‹ Drogues de policeChapitre 29 sur 49 · IT. — LE RETRANCHEMENT IMPÉNÉTRABLE · texte numérisé non relu

IT. — LE RETRANCHEMENT IMPÉNÉTRABLE

Ce respect intégral de la liberté de l’aveu, on aurait tort d'y voir seulement une exägération des garanties de l'inculpé; et ce serait une erreur que de tenter d’en restreindre la portée sous le prétexte qu'il risque de rendre la justice impuissante. I] est la transposition juridique d’un principe spirituel dont l'importance est absolue et prime de haut toute autre considération, fût-ce l'efficacité de la répression judiciaire. C’est le principe de l’inviolabilité du for interne, l'interdiction de pénétrer par dol ou par ruse le retranchement intime de la conscience.

Le moment serait mal choisi de tolérer que nos institutions juridiques en consacrent la moindre altération. Jamais n’est apparue plus pressante la nécessité de le défendre à tout prix contre l’impudente méconnaissance qu’en manifeste notre temps. Des pratiques de toutes sortes généralisent le viol des consciences et livrent le secret des âmes à toutes les inquisitions. C’est d’abord un climat de vie où se détruit le sentiment de l’intériorité personnelle : les lumières de la rue, les titres de la presse, les bruits de la radio, les hallucinations du cinéma dissipent la vie de la conscience en vibrations à fleur de peau. Après ce premier ébranlement des assises mêmes de l'esprit, l’intrusion des publicités et des slogans, l’obsession des lieux communs et des propagandes achèvent de vider le pantin de tout ce qui n’est pas docile écho ou vague reflet. Contre lui, les inquisitions ont alors beau jeu. Quel secret défendrait-il?.… Le voilà docile à faire toutes déclarations, remplir tous questionnaires, solliciter toutes inscriptions, répondre à toutes enquêtes, prêter tous serments. Demain, 1l se rendra sans broncher aux exercices publics d’autocritique, d’aveux spontanés et de confessions mutuelles, il sollicitera lui-même le redressement mérité pour avoir manqué de conformité à la doctrine, de fidélité au parti, et d’amour pour le chef. Où s'arrêtera cette application acharnée et minutieuse à dénuder l’homme intérieur ?

Cela relève d’un mal général et grave : la perte du sentiment du sacré. Le respect de l’intériorité spirituelle n’est qu’une des formes de cette crainte révérentielle que l’homme éprouve devant certains principes qu’on ne discute pas, certains sentiments qu'on ne raille pas, certaines

choses qu'on ne pénètre pas. Cette acceptation des limites de l’analyse et des barrières infranchissables du mystère, on croit qu’elle est superstitieuse, qu’elle entrave les progrès de la connaissance. On s’apercevra bientôt qu’elle est la régulation fondamentale de la pensée humaine et le seul recours contre son affolement définitif. Il n’est pas douteux qu’en ce qui concerne l'intimité personnelle le respect du mystère des âmes est le seul refuge et l’ultime protection, bien plus, la seule garantie de l’existence même de l’ême dont l’extériorisation abusive équivaut à une espèce de destruction de fait.

Comment accepter que la justice se laisse gagner par Ce climat de déshumanisation de l’homme, qu’elle abandonne ce respect de l’impénétrable intériorité de l’âme, qu’elle consacre des méthodes qui tendent à pourchasser sans pitié le repli des consciences, à débrider à toute force l’aveu, à pénétrer par des techniques de l’abandon contraint un secret dont les limites définissent le libre arbitre lui-même dans son imprescriptible privilège et dans son essence! S'interdire de telles prétentions ce sera, certes, reconnaître des limites à la justice elle-même. Ne le déploreront que ceux-là qui sont tourmentés d’une morbide inquiétude de justicier où le souci de la protection sociale a moins de part qu’une volonté pernicieuse de domination et qu’une mauvaise délectation de tenir un homme à merci. Oui, ceux-là regretteront peutêtre de ne pouvoir franchir le retranchement ‘impénétrable.. Les autres sauront reconnaître que la justice humaine, institution sociale, ne saurait prétendre à une autre pénétration des consciences. que celle qui s’établit dans tout rapport social. La, les consciences ne communiquent

que par des signes. Cette loi générale qui veut que l’homme n’ait pas accès direct à la conscience de son semblable, elle n’est un peu déchirée que dans l'intimité de l’amour et tout à fait abolie que dans la contemplation de Dieu. Une société, une institution sociale qui prétendraient l’enfreindre commettraient une espèce de sacrilège. La justice elle-même, si haute que soit sa fonction morale, doit s’y soumettre. Elle ne juge que sur des signes. Ce sont dés signes que recueille un interrogatoire. C’est avec des signes que s’établit un diagnostic légal. Toute tentative de pénétration ou d'influence directe est une extorsion. Elle risque de ramener nos institutions juridiques aux plus abominables abus d'antan, aggravés par la puissance des techniques modernes.

Ce respect de l'intimité de la conscience n’est pas seulement exigible d'autrui. Il est un devoir envers moi-même. Que je ne sois pas complètement perméable à mon propre regard, c’est un fait psychologique ; c’est de plus un commandement de la prudence morale. Je ne saurais bouleverser impunément, par la remontée des éléments obscurs, les hiérarchies psychiques qui font la structure même d’une vie mentale normale. A qui veut explorer un abîme, il faut une lumière. Je ne peux me connaître sans risque de me détruire qu’à la clarté d’une métaphysique, qu'avec le secours d’une morale. Si l'examen de conscience pratiqué depuis vingt-cinq siècles par la pensée occidentale a réussi un étonnant équilibre de pénétration et de clarté, de subtilité et de solidité, c’est qu'il n’a cessé d’être orienté par un souci de construction morale parallèle

au souci de connaissance psychologique. Ce besoin de mise en ordre semble aujourd’hui remplacé par un goût du déballage. Et celui qui a de l’attrait pour ces excursions dans ses propres ténèbres se voit offrir l’aide de bien étranges guides. Par une étonnante indulgence des lois sur l’exercice de la médecine, 1l n’est point de charlatan sans diplôme qui ne puisse aujourd’hui, sous prétexte de psychanalyse, provoquer chez son patient un abandon qu'aucun confident ou confesseur n’oserait solliciter, et pratiquer sur ce psychisme débridé toutes les dislocations. Des ravages secrets du freudisme, dont nous ne voyons encore que le témoignage indirect dans toute une littérature où triomphe le loqueteux mental, nous nous apercevrons sans doute bientôt quand le défoulement, sous prétexte de médecine, aura désaxé des’ vies, dissocié des familles, névrosé l’amour, et peuplé les asiles. Pour avoir méconnu que toute pénétration de soi qui se fait sans la vigilance du contrôle supérieur est une plongée dans le néant...

Que la narcose se présente, dans l’esprit de beaucoup de praticiens, comime le prolongement et le perfectionnement de cette analyse fantômale, c’est un point sur lequel nous n'’insisterons pas. Sur le plan de la thérapeutique, c’est à la conscience des praticiens qualifiés qu’il appartient de juger en quelle mesure, et sous quelles garanties et précautions, la levée des barragés volontaires et des contrôles conscients peut être justifiée par un traitement — et à la conscience du malade, lorsqu'il a possession de lui-même, de juger s’il a Île droit de s’y soumettre...

Mais la généralisation de tels procédés, et leur emploi en justice, doivent trouver pour limite

infranchissable la conscience même de celui qu’on destinerait à en devenir le sujet. Son refus serait un argument sans appel : non pas seulement revendication d’un droit, celui de protéger son intimité personnelle — mais respect d’un devoir, celui de n’abandonner jamais volontarrement la possession de soi-même.

Dans cette perspective où le secret devient inviolable pour celui même qui le détient, et le libre arbitre imprescriptible par celui même qui en dispose, les derniers arguments en faveur de la narcose médico-légale s’effondrent : on ne peut même plus la proposer à la libre acceptation du sujet, mi s’autoriser d’un consentement. Nous avons dit plus haut quelle contradiction criante ce serait que de présumer coupable un sujet qui se refuse à la narcose ; sorte de chantage détourné que de le dire libre de refuser, puis d'interpréter contre lui l’usage de cette liberté. Mais ce serait surtout une erreur morale. De la raison même de ce refus, on n’a pas le droit de préjuger. Elle peut être la crainte d’avouer. Mais si elle était le scrupule, peut-être la fierté, d’un innocent qui considère comme un devoir absolu de ne rien abandonner de son libre contrôle ?…

Qu'on ne cherche pas, ici non plus, les fausses analogies du spirituel au corporel. Sans doute, on abandonne conscience et liberté dans une anesthésie chirurgicale. Mais c’est indirectement, et pour une fin qui consiste en une opération sur : le corps. S'il en résulte, comme il arrive, des confidences ou révélations intempestives, elles sont des répercussions accidentelles. Dans une narcose la levée du libre arbitre est recherchée comme telle, et c’est l'abandon de la conscierice qui est la fin. Il y a même concours actif du

patient qui répond aux questions posées alors que son contrôle est suspendu. C’est dire que le consentement, 1ci, est sans valeur et ne justifie rien : car les conséquences de cet abandon consenti ne sont pas exactement prévisibles; le sujet ne saurait être assuré de conserver assez de lucidité pour s’arrêter à la limite des confidences qu'il ne veut pas dépasser. Sans compter qu’ à des confidences sur lui-même peuvent s’ajouter des révélations sur des tiers.

Pour toutes ces raisons, 1l faut conclure que la narcose en Justice est moralement condamnable — et cela, par la conscience même du sujet qui s’y soumettrait. L'accepter serait le type du consentement illicite : nul n’a le droit de concourir activement à la suppression de son libre arbitre en vue d’opérations directement commandées par cette suppression même, incontrôlables et imprévisibles.

Le consentement du prévenu ne ni donc constituer pour l’expert une autorisation valable. Un tel consentement peut sans doute, d’un point de vue un peu spécial, lui éviter « des histoires ». Il est nul de plein droit, et moralement illicite.

Qu'on traite tout cela de subtilités !... Ce sont cés subtilités qui font une civilisation. Certains esprits acceptent la narcose médico-légale avec une légèreté qui prouve une obnubilation, par spécialisation scientifique et préjugé de la technique, du sens des réalités spirituelles.

Nous ajouterons que le chrétien plus que tout autre doit être en garde, car sa religion reconnaît et sanctionne le caractère sacré de l’aveu et du secret.

Sur le mystère des âmes le christianisme fait planer l’ombre du mystère de Dieu : deux impénétrabilités, qui ne se résoudront l’une et l’autre que dans la vision face à face ; mais dont l’une, dès l’imparfaite lumière de la vie d’ici, est comme la garantie et le refuge de l’autre; car c’est l’incompréhensible regard de Dieu sur les profondeurs d’une âme qui fait éclater comme dérisoire, et condamne comme sacrilège, toute ambition humaine d’imiter et d’usurper un pareil pouvoir de pénétration. Pour un chrétien le respect du secret des âmes c’est le respect du seul pouvoir de Dieu sur elles.

C'est pourquoi le catholicisme a marqué l’aveu du sceau sacramentel. Il ne lui a pas suffi de garantir à la connaissance de soi-même et à l’aveu un pouvoir d’ordonnation intérieure et de construction — fidèle en cela à l’intuition de la sagesse socratique, précisée et explicitée à la lumière de la théologie morale. Il a de plus sanctifié, et par là-même préservé, la liberté de se confier en la situant sous le regard même de Dieu, retirant au confident tout droit simplement humain sur elle, tout pouvoir inquisitorial de bon plaisir. Et dans l’obligation faite au confesseur d’une discrétion si absolue qu’elle va jusqu’à l’interdiction, hors ce commun recours à Dieu, de penser même à l’aveu reçu, 1l a marqué de façon éclatante que la pureté de l’aveu total n’est possible et n’est exigible que là où s’abolit tout pouvoir de l’homme sur l’homme.

Nous trouvons ici la suprême justification spirituelle du principe juridique de la liberté de l’aveu. Qu'il en ait la conscience directe, ou que cela ne soit au fond de lui-même que l'écho d’une civilisation spirituelle imprégnée de christianisme, le juge qui respecte « le retranchement ‘

impénétrable de la liberté du cœur » obéit à une intuition fondamentale, infiniment délicate et infiniment précieuse. C’est le sentiment que la justice humaine a des limites et qu’en les franchissant elle s’arrogerait un droit de pénétration totale des consciences qui n'appartient qu’à Dieu, prétendrait à une abominable domination de l’homme sur l’homme. Devant la justice de Dieu seulement tout droit de nier est aboli.

Mais c’est qu’elle se situe dans une transparence qu'aucun juge humain n’obtiendrait que par effraction.

C'est ici le centre du problème. Dans l’usage du pentothal et dans les abus dont il est susceptible, dans cette prétention de l’homme à fouiller la conscience de l’homme, dans cette violation par force du secret, nous voyons se dessiner une caricature diabolique du regard de Dieu.

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