La charité sur les ch. de bat., u" de janvier
officiers de tirailleurs, qui n'en eurent chacun que dix à leur disposition et ne durent en user qu'avec beaucoup de prudence.
Des balles analogues avaient été également introduites en Suisse, en Prusse, en Autriche et en Bavière, lorsque vers la fin de l'année 1867 un autre modèle de balles explosives, sans capsule, fut proposé au gouvernement russe. Il était destiné à être employé tant pour les carabines que pour les mitrailleuses. Cette invention présentait certains avantages techniques, mais au point de vue de l'humanité son excellence était plus contestable. Le projectile nouveau contenait, au lieu de poudre ordinaire^ une composition fulminante qui prenait feu au contact d'un corps mou tel que celui de l'homme. En outre, tandis que la balle à capsule n'éclatait jamais, la balle à fulminate éclatait toujours.
D'honorables sci*upules naquirent de cette situation dans l'esprit du général Milutine, ministre de la guerre, lorsqu'il se fut convaincu que ce terrible engin de destruction, après s'être brisé dans le corps d'un homme, devait nécessairement y former une plaie mortelle et très-douloureuse, et que les gaz et résidus produits par l'inflammation du fulminate, influant
d'une manière pernicieuse sur l'organisme liumain, devaient augmenter inutilement les souffrances causées par les blessures. Avant de se résoudre à l'adopter, le ministre se posa donc la question suivante : l'introduction des balles explosives peut-elle être justifiée par quelques-unes des exigences de la guerre? C'était, appliquée à un cas particulier, la même demande que Vattel s'était jadis adressée : « Il faut bien que vous frappiez votre ennemi pour surmonter ses efforts; mais s'il est une fois mis hors de combat, est-il besoin qu'il meure inévitablement de ses blessures ^ ? »
Les conclusions du ministre, accompagnées d'une remarquable profession de foi relative aux limites du droit de nuire à l'ennemi, furent les suivantes :
« Il est hors de doute, dit-il, que les balles explosives peuvent être utiles pour faire sauter les caissons ; mais, employées contre des êtres vivants pour aggraver leurs blessures, elles doivent être classées au nombre des moyens barbares, qui ne trouvent aucune excuse dans les exigences de la guerre, et c'est pourquoi il n'y a pas lieu d'introduire des armes meurtrie-
1 Vattel, Le Droit, des gens, liy, III, ch, viii, g 156.
res^ qui ne peuvent qu'aggraver les calamités, sans avantage pour le but direct de la guerre,
{( L'usage d'une arme doit avoir uniquement pour objet raft'ailjlissoment des forces militaires de l'ennemi ; il suffit de mettre hors de combat un nombre considérable d'hommes, mais ce serait de la barbarie que de vouloir aggraver les souffrances de ceux qui ne peuvent plus prendre part à la lutte.
« En conséquence il semblerait nécessaire d'exclure, par un engagement international, l'usage des balles explosives ou du moins de ne les employer qu'à faire sauter des caissons.
« Cependant, en examinant de près la question, des doutes peuvent surgir sur l'efficacité de cette restriction : comment et qui pourra contrôler l'emploi des balles explosives à l'heure du combat, et constater qu'on ne s'en est servi que pour faire sauter les caissons et non contre les hommes ? Môme en admettant la plus loyale observation des engagements pris , il sera toujours difficile de limiter strictement l'usage de ces balles explosives.
« Le ministre de la guerre russe proposerait donc, soit de renoncer complètement à l'usage des balles explosives, soit d'employer exclusivement les balles à capsules, lesquelles ne faisant
explosion qu'au contact des corps durs^ ne peuvent servir qu'à faire sauter des caissons. »
L'avis ouvert par le général Milutine offrait à la Russie l'occasion, de donner au monde une preuve de modération, en résistant à l'entraînement général, et en protestant de cette manière contre les raffinements meurtriers, que notre génération multiplie coup sur coup, malgré le progrès des idées humanitaires.
« On voit en effet, disait-on, d'un côté l'Europe et l'Amérique se préoccuper du sort des blessés en temps de guerre et s'imposer de grands sacrifices pour l'alléger; de l'autre la science moderne, encouragée et soutenue par les gouvernements, se j^réoccuper constamment d'augmenter le nombre des blessés et d'aseraver les conséquences de la guerre. » Contraste bizarre, étrange inconséquence, mais qui tournera en définitive au préjudice de la guerre, en provoquant une réaction salutaire. Déjà on a jugé qu'il était urgent de s'arrêter dans cette voie et d'y tracer au moins des limites.
L'empereur Alexandre épousa les vues de son ministre, mais il pensa que ce serait faire une œuvre incomplète que d'interdire à l'armée russe l'emploi des balles explosives, sans faire admettre la môme règle par les autres couver-
nomeiits. OiUi'o cg qu'il y avait d'équitable à demander sur ce point la réciprocité, le czar devait se flatter d'arriver beaucoup plus vite à faire adopter ses idées en proposant de les inscrire dans une convention internationale, qu'en se bornant à donner un exemple que les autres puissances n'auraient suivi qu'à des intervalles plus ou moins éloignés. 11 convoqua donc une conférence, à laquelle tous les gouvernements furent invités à prendre part par l'organe de leurs représentants à Saint-Pétersbourg. Le projet de protocole ou de résolutions soumis à leurs délibérations était rédigé comme suit :
« Considérant que les progrès de la civilisation doivent avoir pour effet d'atténuer autant que possible les calamités de la guerre ;
« Que le seul but légitime que les États doivent se proposer dans l'état de guerre est l'affaiblissement des forces militaires de l'ennemi;
« Que pour répondre à ce but il suffit de mettre hors de combat le plus grand nombre d'hommes possible, et que ce serait dépasser ce but que de recourir à l'usage d'armes tendant, soit à rendre inévitable la mort de ceux qu'elles atteindraient, soit à aggraver les souffrances des hommes mis hors de combat;
« Il a été résolu d'un commun accord de pros-
crire de l'armement des troupes en temps de guerre les balles dites explosives qui^ sans être munies de capsules, renferment une composition fulminante et peuvent éclater même au contact de corps offrant peu de résistance, comme le corps des hommes et des chevaux.
En conséquence, les soussignés
ayant reçu à ce sujet les ordres de leurs cours, ont été autorisés à exprimer en leur nom la résolution de renoncer absolument à l'emploi de ces projectiles comme arme de guerre, et de n'en permettre l'usage ni pour le tir des fusils ordinaires, ni pour celui des engins désignés sous le nom de mitrailleuses, ni même pour la mitraille à canon,
« Les Puissances qui adhéreraient au présent protocole se réservent de s'entendre ultérieurement, en vue des perfectionnements qui pourraient être apportés à l'avenir dans l'armement des troupes, afin de maintenir les principes généraux qu'elles ont posés, en traçant d'un commun accord aux exigences de la guerre les limites prescrites par les lois de l'humanité. »
La conféience, qui prit le nom de Commission militaire internationale, tint sa première séance le 28 octobre -9 novembre 1808. Presque tou-
Les les puissances européennes y uvaienL des représentants savoir :
Pour l'Autriclie M. le prince d'Arenberg, commissaire militaire ;
Pour la Bavière, M. le comte de Tauffkirchen;
Pour la Belgique, M. le comte Errembault de Dudzeele ;
Pour le Danemark, M. de Vind ;
Pour la France, M. 1 comte de Miribel, commissaire militaire ;
Pour la Grande-Bretagne, M. le général Saint- George, commissaire militaire ;
Pour la Grèce, M. le comte Métaxa;
Pour l'Italie, M. le chevalier de Biandra, commissaire militaire ;
Pour les Pays-Bas, M. le baron de Gevers ;
Pour le Portugal, M. le comte de Rilvas ;
Pour la Prusse, M. le colonel Scliweinitz, commissaire militaire ;
Pour la Russie, M. l'aide de camp général Milutine, ministre de la guerre, président de la commission, MM. les lieutenants généraux prince Massalsky et Versmann, M. le conseiller privé baron Jomini, délégué du ministère des affaires étrangères.
Pour la Suède, M. le général de Bjôrnsljerna ;
Pour la Suisse, M. le consul général Glinz ;
Pour la Turquie, M. Carathéodory-Effendi ;
Pour le Wurtemberg, M. d'Abèle ;
Le chargé d'affaire de Perse, Mirza Assedullah Khan, participa aussi aux travaux de la commission dans les séances subséquentes.
Une correspondance préalable avait permis de constater un accord unanime pour proscrire les balles explosives, et cela de la manière la plus large, c'est-à-dire sans distinction de balles à capsules ou sans capsules, et ce fut dans ce sens que la déclaration fut rédigée. On comprit que si l'on autorisait les unes tout en proscrivant les autres, que si en outre L'on ne tolérait l'emploi des premières que contre les caissons, l'observation de ce règlement présenterait de grandes difficultés pratiques, et que l'on ne pourrait exercer sur les combattants qu'un contrôle passablement illusoire. Il n'y a pas d'ailleurs de différence essentielle entre ces diverses sortes de projectiles, que des expériences décisives ont prouvé avoir tous la propriété de prendre feu en frappant le corps d'un homme. C'est pour cette raison que, sur la demande de la Suisse, on enveloppa dans le même ana thème les balles fusées, non explosives mais incendiaires. On n'a cependant compris, dans la prohibition, que les
projectiles d'un poids inférieur à 400 grammes, afin de ne pas l'étendre à l'artillerie, pour laquelle l'emploi des projectiles explosibles ou inflammables peut mieux se justifier.
Qu'il nous soit permis de rappeler qu'en 1 866, dans un ouvrage présenté au concours ouvert par le Comité central prussien de secours auxmilitaires blessés, et couronné par ce comité', nous avions cherché à éveiller l'attention des comités de secours sur les moyens de destruction, les engageant à prendre en main à cet égard la cause de l'humanité et à stigmatiser les abus dont ils seraient les témoins. « Il y a, disionsnous (page 367) une limite à poser aux horreurs de la guerre, limite idéale, établie par la conscience, et qui varie en fait suivant les temps et les lieux, avec la délicatesse du sens moral. »
Cherchant à poser les termes du problème, nous les avions trouvés définis, avec une précision en quelque sorte mathématique, dans cette phrase de M. Audiganne : « Toute souffrance inutile, tout dommage qui n'affaiblit pas sérieusement l'ennemi en vue de l'amener plus vite à la paix, voilà ce que réprouve la con-
] . Moynier et Appia, la Guerre et la Charité.
science de riiumaniié, voilà ce que doit rejeter le moderne droit des gens. ^ »
L'étude de cette question nous avait conduit à recueillir à son sujet des opinions fort opposées^ qu'il est peut-être intéressant de rapprO' cher ici de l'œuvre de la commission militaire.
La plus contraire aux idées qui ont définitivement prévalu est celle du général prussien de Clausewitz. « Des esprits philosophiques^ at-il dit;, pourraient concevoir l'existence de quelque méthode artificielle pour désarmer ou terrasser un adversaire sans lui infliger trop de blessures, et voir dans cette idée la vraie tendance de la guerre. Quelque spécieuse qu'en soit l'apparence, il importe de détruire cette erreur, car dans une chose aussi dangereuse que l'est la guerre, ce sont précisément les erreurs résultant de la bonté d ame, qui sont les plus pernicieuses.... Jamais on ne poui*ra introduire un principe modérateur dans la philosophie même de la guerre sans commettre une absurdité ^ »
Heureusement nous avions pu opposer à cette manière de voir, celle du docteur Landa de