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I. — LA NARCO-ANALYSE

L’analyse pratiquée par un psychiatre sur un malade libéré, par”la demi-anesthésie, du contrôle conscient et des bloquages subconscients s'appelle psycho-analyse chimique, ou pharmaco-

dynamique, ou sous narcose — ou plus simplement narco-analyse. Voici quelques indications techniques.

Des trois barbituriques principalement employés par les psychiatres chacun a ses propriétés. Le pentothal est très diffusible dans l'organisme, donne un état hypnagogique profond et rapide mais peu durable, demande à être manié très

lentement et très prudemment car son action sur le système vagal a causé, cas très rares toutefois, des syncopes mortelles. L’évipan, plus diffusible encore, provoque une anesthésie brutale, souvent avec phénomènes d’excitation, ce qui gêne l'analyse. L’amytal est moins diffusible mais se détruit rapidement dans le sang. Il est exempt des inconvénients des deux autres, ce qui fait que certains spécialistes le préfèrent. (1)

Les doses convenables sont extrêmement variables selon les sujets. En général le produit s’administre par injection intraveineuse : solution à 2,5°/ (8°/ pour l’amytal) à raison de 1 cc. par minute, avec maximum de 6 cc. (8 cc. pour l’amytal}. À cette dose et ce rythme lengourdissement se fait lentement jusqu’à l’état hypnagogique, tout proche du sommeil. Si l’on augmente la dose, ou si l’on accélère le rythme vers la fin de l’opération, le patient tombe dans un sommeil profond dont il sort après une dizaine .de minutes. Ce qui fait qu’on peut envisager deux méthodes d’exploration : soit dans l’état crépusculaire pré-anesthésique, soit dans l’état de demi-conscience du réveil. Dans l’un ou l’autre de ces états la réaction psychologique du patient est variable : tantôt il rêvasse spontanément,

(1) Connir ,et Ozzrvrer. Études de neuro-psychopa thologie infantue. (Deuxième fascicule. Comité de l’enfance déficiente. Marseille 1948.) De façon générale : Annales médico-psychologiques. (Masson, éd.} passim et particulièrement :. juillet 1945, p. 191; décembre 1945, p. 465: février 1946, p. 160 ; mars 1947, p. 322 ; mai 1947, p. 495; juillet 1948, p. 389, etc.

Cf. également : P. Auaain. La psychanalyse chimique. (Thèse méd. Lyon 1945.) Conniz et Ozurvien. Problèmes de sélection et d'actualités médico-sociales, (Paris. Le François, 1948, pp. 143 et suiv.) Martrer. Vue d'ensemble de a narco-analyse psycho-somatique. (Thèse méd. Paris 1947.)

plus souvent 1il faut l’interroger ; il arrive aussi qu’il proteste et reste en défense, ou au contraire qu'il tombe dans un état de suggestibilité compilète. Avec l’amytal, l’état hypnagogique est profond et il faut faire effort pour maintenir le malade éveillé par des questions. Avec le pentothal, l’état èst beaucoup moins proche du sommeil, et plus surveillé ; le malade est simplement plus loquace. Dans les cas où l’on veut accentuer l’état hypnagogique sans atteindre le sommeil profond, on utilise comme antidote l'injection de strychnine, ou de vitamine B 6, ou de méthylamphétamine. Cette technique complexe permet en somme de régler le degré d’obnubilation au mieux des modalités et du but de l’analyse qu'on se propose.

Des précautions sont nécessaires. Injection préalable d’atropine chez les sujets qui présentent des troubles vago-sympathiques, afin de prévenir la syncope. Surveiller le rythme respiratoire, le pouls et la chute de tension artérielle. Veiller le sommeil du sujet une fois la séance terminée pour s’assurer qu'il est normal et n’est pas dû à un phénomène d’accumulation du barbiturique. Disposer de strychnine dans le cas où 1l faudrait obtenir un réveil rapide, d’un appareil à carbogène s’il était nécessaire de pratiquer la respiration artificielle, et d’un matériel complet de réanimation. (1)

Il y a des contre-indications, particulièrement l’hypotension artérielle, les convalescences de maladies aiguës, les déficiences hépatiques im-

(4) Corniz et OLLIVIER. Études de neuro-psychopathodogie infantile, p. 13. Précautions spécialement indiquées pour la pratique de la narco-analyse en psychiatrie infantile mais qu'il nous paraît utile de noter ici de façon générale.

portantes, l’hypersensibilité aux barbituriques. On voit que la narco-analyse ne se pratique pas à la légère.

Si elle est spéciale par sa technique, la narcoanalyse n’est pas nouvelle par son inspiration. Elle s’inscrit dans l’ensemble des recherches.de la psychiatrie moderne qui, toutes, répondent au double souci de dissoudre le psychisme morbide pour tenter de reconstruire un psychisme sain. Elle se présente plus particulièrement comme un prolongement des méthodes de la psychanalyse freudienne.

Sans dogte l’exploration sous narcose présente avec la psychanalyse une différence fondamentale puisqu'elle obtient par procédé chimique une participation du malade que la méthode freudienne obtient par consentement. Mais 1l reste que le principe est semblable : susciter par l'abandon, ici consenti et là provoqué, la remontée à la conscience et la libération des éléments mentaux (amnésiques, ou refoulés, ou bloqués par l'angoisse) qui sont la cause des troubles — dissoudre les complexes et mettre à jour les conflits inconscients dont la maladie est la traduction symbolique.

Il est manifeste (le lecteur jugera si c’est une force ou une faiblesse) que chez la plupart des praticiens, la narco-analyse est liée à l’interprétation freudienne de la vie mentale, et leur langage est celui-là même de la psychanalyse : « On cherche à obtenir un « état second » au cours duquel le sujet se libère des contingences sociales, imposées à La fois par la vie communautaire et par l'éducation. Contingences qui sont à l’origine des conflits inté-

rieurs, conscients ou inconscients, et constituent la base des tendances refoulées et des états qui les compliquent. Au cours de cet « état second » la volonté fléchit, la vigilance de la conscience s'amoindrit, la « censure » disparaît. L’individu se montre tel qu’il est, ou plutôt tel qu'il devrait être sans contrainte. Il est épris d'un besoin irrésistible de parler, de se confier, de rendre publique son introspection. Îl ne se réfugie plus derrière le masque du personnage qu’il « jaue » dans le « mélodrame social ». La timidité, la mesure, la honte, sont vaincues. Le sujet découvre son vrai visage. Il jette bas son « déguisement », son inconscient se libère et il se montre à lui-même et aux yeux du médecin sous sa véritable personnalité. C’est à la faveur de cette libération, plus ou moins totale, qu'apparaissent les refoulements, le plus souvent inapparents au malade. »

C'est alors le moment « propice aux confidences, aux aveux spontanés, aux transports affectifs et aux transferts. .(4) C’est alors que se produu le rapprochement du malade vers le médecin. C’est au cours des conversations qui suivent que peuvent apparaître, soit spontanément, soit en les suscitant (selon que l’on aura recours aux libres associations oz aux associations dirigées) de nombreux processus psychiques refoulés à l'état de veille par la censure dans l’inconscient, parce qu'ils n'étaient pas en rapport avec l'éducation de la vie sociale. Le rôle de ces tendances refoulées est bien connu dans la genèse des états névrotiques, dont les symptômes disparaissent dès que. les processus incon-

(1) Le transfert « est le phénomène par ne le malade projette sur la personne du médecin le symbole de ses contenus inconscients, investissant le médecin d’une particulière autorité ». (Conni et OLurvier. Études de neuro-psychopathologie infantile, p. 42.)

scients cessent de l'être; c’est-à-dire, lorsqu'ils sont rendus apparents à la conscience. »

Après cette phase d'analyse voici la synthèse : « Aider le patient à intégrer dans sa conscience les souvenirs exhumés de son inconscient. le guider dans la reconstruction de sa personnalité libérée à l’aide des éléments découverts au cours de l’analyse. » (1)

Les praticiens de la narco-analyse tiennent pourtant que celle-ci a l'avantage, même lorsqu'elle ne révèle rien de plus que ce que donne l'analyse vigiie, d'aller beaucoup plus vite et de détecter en une ou deux séances rapides ce que la psychanalyse ne découvre qu’après des semaines et des mois. C’est qu’elle permet en effet d’obtenir immédiatement, par l’augmentation du contact affectif dû à la drogue, la confiance du malade et le transfert indispensable au traitement. Elle permet d’autre part, grâce à la technique graduée exposée plus haut, un véritable dosage du degré de conscience.

ee)

Il est trop tôt sans doute pour dresser un bilan de ces recherches complexes qui comptent des succès saisissants et des échecs évidents.

Voici pourtant, dans leurs grandes lignes, comment se présentent actuellement les résultats, selon qu’on envisage la narco-analyse comme moyen d'investigation, de diagnostic ou de traitement.

Sur le premier point, il est certain que le pentothal lève les barrages conscients de simulation volontaire, certain encore qu'il met à jour des

(4) Conniz et OLLivier. Études de neuro-psychopathodogie infantile, p. 7.

états qui, bien que conscients, sont profondément cachés : la méthode permet en particulier d’identifier l’incident émotionnel devenu amnésique, ou seulement refoulé par l’angoisse, qui est à la racine de beaucoup de névroses. Par contre il est douteux que l'analyse au pentothal puisse mettre à jour des idées inconscientes et elle ne va pas jusqu'aux complexes profonds.

La narco-analyse est un moyen de diagnostic par tous les éléments psychologiques et somatiques qu'elle permet de recueillir. Elle l’est aussi parce qu’en certains cas elle provoque des réactions psychopathiques qui révèlent ‘des syndromes en puissance, et permet ainsi de différencier les cas douteux : par exemple, elle donne un critère de distinction entre l’hystérie et l’épilepsie, car en Cas d’hystérie la narcose provoque É crise ; en débridant un état stuporeux incertain elle peut aider à reconnaître s’il s’agit d’un mélancolique ou d’un persécuté; elle peut révéler des délires latents d’autoaccusation ; elle permet en psycho-pathologie infantile le diagnostic différentiel de la perversion constitutionnelle.

Au point de vue thérapeutique, les résultats sont moins assurés. Pourtant un fait semble acquis : l’heureux effet de la narcose sur les névroses simples par choc émotionnel récent. C’est le cas des nombreuses névroses de guerre, et c’est précisément par les psychiatres de l’armée américaine, durant le récent conflit, que la question du pentothal a fait le plus de progrès. Depuis, les praticiens ont signalé des guérisons complètes et sans rechute. Certains d’entre eux en ont proposé une explication séduisante. Ces névroses sont produites par des souvenirs que le choc émotionnel a chargé d’un coefficient affectif anormal et qui se trouvent, consciemment ou non, refoulés par

l'angoisse ; cette espèce de stagnation subconsciente crée le déséquilibre et l’anxiété. Le pentothal agit alors doublement : par l’hypnagogie 1l supprime Ia résistance consciente au rappel de ces souvenirs ; par l'effet sédatif du barbiturique 11 calme l'angoisse qui faisait barrage et permet que ces souvenirs remontent à la conscience avec une charge affective normale. Ils peuvent alors être réintégrés à leur place dans l’ensemble de la mémoire et du psychisme.

Au delà de ces névroses simples, rien d’assuré. On cite quelques cas d'améliorations sur des névroses complexes et anciennes. Quant aux psychoses, 81 le pentothal permet parfois une exploration des cas peu graves, il est absolument impuissant, tant pour l’investigation que pour le traitement, dans les cas de déficit psychique fmportant et de dissolution de la personnalité.

En face de ces résultats, il importe de mettre en balance les dangers de l’analyse sous narcose. Ils tiennent à l’état d’extrême suggestibilité que provoque chez le sujet l’anesthésie au pentothal, aggravé encore par le fait que la plupart du temps le malade ne parle pas spontanément et qu’il faut l’interroger. (1) Quelle délicatesse, quelle finesse, quelle sollicitude ne faut-il pas alors au médecin? Il doit interroger tout en s’efforçant de n’être qu’un témoin. Il doit craindre de multiplier les séances qui risquent d’indisposer le malade et de lui faire perdre confiance. Il doit éviter de poser

(4) « Le sujet est certainement beaucoup plus suggestible qu'à l’état de veille. » (Cossa. Annales méd. psych. déc. 1945, p. 479.)

des questions maladroites qui peuvent suggérer et inoculer au patient des thèmes susceptibles de compliquer ou d’aggraver la maladie. Il doit veiller à ne pas provoquer, par des découvertes trop brusques, des réactions graves qui peuvent aller jusqu’au suicide. La narco-analyse cumule les dangers tant des méthodes de Freud que des méthodes de la suggestion hypnotique : risque non seulement d’une « culture du pithiatisme » mais risque encore de « favoriser certaines réactions délirantes dangereuses. On ne saurait se livrer dans un domaine aussi délicat à de coupables tenlatives qui risqueraient de créer ce qu'on voulait . guérir. »

Tous les praticiens, 1l est vrai, ne sont pas d'accord à ce sujet. Mais ceux qui pensent que la suggestibilité n’est en rien modifiée ne nient pas le péril de déformation du psychisme. « On ne saurait en effet oublier que l’organisme tout entier et l’encéphale en particulier sont tout de même soumis à l’action d’un toxique. Le psychisme est indiscutablement vu à travers le prisme d’un barbiturique. » C’est pourquoi il ne saurait être question de considérer que la narcose provoque une extériorisation de la vérité : « Le fait qu’au cours de la narcose l'aptitude à la simulation et à la dissimulation se trouve inhibée, paralysée ou démasquée ne signifie nullement que l'évocation des aspirations secrètes et des tendances profondes soient toujours l’expression de la vérité. » (4)

La part de l'interprétation est donc considérable : la narco-analyse ne doit « jamais se borner à un simple enregistrement passif du contenu psychologique des patients. » Les risques d'erreurs

{1) ConniL et OLLivier, Études de neuro-psychopathologie infantile, pp. 11, 40.

sont alors importants ; le souci constant des praticiens est de les éliminer au mieux. C’est ainsi que le professeur Delay s'efforce d’élargir le champ d'investigation de la méthode en appuyant l’analyse psychique, souvent incertame, sur une analyse du comportement somatique, gestes, mimiques, attitudes : « Zl est de nombreux cas, ü faut bien le dire, où, même avec une technique accomplie et une préparation minutieuse, on obtient des résultats médiocres, partiels, sans valeur ou nuls. C’est pourquoi il faut toujours étendre à l'exploration psychique l'observation des phénomènes somatiques qui, eux, donnent à coup sûr, dans presque chaque cas, un résultat positif dont l'interprétation est des plus instructives. »

Même avec des données ainsi complétées et recoupées, cette narco-analyse « psycho-somatique » est d’un emploi d’une déhcatesse extrême : « L’interprétation des données fournies par la psychanalyse chimique doit être soumise au crible d'une critique serrée. Cette méthode exige une grande expérience et des connaissances psychologiques très étendues de la part de ceux qui l’emploient. Ce sont là des conditions essentielles pour que la narcoanalyse garde toute sa valeur et qu'elle ne risque pas de devenir un danger à la merci des médecins aussi incompétents qu'inexpérimentés, et surtout, enfin, pour qu’elle ne tombe pas dans le domaine de l'interprétation romanesque et de la fantaisie pure. » (1)

Il convient d’ajouter qu’à côté de cette circonspection de l’ordre technique, la plupart des praticiens de la narco-analyse sont attentifs à la prudence morale qu’elle requiert. Rien de plus

(1) Connie et OLrivier. Problèmes de sélection et d’actualités médico-sociales, pp. 145-146.

délicat, en effet, que cette confiance provoquée qui ne peut être légitime, selon l'expression de l’un d’eux, que dans le cadre d’un « contrat moral » (1) entre le médecin et son malade — fait de confiance et de libre acceptation — et hors duquel la narcose serait une sorte d’escroquerie et de viol. Et d’insister sur la préparation du malade, aussi bien lointaine que proche, pour provoquer d'avance et conserver ensuite une confiance qu'il serait illégitime et insuffisant tout à la fois d'attendre du seul effet de la drogue. Et l’on ne saurait trop admirer — car cela seul peut justifier l'emploi de procédés aussi redoutables — cette émouvante inquiétude et cette sorte de charité fraternelle qui doublent le sens critique du chercheur par la pitié active et prudente du médecin.

On ferait erreur en s’imaginant que tous les psychiatres qui la pratiquent sont d’accord sur l'efficacité et les bienfaits de la narco-analyse. Les réticences ne s’expriment guère dans les revues scientifiques où 1l est bien naturel qu’on communique plutôt des succès que des échecs. Les conversations privées laissent percer plus de scepticisme : « Certes, nous écrit un praticien, j'a obtenu des résultats indéniables, mais chez des malades dont l'affection mentale devait, d’après le pronostic clinique, évoluer spontanément vers la guérison, en un temps plus long. J'ai observé aussi des résultats purement spectaculaires, avec levées subites de « barrages » mais suivies de rechute et parfois d’aggravation. » Et encore : « Comme pour

(1) Corniz et OLLIVIER. Études de neuro-psychopathologie infantile, p. 40.

tous les procédés nouveaux, on assiste au début à un afflux de publications favorables, bientôt suivi de quelques publications critiques: finalement le nombre de celles-ci augmente et quelques cas seulement restent reconnus comme bénéficiaires de la nouvelle méthode. » — C’est une loi de la recherche, bien sûr. Mais n'oublions pas qu'il y a des modes en médecine! Qui pratique encore aujourd’hui la suggestion hypnotique de Charcot? Qui, sans méfiance n1 résérve, l’analyse freudienne?

Même sur la portée de la méthode, on n'est pas d’accord. Certains psychiatres entreprennent de véritables cures de narco-analyse tandis que d’autres, craignant de provoquer des déformations, des défenses, ou de favoriser une forme insidieuse de toxicomanie, s’en tiennent à des séances rares et même uniques. Tels praticiens considèrent la narcose comme un moyen thérapeutique, mais tels autres enregistrent seulement à son actif quelques orientations ou rectifications de diagnostic dans des cas difficiles. Tels plus sévères encore déposent un bilan zéro, n'ayant rien obtenu par elle qu'ils n’aient pu connaître et traïter par les moyens classiques.

De ces incertitudes nous ne conclurons rien ni pour ni contre l’emploi strictement médical de la narco-analyse. Cela n’est pas de notre compétence et ce n’est pas notre dessein. Mais 1l fallait mettre en évidence les étroites limites et les incertitudes du procédé. Ce serait un véritable abus de confiance scientifique que d’ériger un procédé qui en est encore aux tâtonnements de la recherche en une technique si assurée qu’elle aurait sans discussion sa place dans les procédures judiciaires. Il est bien certain d’abord que rien ne permet de présenter la narco-analyse comme une sorte de technique de linterrogatoire et de l’aveu. Rien

ne permet non plus d’affirmer qu’un procédé à l'égard duquel les psychiatres sont s1 prudents et si divisés puisse fournir un moyen de doser à coup sûr des degrés de simulation ou de responsabilité. On ne peut même pas tenir l’examen sous narcose pour si fécond dans ses résultats qu’on doive conclure à l’utihité certaine de son emploi en diagnostic légal. Bref, le procédé ne possède ni la certitude ni la nécessité qui justifieraient son passage de la clinique au Palais. Nous donnerons les raisons juridiques et morales qui, elles, s'opposent à ce passage; constatons dès maintenant que nous ne trouvons 1c1 aucune certitude scientifique qui pourrait l’imposer.

C’est la science elle-même — les incertitudes de la science elles-mêmes — qui marquent les limites d’un emploi légitime de la narco-analyse.

ÏIT. — LE cHOC AMPHÉTAMINIQUE.

On n’a pas encore envisagé explicitement l’utilisation du choc amphétaminique en expertise médico-légale. Il n’en est pas moins nécessaire à notre objet de donner quelques indications médicales sur cette nouvelle méthode, ses résultats et ses perspectives. (1)

Rappelons que le procédé consiste en une injection intraveineuse d’une dose massive (15 mgr.)

(4) Deray etc... Le choc amphétaminique. (Bulletin de la Soc. méd. des hôp. de Paris 4948. No 9-40-11, p. 309. Masson édit.) Cf. également : J'usTiIN-BesANÇON. Les psychamines. (Entretiens de Bichat 1948.) SABRIE. Nouveau développement dans l'étude des arnines psychotoniques. (Revue médicale française 1948.) Annales médico-psycho-

de méthyl-amphétamine. C’est une méthode de choc c’est-à-dire de brutale dislocation du psychisme. En ce sens elle s'apparente à toutes les méthodes de ce nom. Qu'il s’agisse du choc de l’électrocution (électro-choc) ou de la crise convulsive (cardiazol) ou du coma provoqué par un brusque abaissement de la glycémie (insuline) ou de la décharge psychique brutale occassionnée par l’amphétamine, le principe est le même :

obtenir, soit par une brusque levéé des blocages, soit au contraire par l’élilmination amnésique des éléments morbides, une désagrégation qui permette uné réorgamsation nouvelle.

Toutefois le choc amphétaminique n’a qu’une portée thérapeutique très limitée, et son utilité semble se réduire à l’établissement du diagnostic. (1)

C’est seulement dans les psychonévroses et les névroses que le choc amphétaminique présente à la fois un intérêt diagnostic et une utilité thérapeutique : « Dans les états dépressifs de type neurasthénique pur l’action de la méthyl-amphétamine apparait spectaculaire. Elle ne saurait évidemment constituer un traitement de fond, mais peut être utilisée de façon transitoire, en particulier pour donner prise à la psychothérapie. » Kile a d’autre part, à dose ordinaire et prolongée, une action euphorisante dans la psychothérapie des affections neurologiques chroniques et dans les dépressions consécutives aux maladies infectieuses.

Hors de là, dans les psychoses et dans les états de dissolution de la personnalité, le choc amphé-

logiques passim et particulièrement : 1947, p. 50; 1947, p. 271: 1948, p. 80. |

(1) Tout ce qui suit est cité d’après DELAy. Le choc amphétaminique (loc. cit., pp. 315 et suiv.)

taminique n’a qu’un intérêt diagnostic. « Son inefficacité thérapeutique est absolue » mais 1l permet, en déclenchant ou en aggravant, souvent de façon brutale et dramatique, certains symptômes, de mettre en évidence les éléments d’un diagnostic. Une façon, en somme, de rendre le fou plus fou, afin de s’assurer qu’il l’est bien et de quelle sorte... Voici la classification présentée par le professeur Delay.

C'est dans les psychoses maniaques que l’action du choc amphétaminique est la plus évidente. « Le syndrome est toujours transitoirement aggravé, soi qu'il s'agisse du passage d'un état hypo-maniaque à un état maniaque franc, soit qu'il s'agisse d’une aggravation considérable d’un accès franc avec apparition d’une agitation motrice frénétique et d’un flot de paroles incompréhensibles à force de précipitation. »

Dans les psychoses mélancoliques, même « exaltation souvent spectaculaire des symptômes. » Le choc agit ici par aggravation de l’anxiété, si brutale qu’elle va parfois jusqu’au raptus, c’est-àdire à la décharge violente de l’angoisse dans une tentative de crime ou de suicide, et. qu'il faut annuler aussitôt les effets du choc par une injection de barbiturique. C’est surtout dans les mélancolies avec stupeur que le choc est instructif, car il permet de rompre le mutisme qui s’opposait à l’investigation et 1l extériorise les idées délirantes, particulièrement les délires d’autoaccusation.

Dans les schizophrénies ou dissolutions de la personnalité, le choc amphétaminique a des effets plus complexes et permet des différenciations plus poussées. Dans le cas où il existait des signes de catatonie, ceux-ci sont accentués et d’autant plus nettement qu’ils étaient moins marqués avant

l'injection : le malade présente alors de l’immobilité ou une agitation motrice lente avec mouvements stéréotypés et conservation des attitudes imposées ; en même temps la loquacité est diminuée, parfois jusqu’au mutisme. Dans le cas où il n’existait pas de symptômes de catatonie, le choc amphétaminique peut alors, soit en faire apparaître qui étaient cachés, soit simplement préciser les symptômes de schizophrénie : aggravation de la discordance et de l’ambivalence, (actes et paroles contradictoires) du délire, de la désorganisation du langage, ce qui permet un diagnostic précoce des états incertains.

Îl est intéressant de noter les rapports du choc amphétaminique et de la narco-analyse.

Dans certains cas où le barbiturique n’a aucune prise l’amphétamine permet une exploration et une thérapeutique : par exemple, lorsqu'il s’agit de révéler une anxiété sous-jacente que le pentothal atténuerait et que le choc amphétaminique aggrave et rend apparente ; de même lorsqu'il y a intérêt à obtenir une décharge émotionnelle que le barbiturique ne détermine pas toujours mais que provoque l’amphétamine.

« Îl semble que les deux méthodes aient des indications différentes : la narco-analyse explorant le subconscient, trouverait plutôt ses indications dans l'exploration des amnésies hystériques, alors que le choc amphétaminique, provoquant l’extériorisation discontinue de conscience, serait plutôt un mode d'action sur les réticences. » |

Il est des cas pourtant qui relèvent de l’association des deux méthodes. Soit qu’on se serve, ainsi que nous l'avons vu plus haut, de la narcose au barbiturique pour atténuer les effets du choc

amphétaminique dès que le diagnostic est éclairé, particulièrement pour arrêter la décharge anxieuse lorsqu'elle vient à prendre des proportions dramatiques. Soit qu'inversement on détermine le choc amphétaminique sur une narcose préalable, afin d'augmenter par le brusque réveil artificiel de ce sommeil artificiel la décharge anxieuse ou émotionnelle, et pour provoquer une libération foudroyante des éléments psychologiques réticents ou sous-jacents. « L’endormissement progressif à l’'amytal suivi d'un réveil brusqué à la métédrine rend urgente l’extériorisation verbale des contenus de conscience avec une force explosive jusqu'alors inconnue. » (1) ©

[ci non plus nous n’avons pas le dessein d’envisager la portée médicale de ces terribles méthodes, qui n’en sont encore, d’ailleurs, qu'aux recherches de début. Mais il est impossible, en raison même de cette brutalité et de cette nouveauté, de ne pas s'inquiéter de ce qui se passerait si elles venaient à déborder leur usage strictement psychiatrique. Personne, à notre connaissance, n’a proposé explicitement leur utilisation en expertise légale (2). C’est sans doute que de pareïls procédés de désintégration psychique ne laissent pas de provoquer chez leurs promoteurs eux-mêmes une certaine inquiétude — et une appréhension pire encore à les libérer des étroites contraintes et des garanties de la pratique mé-

(4) Deray. La narco-analyse ne doit pas devenir le sérum de vérité. (Figaro 12 nov. 1948.) « Progrès inquiétants » déclare l’auteur même de ces recherches.

(2) Ce qui n’exclut pas qu’on ait pu les pratiquer effectivement. Nous citerons plus loin, de 9%, un cas d’emploi de la pervitine dans une expertise de simulation.

dicale proprement thérapeutique. Il n’y a plus ici de sécurité hors le secret du laboratoire et de la clinique.

Le problème médico-légal se pose donc surtout à propos de la narcose barbiturique —- et c’est sur ce point que nous ferons porter notre étude. A aucun moment pourtant 1l ne faudra oublier que le pentothal n’est qu’un début et que la question, virtuellement, se prolonge et s’aggrave. La narcoanalyse et le choc amphétaminique sont liés.

Comment penser à l’usage judiciaire de la première sans penser à ce qu'y ajouterait l’usage du second? S’il y a quelques raisons d'interdire au pentothal les portes du Palais elles se trouveront sérieusement renforcées par l’allure de l’inquiétant compagnon qu'il entraîne avec lui:

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