J. — LES STUPÉFIANTS
L'action à la fois enivrante et narcotique du hachisch est assez semblable à celle de l'alcool. « État de rêve éveillé avec euphorie, idéation accrue,
hypermnésie, logorrhée, » augmentation du « contact affectif » (1) c’est-à-dire, en langage courant, que le sujet a des idées plus rapides et plus nombreuses, qu’il se rappelle en détail les événements oubliés depuis longtemps, qu'il parle sans retenue, qu’il est plus communicatif. Ces effets sont mis à profit dès 1845, par Moreau de Tours, en chnique psychiatrique, pour l’exploration mentale et la révélation de tendances et de conflits inconscients. D’autre part, l'influence de la cocaïne a été étudiée plus récemment dans les états catatoniques, c’est-à-dire accompagnés de stupeur, d’hébétude, de mutisme, et dans l’analyse des déments précoces. Il ne semble pas que la criminologie ait transposé dans son domaine le résultat de ces recherches. On cite seulement un cas fort curieux et déjà ancien de l’emploi de l’opium en vue d’extorquer un aveu : « En 1793, Monteggia, de Milan, désespérant de dépister par les voies ordinaires la simulation chez un criminel avéré et ne pouvant l’enivrer par l'alcool en raison de sa vigilance, lui fait absorber de l’opium à hautes doses. Le sujet, manquant d'en mourir, recouvre ipso facto l’usage de la raison. Le succès indirect de cette médication héroïque né parait cependant pas avoir incité les experts à suiwre Monteggia dans cette voie » (2).
Étrange et brutal mariage de la police et de la médecine ! Symbole de l’ambiguïté de ces méthodes : on ne sait jamais bien s’il s’agit de démasquer un coupable ou de guérir un malade.
L’équivoque n’est pas levée, nous le verrons bien.
(1) Prof. Divrayx et Dr Boson, de l’Université de Liège. La narco-analyse au point de vue he (Acta medicinæ legalis et socialis. Bruxelles, avril 1948, p. 602.)
(2) Divay et Boson. loc., cit., pp. 608- 609.
Plus intéressante est la mescaline, alcaloïde d’une cactée qui pousse sur les hauts plateaux du Mexique et dans le Texas, le Lophophora Williamsit, (1) vulgairement dénommé peyotl. Pour les anciens Mexicains et actuellement encore dans beaucoup de tribus, « la racme du diable », « le champignon sacré qui enivre comme le vin » est l'objet d’un culte mi-religieux, mi-médical, et employé comme panacée. Cette superstition donna beaucoup de mal aux missionnairés espagnols du xvie siècle qui s’appliquèrent à la pourchasser, Certains manuels publiés à l’usage des confesseurs conseillaient de curieuses questions qui prouvent que le peyotl était utilisé déjà comme moyen d’arracher des secrets et de faire avouer des coupables : « As-tu mangé du peyotl? En as-tu donné à d’autres en vue de découvrir des secrets ou la cachette des choses volées? »
Les effets psycho-physiologiques de la mescaline ont été étudiés par un très grand nombre d'auteurs. (2) Les plus curieux consistent dans des hallucinations visuelles colorées (le monde apparaît inondé de lumière, les couleurs deviennent éblouissantes) dans des troubles de la perception
(1) Synonymes : Echinocactus Williamsu, Anhalonium Lewenu, etc., etc. On sait que la nomenclature des cactacées est complexe et mal fixée.
(2) La littérature du peyotl est considérable. Le livre le plus connu est celui de Rouxier. La Plante qui fait les yeux émerveillés (Doin 1935). Le plus récent est celui de SouLaine. Cactus et médecine. (Thèse méd. Paris Thiebaut 1947.) On y trouvera toute une bibliographie. Et des reproductions de tableaux peints sous l'influence de la drogue.
des mouvements (qui sont ressentis comme exagérément lents ou rapides) enfin dans des synesthésies ou correspondances sensorielles de l’ouïe à la vue (en entendant tels sons le sujet croit voir telles couleurs). On a rapproché ces effets de ceux que provoqueñt le Ra chNsoh d’après les témoignages d’artistes — poètes, peintres, musiciens — au système nerveux particulièrement impressionnable. (1) Et quelques auteurs ont pensé que l'ivresse mescalinique pourrait être un procédé de psychométrie, en vue de mettre en évidence les caractères propres à la personnalité du sujet.
La psychiatrie s’est attachée à étudier la mescaline comme moyen d’analyse mentale, spécialement chez les déments précoces. (2) En même temps que les amines sympathomimétiques et psycho-toniques (à la famille chimique desquelles elle appartient) (3) la mescaline a été étudiée comme moyen de diagnostic des psychoses ; mais elle provoque chez le sujet, même normal, des effets stupéfiants et des syndromes de dépersonnalisation qui « parasitent » ses effets proprement psychiatriques et rendent difficiles l’analyse. C’est cette abolition de la volonté et de la personnalité que la criminologie tenta de mettre à profit pour obtenir des révélations. Baromi, en Italie, obtient ainsi « chez quelques criminels des aveux au moins
(1) On sait que chez Baudelaire la doctrine poétique des Correspondances et la psychologie de la drogue ont d'étroites relations. Même à l’état normal Baudelaire relate des impressions d’auditions colorées : par exemple dans Richard Wagner et le Tannhaüser l'audition du prélude de ZLohengrin.
(2) Mile À. Descnawr»s. Étker, cocaïne, hachisch, peyotl et démence précoce. (Thèse méd. Paris 1932.)
(3) Voir plus loin p. 48
partiels sur les actes incriminés. Sizaret rapporte également le cas d’un sadique homicide, avouant et niant tour à tour et qui... à l'épreuve du toxique, s’accuse nettement d’avoir tué avec description de l'acte. » (1) Dix ans après, interné à l’asile, le sujet continuait à nier.
La mescaline aurait été utilisée au camp de Dachau, dans les interrogatoires, pour affaiblir la résistance nerveuse et psychologique des déportés.
Avec la scopolamine, nous arrivons à un produit qui a fait l’objet de nombreuses études de criminologie, surtout aux États-Unis d'Amérique où elle a été systématiquement expérimentée comme moyen d'expertise judiciaire et d’interrogatoire policier. C’est elle le sérum de vérité : c’est à propos de la scopolamine que l'expression « truth serum » fut lancée par Calvin Goddard en 1932, dans une série d'articles de vulgarisation sur la détection scientifique du crime. (2) Expression évidemment très approximative. La scopolamine n’est pas un sérum. Quant à la vérité. nous verrons cela.
La scopolamine est un alcaloïde de certaines plantes solanées, belladone, jusquiame, mandragore, dont les propriétés stupéfiantes sont connues depuis longtemps. (3) De ces végétaux, la chimie
(1) Divry et BoBon. loc., cit., p. 609.
(2} CazviN Gonpanp. How Science solves crim. III. «Truth serum » or scopolamin in interrogation of criminal suspects .(Hygeia. New-York, 1932, p. 337.)
(3) Et objet de diverses fables, On croyait que la racine de mandragore inspirait l'amour et rendait fécondes les femmes stériles. Machiavel en a fait une comédie. La Fontaine un conte.
moderne a tiré l’âtropine, couramment utilisée en pharmacie comme antispasmodique (toux, asthme) et dont la scopolamine est une variété, C'est un puissant sédatif du système nerveux sympathique qu’on emploie dans le traitement des tremblements et de l’agitation (maladie de Parkinson, chorée, delirium tremens) comme hypnotique, associé au chloral (scopochloralose) et comme antagoniste de la morphine dans les cures de désintoxication, parce qu’elle accélère les battements du cœur et combat la dépression du sevrage. Cet antagonisme est d’ailleurs mis à profit dans l’utilisation même de la morphine ; le médicament vendu sous le nom de Sedol est une association scopolamine-morphine.
Le promoteur aux États-Unis de la scopolamine fut un médecin du Texas, Robert House, dont les premières observations, en 1897 et 1899, furent justement tirées de l'emploi de cette drogue dans des cures de désintoxication de cocaïne et de morphine. Mais c’est surtout son utilisation comme anesthésique en obstétrique qui lui fit remarquer les propriétés psychologiques de la scopolamine. Il raconte (1) comment en 1916, après un accouchement où il avait pratiqué une anesthésie avec ce produit, # a conçu l’hypothèse qui devait l’orienter vers un usage criminologique : « Je voulais peser le bébé, et je demandai la balance. Le mari déclara qu’il ne la trouvait pas. C’est alors que la femme, profondément endormie
(1) En 1922, dans une communication à la Société de médecine du Texas, publiée par le Journal de médecine du Texas (septembre 1922). Nous citons selon la reproduction qu’en a donnée, après la mort de l’auteur (1930) l'American Journal of Police Science. Use of scopolamin in criminology (1931, pp. 328 et suiv.).
en apparence, se mit à parler et dit : Elle est dans la cuisine pendue au clou derrière le tableau. (1) Le fait que cette femme encore inerte et qui n'avait même pas conscience de sa délivrance fût capable de répondre correctement à une question qu'elle avait entendue me frappa au point que je décidai de rechercher s’il y avait bien là une autre fonction de la scopolamine. » Dans les diverses occasions de sa pratique d’obstétrique, House constata qu’au cours de la conversation qu'il engageait avec la malade pour déterminer la dose d’anesthésique, il obtenait « dans tous les cas sans exception » des réponses correctes. Il acquit ainsi la certitude qu’il pourrait « faire dire la vérité à tout individu sur toute question. » — House échafauda, à partir de ces constatations, toute une théorie de l'influence de la scopolamine sur les connexions cérébrales : la drogue aurait la faculté d’interrompre les communications entre les centres de lidéation d’une part, et ceux de l’audition et de la mémoire d’autre part. La mémoire et l’expression restant intactes, mais les contrôles supérieures étant abolis, les réponses données sous l’action de la drogue doivent être automatiquement vraies. Avec la scopolamine « il est impossible de mentir. » — Telle est, à son berceau, l’histoire de l’extorsion « scientifique » de l’aveu.
Dans les expériences qu'il poursuivit ensuite sur des criminels, House mit au point la technique suivante. Il administre d’abord 1/4 de grain (2) de morphine et 1/100° de grain de scopalamine, par injection sous-cutanée. Vingt minutes après,
(1} Il s’agit d’une sorte de peson à crochet avec lequel on pèse l'enfant dans une couverture. Cela explique que ce pèse-bébé soit pendu à un clou...
(2) Le grain vaut 64 mg. 8.
4/200 de grain de -scopolamine. Trente minutes plus tard, le sujet est légèrement anesthésié au chloroforme. Après trente minutes encore, dernière injection de 1/400° de grain de scopolamine. Dans la demi-heure qui suit, le sujet est prêt à l’interrogatoire. House s’en assure par le « test de mémoire » mis au point dans sa pratique d’obstétrique : quand on présente au sujet un objet familier qu’il ne reconnaît plus et ne sait plus nommer, on peut considérer qu'il se trouve dans l’état le plus favorable.
La première expérience qu’entreprit House, notons-en la date, est du 13 février 1922, à l’hôpital de la prison de Dallas, sur un sujet nommé Scrivener, soupçonné de deux cambriolages. Sous la drogue il reconnut le premier méfait et nia le second. Il fut pourtant condamné pour les deux. Mais on eut plus tard la preuve qu’il était bien innocent du deuxième. Ce qui détermina House à considérer que la scopolamine était bien aussi le détecteur de l’innocence. — Ce Scrivener, dit-il, était fort intelligent et cela permit à l’expérimentateur de préciser ses observations. Il note en particulier une hypermnésie très marquée : des souvenirs en apparence abolis réapparaissent avec précision. Par contre, une fois passée l’influence de la drogue, l’amnésie est à peu près totale et le sujet n’a plus, sur ce qui s’est passé et sur ce qu'il a dit, que quelques « lots de mémoires ». Sur la demande du Dr House, Scrivener écrivit ses impressions : « Je me rappelle la question mais en même temps j'étais inconscient de ma réponse et de tout ce que je disais. Quand j'eus repris conscience, je me rendis compte que durant l’expérience j'étais porté à répondre à toute question que j'entendais, et 1l me semble que, quand une question était posée, mon esprit se concentrait sur la vérité
de la réponse (upon the true facts of the answer) et que je répondais spontanément (voluntarily) sans avoir aucune force de volonté pour combiner (to manufacture) une réponse. Je n'ai souffert aucun malaise à la suite de cette expérience et je vous suis très reconnaissant de m'avoir donné cette occasion de me rendre utile. En vous souhaitant beaucoup de succès dans l'usage de la scopolamine pour le plus grand bien, je vous prie... » — C'était, . comme on voit, un criminel qui s’intéressait au dépistage scientifique du crime.
En même temps que les expériences criminologiques de House, se poursuivaient aux États- Unis des travaux psychiatriques sur la narcose comme méthode d'exploration et d'analyse mentale. Sur ce point d’ailleurs la scopolamine laissait peu à peu la place à l’amytal et au pentothal, Ce sont les psychiatres qui, les premiers, mirent en garde contre l’excessive confiance de House dans la véracité des déclarations sous narcose et dans l’impossibilité de mentir. Il faut noter le témoignage de cette prudence dès 1932 dans une communication faite à la Société de Neurologie de Chicago par William F. Lorenz et dans la discussion qui suivit. (1) Lorenz fait remarquer que la méthode donne des résultats différents selon les sujets ; il ne croit pas qu’elle soit sûre pour faire avouer le coupable mais pense qu’elle est plus: heureuse pour s’assurer de son innocence. Plus réticent encore, le Dr Magnus cite un cas de faux
(1) LOoRENZz. Criminal confession under narcosis. (Archives of neurology. Chicago 1932, pp. 1221 et suiv.)
aveu sous narcose : un malade s’accuse de morphinomanie et donne même l’adresse de son fournisseur — toutes choses reconnues inexactes. Il souligne le fait curieux qu’on obtient facilement l’aveu de méfaits peu importants, mais plus difficilement celui de crimes graves — ce qui semble attester un reste de contrôle conscient. Le Dr Larson rapporte qu'il a assisté à une expérience de House où le patient a menti tout le long de la séance |.
Dès ce moment aussi le problème juridique était soulevé. House, qui n’avait pu faire ses expériences qu'avec l’autorisation de « l’attorney », souhaitait que la législation en vint à consacrer ce procédé d'investigation criminelle, admettant toutefois qu'on ne saurait y contraindre le patient qui s’y refuserait. Les membres de la Société de Neurologie de Chicago sont plus réticents. Lorenz considère que ce n’est pas le rôle du médecin que d’interroger ; 1l doit seulement s’assurer que l’état de santé du sujet permet la piqûre sans danger, procéder, s’il y a lieu, à celle-ci et amener le patient à l’état de narcose souhaité; cela fait, qu’il se retire. en laissant le souci de l’interrogatoire au « prosecuting attorney » ou au « special investigator ». On songe au médecin d’autrefois qui surveillait les conditions médicales de la torture. Le Dr Meyer Salomon est plus net : la narcose en criminologie, surtout si on l’employait sans consentement ou par surprise, est un procédé contraire à la véritable nature des rapports entre médecin et patient.
La « confession sous narcose » est-elle couramment pratiquée comme procédé d’interrogatoire aux États-Unis? Il est difficile de le savoir. La police américaine a un goût prononcé pour des procédés, dits scientifiques, qui prennent comme
objet direct le psychisme du patient afin d’obtenir l’aveu (le type de ces procédés est le lie-detector). (1) Elle est différente en cela de notre police scientifique plutôt orientée vers l’analyse physicochimique des traces et des indices (empreintes, sang, cheveux, etc.) Le « sérum de vérité » at-il pris une place parmi ces procédés scientifiques de la police américaine?
J’ai sous les yeux un magazine populaire où un article, (2) avec exemples et photographies à l'appui, semble indiquer que la chose est courante et que l'opinion s’y accoutume. Mais l’article, à la lecture, s’affirme meilleur que ne le laissaient supposer son titre à effet et ces ignobles images. Il fait les réserves nécessaires sur l'efficacité de la drogue, souvent mise en défaut, de même que sur la légalité du procédé : 1l serait contraire à la Constitution des Etats-Unis que de l’utiliser sans le consentement du patient — et c’est ce qui explique que son emploi en fin de compte fut rare. Et l’ensemble de l’article insiste plutôt sur l’usage proprement psychiatrique du pentothal dans la guérison des amnésies et des névroses.
Je dois signaler d’autre part qu’un de mes amis, médecin à New-York, ayant demandé directement
(4) Le lie-detector ou détecteur de mensonge, encore appelé polygraphe est un ensemble d’appareils enregistreurs ayant pour but de mettre en évidence les troubles physiologiques émotionnels dus à cette anxiété spéciale qui accompagne l’application à mentir. Un pneumographe enregistre l'accélération du rythme respiratoire. Un cardiographe celle du pouls. Un appareil mesure le réflexe psycho-galvanique, c’est-à-dire la modification de résis-
, tance électrique provoquée sur la peau par la sécrétion
de la sueur.
(2) David Dresser. The drug that makes criminals talk. (The Saturday evening Post. 27 déc. 1947.)
au Federal Bureau of Investigation (la Sûreté générale américaine) une documentation sur l’emploi de la narcose dans la recherche judiciaire, en a reçu cette réponse, signée d’un directeur : « Malgré mon désir de vous rendre service, ce Bureau ne dispose d'aucun renseignement susceptible de satisfaire votre demande. Sachez seulement pour votre information que des techniques de cette nature ne sont pas utuisées dans les recherches conduites par le F.B.1I. Je vous suggère de vous adresser au service de référence de la Bibliothèque publique de New-York pour y trouver les renseignements que vous cherchez, etc...» On ne saurait être plus aimable (1) et plus net. — Le Directeur des Abbott Research Laboratories (2) a fait une réponse plus curieuse encore. Il a d’abord très aimablement communiqué une abondante bibliographie des travaux psychiatriques concernant le pentothal. À une nouvelle instance de mon ami, voici sa réponse : « Comme suile à votre dernière lettre, nous regrettons très vivement de ne pas comprendre de quoi ü est question dans votre demande de renseignements sur l’utilisation du pentothal en pratique judiciaire. » — Cette discrétion est-elle un hommage à la vertu? Je croirais plutôt que le « sérum de vérité » a fait long feu chez les Américains, et que nous commençons à nous y intéresser maintenant qu'ils n’en veulent plus...
1) On imagine la réponse que ferait à pareille demande notre Sûreté générale...
(2) ABBoTT est le nom de la firme américaine qui fabrique le pentothal.
IT. — LES BARBITURIQUES.
Revenons au pentothal sur lequel nous avons anticipé pour achever notre histoire américaine. Si la scopolamine est un alcaloïde, c’est-à-dire un produit d’origine végétale, le pentothal est un produit chimique de laboratoire. Et s’il est vrai que c’est l’usage de la scopolamine en anesthésie qui suggéra ses propriétés psychologiques, cela ne fut qu’accidentel ; tandis que le pentothal est né directement de tout un ensemble de recherches sur la pratique et les effets du sommeil artificiel.
L'observation est ancienne et banale : durant une anesthésie le sujet passe par deux états intermédiaires, avant et après le sommeil, où, ayant perdu le contrôle supérieur mais conservant encore ou ayant retrouvé déjà la faculté de s'exprimer, il lui arrive d’extérioriser des contenus psychologiques plus ou moins profonds qu’il aurait « barrés » à l’état de veille et de pleine conscience. Des opérés font ainsi des confidences intempestives, avouent des actes secrets, laissent voir des sentiments jusqu'alors surveillés et cachés : nous connaissons une confession de mari infidèle qui n’a pas arrangé les affaires du ménage, et un autre cas où l’opéré n’a pu s'empêcher, malgré des efforts conscients, de prononcer des paroles dont il sentait bien qu’elles allaient causer de la peine à une personne très proche, présente à son réveil. On raconte même que des chirurgiens eurent ainsi la révélation, bien malgré eux et fort embarrassante, d’un crime commis par leur malade.
Ce relâchement du contrôle volontaire et cet
affleurement des états profonds n’ont pas manqué d'attirer l’attention des psychiatres et leur ont suggéré d'utiliser cet état crépusculaire, pré ou post-anesthésique, en vue de l’exploration mentale des contenus psychologiques morbides.
L’éther fut évidemment le premier employé et l’on date de 1854 les premières recherches de Morel sur l’utiisation de la phase post-narcotique de l’éthérisation. « Des états affectifs tombés dans l'oubli ressurgissent à la conscience; des tendances et événemenis sexuels iraumatisants se font jour; le mutisme de la mélancolie stuporeuse peut être brisé, permettant l'investigation d’un psychisme par ailleurs inabordable. » Actuellement Ja méthode est encore employée par des psychiatres comme moyen d’analyse, car l’éther provoque des moments de lucidité et des récupérations de la mémoire. — Au point de vue criminologique Morel employa l’éther sans provoquer d’aveux. En 1938 un psychiatre allemand qui lutilisa obtint « des confessions tellement fantaisisies qu'il se refuse à leur accorder le moindre crédit. » (1) -
Du sommeil artificiel par l’éther il faut rapprocher l'hypnose qui a fait, comme on sait, l’objet d’études psychiatriques retentissantes avec Charcot et Bernbeim. Si cette méthode a laissé la place aux formes médicamenteuses de l’anesthésie c’est qu’elle est apparue pleine de dangers (sensibilité à la suggestion) en même temps qu’assez limitée ( les défenses du sujet restent à peu près intactes). Il est en effet reconnu quil est impossible de faire accomplir à un hypnotisé un
(1) Diveay et BoBon. loc., eit., pp. 603 et 609.
acte contraire à des tendances profondes et même à ses habitudes morales, et qu’il est impossible par l’hypnose d’analyser un sujet qui se défend d’être analysé. (1) C'est pourquoi sans doute hypnose en criminologie n’a qu’une éphémère et quelque peu ridicule histoire : la proposition d’un psychiatre allemand qui recommandait l’hypnose de l’inculpé et même des témoins..., et l’affaire des lettres anonymes de Tulle à propos de laquelle un juge d'instruction pratiqua l'hypnose dans son cabinet, sans autre résultat que... sa propre révocation.
C'est avec la pratique de l’anesthésie par les barbituriques que devait se faire la mise au point d’une méthode de narcose psychiatrique,
Les barbituriques sont assez connus par les variétés diverses qu’en présente le commerce pharmaceutique — gardénal, véronal, dial... ete. — pour que nous puissions dispenser le lecteur d’une démonstration de chimie. Il faut cependant préciser‘ que ce sont, à proprement parler, des dérivés de l’acide barbiturique, encore appelé malonyl-urée (résultat de l’action de l’acide malonique sur l’urée) et que ces dérivés sont très nombreux selon les valeurs diverses que peuvent prendre les deux radicaux de la combinaison. La constitution des radicaux est d’ailleurs fort importante car c’est elle qui détermine l’action hypnotique du dérivé. Relativement simple pour les dérivés courants comme le véronal et le gardénal, elle est progfessivement complexe pour les trois dérivés principaux qui sont employés en anesthésie :
l’'amytal, l’évipan et le pentothal —- celui-ci ayant
(4) Divry et Bonox. loc. cit. p. 608
la particularité de comporter à la place de l’élément d'oxygène de l’urée un élément de soufre (c'est donc un dérivé de la thio-urée, ou thio-barbiturique). (1) Les dérivés barbituriques sont des acides faibles, peu solubles dans l’eau. Ce sont leurs sels sodiques, très solubles, qu’on emploie. Les dénominations exactes sont donc amytal sodium, évipan sodique et pentothal sodium. Les synonymes sont assez nombreux, selon les dénominations de l'industrie pharmaceutique. L’évipan sodique est présenté par un laboratoire sous le nom de privénal, par un autre sous le nom de narconumal. Le pentothal sodium est fabriqué en Amérique sous le nom de pentothal Abbott. En France on le dénomme aussi nesdonal ou encore anesthésique 245 R. P.
Le pentothal sodium se présente sous la forme
(4) L’apparat scientifique n’aurait pas de raison d’être dans ce livre. Qu'on nous permette pourtant une formule générale qui fera saisir tout cela plus rapidement. La formule des barbituriques est la suivante :
R Fr N mm oo fadicauz malony]
C’est la valeur des deux radicaux, R et R°, plus complexe à mesure qu’on s'élève dans la série, qui détermine les différents dérivés :
Véronal : di-éthyl [malonyl-urée].
Gardénal : phényl-éthyl [malonyl-urée], Amytal : iso-amyl-éthyl [malonyl-urée].
Evipan : méthyl-1-2-cyclo hexenyl-méthyl [malonyl-urée]. Pentothal : ethyl-5 (1 méthyl-butyl) [thio-malonyl-urée|.- Thio = CS au lieu de C O pour l’urée.
d’une poudre blanche, instable à l’air, livrée en ampoule scellée avec l’ampoule d’eau bi-distillée nécessaire à la solution. Celle-ci doit être faite extemporanément car elle s’altère dans la demiheure. L’injection se fait par voie intraveineuse, à un rythme ordimairement lent et progressif, très minutieusement chronométré, variable avec la profondeur et la durée de l’anesthésie que l’on veut obtenir, et qui n’est pas le même évidemment selon qu'il s’agit d’une intervention chirurgicalebrève ou longue, ou d’une narcose psychiatrique. Nous préciserons plus loin la technique de linjection dans ce dernier cas.
Les effets des barbituriques à petites doses sont bien connus : ce. sont des sédatifs et des hypnotiques, calmant l’angoisse et redonnant le sommeil dans les états d’excitation-dépression. A plus hautes doses ils provoquent l’anesthésie. : Aux fortes doses, les centres sont atteints; ils déterminent le coma et la mort. On sait que c’est l’arme de nombreux suicides.
C'est par la pratique de l’anesthésie chirurgicale que fut mise au point, dès 1931 en Allemagne et 1933 en France, l’utilisation du pentothal et de ses analogues. Et 1l est important de constater que ces drogues, 81 redoutables par leurs mauvais usages possibles, sont en chirurgie des auxiliaires bienfaisants. Ce sont des anesthésiques dont la souplesse d'emploi est extrême en raison de la grande marge de sécurité entre la dose normale et la dose mortelle (3 à 4 fois). Ils sont à peu près complètement dépourvus de toxicité, car ils sont très rapidement détruits dans le sang (à condition que le foie soit en bon état) et ne provoquent aucun effet d’accumulation. Non seulement ils évitent au malade l’angoisse du masque et des premières inhalations d’éther ou de chloroforme,
mais ils suppriment toute anxiété pré-opératoire par le calme et l’euphorie qu'ils procurent. Après l'opération leur avantage est d’abolir tout souvenir en même temps que d’être exempts des très pénibles malaises que provoquent les anesthésiques volatils. Ils peuvent être employés pour toutes opérations : soit comme « starter », c’està-dire pour commencer une anesthésie continuée ensuite avec un autre produit ; soit comme anesthésique de base, et aussi bien pour les courtes interventions que pour les très longues opérations qui durent parfois jusqu’à cinq et six heures. Ils sont contre-indiqués cependant en cas de déficience importante du foie, ainsi que dans les opérations de la région du larynx et du pharynx dont ils n’abolissent pas les réflexes. On note enfin que les effets de l’anesthésique sont variables et strictement individuels; il n’y a pas de posologie standard. « Ce qui a fait sa vogue, écrit le Dr Forgue à propos de l’évipan sodique, ce sont ses qualités de narcose euphorique, de suppression de tout choc psychique, d’innocuité à l’égard des principaux appareils, respiratoire surtout, de désintégration et d'élimination rapide. C’est aussi la multiplicité de ses applications par la voie intraveineuse = c’est la drogue polyvalente, bonne à tout faire, aussi bien la simple mise en train de l'hypnose de base, que la narcose fugace de la petite chirurgie et — grâce à l’espacement des doses afin d'éviter tout risque de surdosage — l’anesthésie complète et prolongée des opérations majeures. » (1)
(1) Forcue. Précis d’anesthésie chirurgicale. (Doin 4942). Je dois à la vérité d'ajouter que les anesthésistes que j’ai consultés ne sont pas tous aussi affirmatifs. Certains craignent l’asphyxie par spasmes du larynx. Je signale d’autre part une communication des D's Rudolf et Loo sur un Cas de polynévrite consécutive à une anesthésie
Le pentothal et ses frères sont à double visage comme toutes les découvertes de la science moderne : les meilleures peuvent servir au pire mal. [] fallait d’abord en dire les bienfaits.
Si l’on excepte la méthode de narcose continue proposée dès le siècle dernier par certains médecins en vue de restaurer par un long sommeil les facultés de leurs malades, l’utilisation psychiatrique des barbituriques ne remonte qu’à 1930, date à laquelle un psychiatre américam, Bleckwenn, obtint pat narcose chez un dément précoce un moment de lucidité et la possibilité d’une exploration mentale. Un de ses collaborateurs cite en 1936 à la Société de Neurologie de Chicago « le cas d’une catatonique qui, durant deux années, a pu s’alimenter suffisamment et écrire son autobiographie grâce aux intervalles lucides obtenus chaque jour par injection d’amytal sodique. x (1) En Angleterre, le principal promoteur est Horsley qui emploie le pentothal comme moyen d’analyse, c’est-à-dire en utilisant sa propriété de révéler, par inhibition du contrôle cortical, des tendances, des idées, des sentiments cachés. En 1936, :1l lance le terme de narco-analyse, marquant ainsi l’'analogie du procédé avec la méthode freudienne de la psychanalyse. Il groupe ses travaux en 1945
par 3 gr. 80 de privenal : après trois jours de coma, puis cinq jours de suites normales, une polynévrite s’est installée, encore mal guérie après huit mois d’hôpital. Les auteurs en concluent qu’il convient « d’être prudent dans les doses utilisées en vue de longues anesthésies ». (Annales médico-psychologiques, 12 janvier 1946, p. 177.)
(1) Divry et BoBon. op. cit., p. 605.
dans un livre qui est le premier ouvrage d’ensemble publié sur la question. (1)
La méthode devait faire de nouveaux progrès grâce aux psychiatres de l’armée américaine en Afrique du Nord, à partir de 1942, dans le traitement des névroses de guerre par chocs émotionnels — particulièrement chez les aviateurs. La narcose était alors utilisée et comme méthode d’analyse pour rappeler à la conscience du malade les souvenirs émotionnels refoulés et comme méthode thérapeutique pour la sédation de l’angoisse.
Bien que l’évipan sodique ait été employé en France dès 1934 par le Dr Justin-Besançon, c’est avec les travaux des psychiatres de l’armée américaine que s’introduisit en France la pratique de la narcose. Depuis 1943, il faut citer les noms du Dr Sutter dans l’armée d’Algérie, du professeur Delay et de ses collaborateurs à Sainte-Anne, du Dr Heuyer à Necker (Enfants malades), du Dr' Cossa et de ses collaborateurs à Nice, des professeurs Cornil et Ollivier à Marseille. Actuellement la méthode est pratiquée couramment par tous les psychiatres, à des degrés fort divers d’ailleurs de fréquence et de confiance.
Quant à l’usage de la narcose barbiturique en criminologie, nous avons vu que le problème fut posé en Amérique en 1932, à la suite de l’emploi de la scopolamine ; et la communication de Lorenz à la Société de neurologie de Chicago marquait
(1) + ts Narco-analysis. (Oxford. University Press
déjà dés réserves sur l'authenticité et la légitimité des aveux obtenus. La question n’a pas cessé d’être débattue. S'ils s'accordent à reconnaître que l'expression de sérum de vérité est bien exagérée, les médecins légistes se divisent sur la question des aveux : les uns citent les aveux qu'ils ont recueillis; maïs les autres disent qu'on n’en obtient pas, et que la narcose est simplement un moyen de diagnostic tout à fait licite en expertise médicale. C’est sous cet aspect que la question s’est posée en 1946 devant la Société de médecine légale, et s’est aggravée par une affaire judiciaire retentissante en 1948. C’est le sujet principal de ce livre.
Est-il possible de préciser les effets psychologiques du barbiturique et de définir l’état mental du sujet sous narcose? Les opinions sont très diverses et cette diversité tient sans doute à la variété de l’influence de la drogue selon les individus. Nous aurons l’occasion, à plusieurs reprises au cours de ce travail, d'examiner cette question. Disons seulement, pour la résumer dès maintenant, qu’à côté d'observations qui paraissent contradictoires, il en est une sur laquelle on s’accorde : le contrôle conscient est plus ou moins aboli, la lucidité et l’autocritique sont tantôt indemnes tantôt diminuées, la suggestibilité et la docilité à l’interrogatoire sont parfois extrêmes et parfois la défense reste entière, le sujet avoue ou n’avoue pas; mais une chose est sûre : un état d’ébriété, où la timidité et la méfiance sont supprimées, où le « contact affectif » c’est-à-dire la sympathie et le besoin de se confier est accru, de même que la loquacité, l'envie. de parler,
d’extérioriser ses pensées et ses sentiments. Le déballage euphorique.