III. —— LES AMPHÉTAMINES
Mais voici, dans une tout autre famille chimique, des drogues plus étonnantes et plus inquiétantes.
Tout le monde connaît de nom l’éphédrine, alcaloïde de l’éphedra vulgaris. Il n’est point de spécialité pharmaceutique qui n’utilise ses propriétés décongestionnantes pour soulager (sinon guérir) la muqueuse du nez enflammée par le coryza. L’éphédrine est le type de ces amines dites « sympathomimétiques » qui ont une action sur le système nerveux sympathique : prise par ingestion ou injection elle est douée d’un puissant effet vaso-constricteur et broncho-dilatateur, elle provoque une hypertension marquée et durable, et stimule la respiration.
Parmi ces amines sympathomimétiques il en est qui présentent, de plus, une influence excitatrice sur le système nerveux central et une action psycho-tonique. C’est le fait, en une certaine mesure, de l’éphédrine dont on a reconnu dès 1913 qu’elle provoque l’insomnie — et certains médecins l’utilisèrent dans le traitement de la narcolepsie, ou sommeil pathologique. Mais c’est particulièrement sur un dérivé de l’éphédrine, le sulfate de phényl-iso-propylamine, (1) encore appelé amphétamine, que fut mise en évidence cette
{1} Synonyme : phényl-1-amino-2-propane.
dualité de l’action sympathique et de l’action cérébrale.
L’amphétamine est connue dans le commerce pharmaceutique sous les noms divers de benzédrine, phénédrine, ortédrine. C’est un corps dont la molécule possède un atome de carbone asymétrique, c’est-à-dire dont les quatre valences sont saturées par des radicaux différents. Dans ce cas, on est en présence d’un corps qui possède deux isomères optiques, autrement dit deux variétés ayant la même composition mais non les mêmes propriétés, et qui se distinguent au laboratoire parce que l’une dévie vers la droite et l’autre vers la gauche le plan de polarisation de la lumière polarisée. Le mélange, généralement en parties égales, des deux isomères dextrogyre et lévogyre, est appelé racémique et n’a pas d’action sur la lumière polarisée.
On sait que les premiers travaux sur la polarisation rotatoire sont dus à Pasteur, d’abord sur l'acide tartrique, puis sur les sucres. « Îls ont été à l’origine de toute son œuvre. Des êtres vivants peuvent dans certains cas distinguer entre les isomères droit et gauche d’un même corps. Certaines espèces bactériennes ne font fermenter que l’un des deux isomères d’un sucre donné. Les acides aminés des protéines animales et végétales sont presque tous des isomères droits. Dans le domaine pharmacologique l'exemple de l'adrénaline est bien connu. Pasteur avait insisté sur les faits de cet ordre connus de son temps et y avait vu un des caractères essentiels de la vie : nécessité d’une certaine structure dissymétrique. Or la pharmacologie des dérivés de l’éphédrine vient d’en donner une nouvelle confjirmation. Les préparations habituelles de ces dérivés (lamphétamine) sont en effet des mélanges racémiques. Si l'on isole les isomères optiques on s’aper-
çoit que l’action sympathomimétique est l'apanage des dérivés gauches, l’action cérébrale étant réservée aux dérivés droits. (1)
La molécule racémique exerce donc une action cérébrale psycho-tonique due à l’isomère droit ; mais cette action ne va pas sans des effets (palpitations, hypertension) dus à l’action parallèle de l’isomère gauche sur le sympathique. La scission optique donne un produit dont l’action psycho-tonique est franche, et de ce fait plus accusée pour une même dose. Le fait a été établi dans l’'emplor de l’amphétamine en psychiatrie : une injection intraveineuse d’une même dose provoque avec le dérivé dextrogyre une forte crise d’excitation et d’agitation, ou une forte décharge émotive ; les effets sont très atténués avec le composé racémique. (2)
Cette amphétamine dextrogyre, utilisée principalement sous forme de chlorhydrate de méthylamphétamine, est préparée par les laboratoires pharmaceutiques sous diverses dénominations.
Dès 1938, les Allemands la produisaient sous le nom de pervitine. En 1940, un laboratoire anglais la lance sous le nom de métédrine. Aux États- Unis, c’est la désoxine. En France, le fameux mazxtiton. (3) Les sels (chlorhydrate, sulfate, etc.) de la méthyl-amphétamine se présentent comme des poudres blanches, stables à l'air, légèrement solubles dans l’eau et non hygrescopiques.. L’admi-
(1) L. G. La méthyl-amphétamine dextrogyre en psychiatrie. (Journal des praticiens 1 juillet 1948, p. 322.)
(2) DELay etc... Étude comparée de l’action psychophysiologique des divers amphétaminiques dezxtrogyre et racémique. (Semaine des hôpitaux, 14 sept. 1948.)
(3) Qui est un tartrate de méthyl-amphétamine dextrogyre. Une autre spécialité baptisée Kinortine est aussi un tartrate etc., CR à la caféine.
nistration peut se faire, soit par voie buccale (comprimés dosés de 3 à 5 mgr.) soit par voie sous-cutanée, intra-musculaire, ou intraveineuse suivant l'intensité et la rapidité de l’action recherchée. » La dose moyenne est de 10 mgr. Les doses élevées à partir de 15 mgr. « Nous avons, écrit le professeur Delay, proposé le terme de choc amphétaminique pour caractériser l’action intense et brutale de l’injection intraveineuse de 15 mgr. de méthyl-amphétamine. » (1) œ
Le même auteur a donné le tableau des effets psycho-physiologiques de la méthyl-amphétamine à la dose moyenne de 10 mgr. par voie buccale. Au point de vue affectif : état euphorique, activité accrue, augmentation du goût au travail et de la loquacité. Au point de vue intellectuel : augmentation de l'intensité et de l’ordre dans l'idéation, résistance au sommeil; il n’est pas prouvé que l'accroissement du rendement intellectuel ne soit pas une conséquence de l’amélioration de l'attitude affective devant la tâche à accomplir, de sorte qu’on n’est pas certain que la drogue ait une action directe sur l'intelligence. Au point de vue physique : disparition de la sensation de fatigue, augmentation considérable des performances, prolongation de la durée de l'effort physique sans diminution de son intensité. Dans l’armée allemande, durant la dernière guerre, on a distribué largement de ia pervitine aux soldats des troupes de choc : unités blindées, parachu-
(1) Deray etc... Le choc amphétaminique, (Communication à la Société médicale des hôpitaux de Paris. Séance du 12 mars 1948. Bulletin de la Société N° 9-10-11, p. 308. Masson. Ed.)
tistes, aviateurs, particulièrement pour lutter contre la baisse de rendement aux hautes altitudes. Chez les sujets normaux, à cette dose moyenne de 5 à 10 mgr., la drogue ne produit pas de modification appréciable ni de la respiration, n1 de la température, ni de la tension, ni du pouls. La durée d'action est d’une dizaine d'heures.
A dose de choc (15 mgr.) les réactions sont beaucoup plus brutales. « Au point de vue psychique, nous avons provoqué chez plusieurs sujets normaux un état voisin de l’'hypomanie, avec extrême volubulité, impression de puissance et euphorie. La tension artérielle augmente de 4 à 5 cm. pendant dix à quinze minutes. La respiration est ample, l'agitation motrice souvent marquée. Dans un cas nous avons obtenu chez un sujet normal une décharge anxieuse. » (1)
Les indications générales de la méthyl-amphétamine sont fort nombreuses. En cas de nécessité d’un travail physique ou intellectuel intense, elle combat la fatigue et permet de résister au sommeil. Elle est indiquée dans les états dépressifs physiques ou psychiques, dans les dépressions post-opératoires pour lutter contre le choc, dans les dépressions consécutives aux maladies infectieuses. Sa propriété de diminuer Pappétit (aux fortes doses : anorexie, et inanition) tout en augmentant l’activité la fait employer dans les cures d’amaigrissement des obèses. Elle favorise les cures de désintoxication (morphine, tabac) en
(1) Dezay etc. Le choc amphétaminique, (loc. cit., p. 315.)
évitant les sensations pénibles et les dépressions psychiques dû sevrage brutal.
C’est surtout dans le traitement des narcolepsies que la méthyl-amphétamime donne des résultats étonnants. (1) Contre le -coma barbiturique elle est beaucoup plus active que l’éphédrine et que la strychnine, et la marge de sécurité du produit permet d’administrer des doses importantes. On obtient souvent des réveils immédiats, et si l'intervention a lieu avant les lésions nerveuses irréversibles et les complications pulmonatres, la guérison est parfaite. L’antagonisme barbiturique-amphétamine est d’ailleurs utilisé en psychiatrie, et nous verrons que c’est l’aspect le plus curieux, le plus mquiétant, de l'influence psychique conjuguée de ces deux drogues.
La méthyl-amphétamine est utilisée pour le traitement de Fivrognerte. Réveil spectaculaire dans le coma alcoolique.
En médecine infantile on l'utilise pour combattre la distractivité tout en calmant la turbulence.
En psychiatrie, enfin, l’étude du choc amphétaminique dans l’exploration et le traitement des psychoses et des névroses est actuellement en cours. Nous en parlerons plus loin.
La méthyl-amphétamine est-elle toxique? On ne connaît pas de dose mortelle pour l’homme. Une dose massive de 200 mgr. a produit une agitation
(4) JusriN-BESANÇON. Le traitement du coma barbiturique par le phényl-1-amino-2-propane. (Société méd. des Hôp. de Paris, séance du 12 mars 1948. Bulletin No 9-40-11., p. 305.)
extrême avec syncopes, nausées et vomissements, dyspnée et palpitations.
À doses faibles, mais longtemps répétées, chez les personnes qui font un usage prolongé du produit, y a-t-il danger de toxicomame? A proprement parler, non — car 1l n’y a pas d’accumulation ni d’accoutumance physiologique avec besoin incoercible et troubles profonds en cas de privation (comme pour la morphine). Cependant les personnes qui utilisent couramment la méthylamphétamine « pour augmenter leur activité sont amenées à accroître progressivement les doses pour compenser la fatigue résultant de leur hyperactivité et de l’insomnie. » (1) C’est donc une espèce de cercle, assez dangereux : la fatigue s’accumule, les doses augmentent, la fatigue aussi. etc. Il n’est pas exclu qu’il en résulte à un moment donné un état d’excitation-dépression que connaissent bien les étudiants qui ont abusé du produit en vue de leurs examens.
Soulignons enfin que l’absorption prolongée de quantités importantes provoque une psychose toxique : « Délire hallucinatoire de type paranoïde avec anxiété. »\
Essayons de résumer les effets psychologiques des amphétamines. Le trait le plus saillant du tableau nous paraît être un état mental poltarisé, selon les doses, mais sans distinction bien nette, sur les deux termes opposés : euphorie et angoisse. L’euphorie des doses faibles est typique — et non moins typiques les décharges anxieuses des doses fortes. Mais il semble que l’euphorie et
(4) DeLay etc... Le choc amphétaminique, (loc. cit., p. 319.) |
l’angoisse s’interpénètrent assez curieusement. Voici les termes qu’emploie un de mes amis pour décrire les impressions provoquées pär le maxiton pris aux doses habituelles en vue d’intensifier le travail intellectuel : « Hyperlucidité dans l’organisation et la composition des idées, tout se classe, s’enchaîne, se déduit dans la rapidité et la rigueur d'une espèce de délire logicien; avec un arrièrafonds d'angoisse : l'esprit se sent entraîné malgré lui et se demande où cela s'arrêtera. »
Angoisse euphorique, euphorie anxieuse — est-il permis de risquer ces expressions contradictoires pour caractériser les effets de la méthyl-amphétamine, dernière venue sur le dernier rayon de l'enfer pharmacologique ?