas du pentothal, de bouleverser les règles traditionnelles de Ia justice, veulent généraliser par autorité institutionnelle, au besoin par ukase administratif, des pratiques qui n’ont de valeur et de justification que dans Île « colloque singulier » de l’acte médical. Du projet de réforme Langevin à l'emploi judiciaire des drogues, c’est le même sujet.
Car c’est le même mal. Ces petites tyrannies sont les piliers de la grande. L’autoritarisme inconsidéré de ces corporations, Université, Médecine, Justice, offre au monstre étatique le meilleur intermédiaire de sa propre domination. Encadré de la naïssance à la mort par la triple et impérieuse vigilance d’un professeur, d’un médecin et d'un juge, le libre citoyen n’a plus qu’à bien se tenir.
À quoi bon se dissimuler, en effet, que le problème dépasse immensément les limites des seules considérations médico-légales ? Le pentothal apparaît dans un monde où tout est prêt pour les techniques de l’asservissement et de l’avilissement. Il est vain d'envisager son emploi en pré-
Ld
tendant l’abstraire de ce complexe sociologique de barbarie où nous nous enfonçons.
Je. comprends que les experts s’indignent à la pensée qu’on puisse les charger de tout ce qu’évoque d’ignoble l’usage des drogues de police — et s1 J'ai mis beaucoup de dureté à dénoncer l'inévitable glissement qui se trouve en germe dans la logique même du procédé, j'ai mis beaucoup de soin à n’assimiler en rien les intentions de ceux qui l’emploieraient aux mauvais desseins d’un tortionnaire. C’est un fait pourtant que d’épouvantables souvexirs, et pis encore, d’épouvantables craintes chargent le pentothal et ses semblables d’une sigmification que les’ experts n'ont pas voulue et qu'ils récusent, mais dont ils ne sauraient effectivement se dégager.
« États affectifs », a dit drôlement l’un d’eux, qui veut bien leur reconnaître quelques raisons mais les tient en fin de compte pour des craintes de bonne femme. Je n’ai point cette superbe. Et je me range sans honte aux côtés de ceux que le tram de ce monde émeut en effet de quelques états affectifs. Oui. Je me sens affecté à la pensée des dictatures totalitaires, des camps de concentration, des procès d’extermination, et des psychotechniques de l’extorsion d’aveux. Oui. Je me sens affecté par le procès, entre autres, du cardinal Mindzenty. Et si je sais très bien qu'il existe, très heureusement, un abîme entre ce qu'on a fait du primat de Hongrie et ce que l’on nous propose dans l'emploi médico-légal de la narco-analyse, je sais aussi que le pentothal n’est qu’un début et que cet abîme est déjà comblé par des produits redoutables et des procédés horriblement perfectionnés de désagrégation mentale. Et je vois s’ouvrir là les perspectives d’un monde où la drogue aurait trop belle place pour que je
n’éprouve pas d'avance quelques états affectifs à la pensée qu’on lui en prépare une dès maintenant, s1 petite soit-elle.
Que ceux qui se sentent immunisés contre les états affectifs inconsidérés persistent à discuter de droit et de médecine légale, à fignoler des distinctions entre la narco-analyse et le narco-diagnostic. C’est du pilpoul sur un volcan.
J'aurai fini d’esquisser les thèmes fondamentaux de cette étude en soulignant que l'usage des drogues de l’investigation psychique met en cause un des aspects les plus typiques du matérialisme contemporain.
Notre siècle ne prend même plus la peine de se dire matérialiste. Il agit simplement en tant que tel. C’est pire. L’application à nier l'esprit est encore une inquiétude de l'esprit. Quand on en vient à ne plus même soupçonner qu'il puisse, sous Ce nom, exister quelque chose — alors les abus du matérialisme sont sans recours.
Certains partisans du pentothal allèguent qu’on fait bien des ponctions lombaires et des prises de sang, qu'on utilise bien le marteau à réflexes ou l'appareil psycho-galvanique. Pourquoi pas cette malheureuse piqûre intraveineuse? La comparaison vous fait aussitôt sursauter, parce que vous sentez qu'il n’# a point de mesure commune entre ces opérations sur le corps et une entreprise qui touche au libre arbitre et à la possession de soi. Et d'évoquer une sorte de viol spirituel... Mais que voulez-vous que cela signifie pour ceux qui n’ont pas même idée qu'il y ait rien à violer!
J'avoue qu’il n’est point aisé de fixer la limite exacte entre l'opération licite et celle qui empiète
sur la liberté du for interne et viole le secret spirituel. Il ne suffit pas de dire que cela se sent puisque tant de gens ne le sentent plus, et puisque tant de complicités dans une opinion avilie (cela vaut mieux que le passage à tabac! c'est de l’extorsion sans douleur! ça ne laisse pas de traces |...) viennent renforcer la confusion. Sans doute la recherche d’un critère tout à fait objectif est-elle vaine dans un domaine où c’est en fin de compte un fact spirituel qui doit nous guider. J’ai pourtant suggéré une règle de discrimination qui paraît susceptible d’éclairer le problème : on attente au secret d’une conscience dès qu’on cherche à la pénétrer autrement que par ses signes, dès qu'on prétend atteindre directement à la source qui les émet et modifier le pouvoir de les émettre. Un interrogatoire ou une expertise ne peuvent licitement que rechercher et interpréter des signes; s'ils tentent de modifier la volonté ce sont des attentats spirituels.
Cela voudrait sans doute plus de précisions que je n’en ai pu donner dans un livre qui est un acte de défense spirituelle, non pas une thèse pour le doctorat de philosophie. L'acceptation du signe, le respect — et par là-même la reconnaissance — d’un réel d’au delà du signe, n'est-ce pas là qu'est en fin de compte l’inspiration fondamentale du spiritualisme? Plus profondément encore, la forme essentielle d’une acceptation religieuse du mystère : per speculum et in enigmate. Mais n’allons pas si loin. C’est en tout cas l’attitude d’un spiritualisme pratique. dont ne saurait se départir une justice civilisée, soucieuse de ne pas s’arroger indûment un droit de violer le secret des consciences.
J'ai ouvert ce livre sur une belle phrase de Portalis évidemment écrite à propos d’un tout
autre problème, puisqu'il s'agissait de l’examen, à la requête de Choiïseul, de la validité du mariage des protestants. Si différent que soit le sujet elle me paraît pourtant exprimèr magnifiquement ce respect de l'intimité spirituelle dont on voudrait que notre justice ne perdit pas la tradition.
On pense bien qu’un travail de cette sorte n’a pu être poursuivi qu'avec le concours de bien des gympathies. Que soient remerciés ici tous ceux — chimistes, psychiatres, juristes, philosophes, théolo-
liens — qui m'ont fait bénéficier de leurs avis. Si Je ne nomme personne, c’est que je ne veux embarquer personne dans une polémique que ce livre ne pouvait esquiver. Je regrette que la discrétion me fasse un devoir de laisser dans l’imprécision le témoignage de ma gratitude.