Ibid
Ici se termine la première période de Thistoire de la neutralité, période qui embrasse les précurseurs lointains de l'œuvre accomplie en
Un long intervalle la sépare de la seconde, dans laquelle, par une coïncidence frappante, les tentatives se succèdent coup sur coup. La guerre d'Orient, de 1853 à 1856, et celle de Lombardie en 1859, furent appare-mment la cause de cette recrudescence d'intérêt en faveur des blessés, dont le triste sort avait fortement préoccupé l'attention publique.
Après un demi-siècle d'oubli, l'idée de la neutralité trouva trois apologistes qui la prônèrent presque simultanément, à l'insu les uns des autres et dans trois pays différents, à Nar pies, à Paris et à Genève. Il n'est pas sans intérêt de constater la conformité de vues des trois écrivains qui la proposèrent alors, et, de peur de les dénaturer, nous les repi^oduirons dans les termes mêmes dont ils se sont servis.
Le premier en date, le docteur Palasciano, dans un discours, prononcé, le 28 avril 1861, devant l'Académie Pontaniana, à Naj^les, attira l'attention de ce corps sur l'imperfection des soins donnés aux blessés. Ayant reconnu
la nécessité de l'immobilité, de l'air pur et de plus grands secours pour améliorer leur sort, il disait: «Afin de diminuer le nombre des cas de mort parmi les amputés, autant que pour soustraire à l'amputation beaucoup de membres fracassés, il serait indispensable que les gouvernements vinssent en aide à la science médicale, laquelle seule ne peut exempter de transporter les blessés et ne peut leur fournir le personnel et les moyens nécessaires pour qu'ils soient traités dans l'endroit même du combat. Il faudrait que les puissances belligérantes, dans la déclaration de guerre, reconnussent réciproquement le principe de la neutralité des combattants blessés ou gravement malades, pendant tout le temps du traitement, et qu'elles adoptassent chacune pour soi l'augmentation illimitée du personnel sanitaire, pendant toute la durée de la guerre*. » Dans un discours subséquent, le docteur Palasciano compléta sa pensée, en indiquant comment il concevait la mise en pratique du principe de la neutralité des blessés. «Il aurait suffi V que les armées belligérantes fussent obligées de se
1. Palasciano, La neutralita déi feriti in tempo di guerra. Dîscorsoletto..,. adii 28 aprili 1861, p. 8.
restituer réciproquement tous les prisonniers blessés, immédiatement après chaque combat ; 2*^ de faire soigner sur l'endroit même du combat, par le personnel sanitaire respectif, tous lès blessés qui n'auraient pas pu être rendus à cause de la gravité de leurs lésions ; 3° le personnel sanitaire suffisant pour soigner les hommes laissés en traitement sur le territoire ennemi, devrait y passer avec escorte et sauf-conduit, y rester le temps nécessaire, et être ensuite reconduit, en un moment de trêve, aux avantpostes ou à la frontière ennemie ; 4° les vivres, le logement et les médicaments seraient fournis sur le territoire ennemi par le commissariat local, contre billets des médecins autorisés, et payés après la guerre; 5° dans le siège des places, outre la restitution réciproque des blessés, il pourrait être permis aux assiégés de faire sortir leurs propres malades, toutes les fois qu'un État neutre voudrait les recevoir ou lorsque la générosité des assiégeants leur offrirait un asile ^ »
Le docteur Palasciano a continué dès lors à faire une active propagande en faveur de ses idées, notamment dans un journal périodique qu'il publie depuis l'année 1 866, sous le titre
1. Palasciano, La neutralita dei feriti in tempo di guerra. Discorso letto.... addi 29 dicembre 1861, p. 15.
de : Archivio di memorie ed osseruazioni di chi rurgia pratica.
MarcbaDt, sans le savoir, sur les traces du docteur Palasciano, M. Henri Arrault, fournisseur de l'armée française, désireux aussi de voir améliorer le sort des blessés, publia le 10 juin 1861, une brocbure oii se trouve le passage suivant :
(( On trouve toujours d'utiles enseignements dans les œuvres d'un homme de génie, avais-je l'honneur d'écrire à M. le baron Larrey. La lecture des Mémoires et campagnes de votre illustre père m'a inspiré les pensées suivantes, que je vais avoir l'honneur. Monsieur, de vous soumettre.
« L'homme qui, dans un guet-apens vient de prendre la vie de son semblable, se place en dehors du droit commun, en dehors de l'humanité.
a C'est pour qu'un pareil forfait ne reste pas impuni, que les chefs d'États ont fait des lois d'extradition.
« Eh bien ! pourquoi, dans un autre ordre d'idées et dans un but d'humanité, ces chefs d'États ne diraient-ils pas ceci :
« Du moment où l'arme tombe de ses (( mains, le soldat blessé n'a plus d'ennemi :
« il a droit aux égards de tous et il devient un « objet de secourable pitié.
(( Comme^ dans tous les temps et chez tous « les peuples , les chirurgiens militaires n'ont « jamais fait de distinction entre les blessés « d'un champ de bataille^, comme vainqueurs « et vaincus ont toujours des droits égaux à «leur humanité^ et que^, par ce noble dévoue c( ment à leurs semblables, ils commandent à « tous l'admiration et le respect....
« Déclarons qu'à l'avenir :
« r Seront regardées comme inviolables les « personnes des chirurgiens militaires ;
(( 2° Ne seront plus regardés comme prises de « guerre les fourgons d'ambulances, les ambulan- « ces légères et tous les objets quils renferment, « car ce bien est celui de tous les blessés;
« 3° Sera regardé comme inviolable et sacré id* endroit d'un' champ de bataille choisi par les (( chirurgiens pour le pansement des blessés ; on « y plantera des drapeaux noirs, comme ceux « qu'on place sur les hôpitaux d'une ville as- « siégée, et qui diront à tous que cet asile des « nobles souffrances doit être respecté;
« 4° Lorsque les chirurgiens d'une armée en « retraite auront remis leurs blessés entre les « mains des chirurgiens de l'armée victorieuse,
« ils seront protégés et reconduits dans les rangs « de leurs nationaux, avec le respect et la consi- « dération que méritent des hommes qui consa- : « crent et exposent leur vie pour sauver celle de « leurs semblables ;
« 5" Les soldats infirmiers seront également respectés, et ils suivront leurs chefs ;
« Comme signes distinctifs de leur mission humanitaire, les chirurgiens porteront une écharpe blanche ou tout autre signe visible quij puisse les faire immédiatement reconnaître; etc.... »
(( J'ignore si de pareils traités internationaux seraient facilement réalisables; mais s'ils existaient, je crois qu'ils seraient un éclatant hommage rendu à la civilisation, à l'humanité. Je crois que les souverains s'honoreraient en les signant.
« Reconnaître officiellement la solidarité morale qui existe, au point de vue de l'humanité, entre les chirurgiens militaires de toutes les nations;
a Placer les chirurgiens en dehors de la sphère où s'agitent les intérêts et les passions de la politique ;
(( Détruire les causes qui peuvent les empêcher d'accomplir leur sainte mission et qui les ont forcés quelquefois à abandonner leurs blessés!
« C'est là^ monsieur^ une entreprise qui mérite d'être tentée! C'est une tâche qui vous appartient!
« Avec le crédit mérité dont vous ouissez près d'un puissant prince^, et avec le nom que vous portez^ entreprendre^ c'est réussir ! . . . .
« Tout en approuvant mon idée^, quelques personnes m'ont fait observer qu'elle était reconnue et acceptée par toutes les nations civilisées^ et que les chirurgiens militaires n'étaient plus aujourd'hui considérés comme prisonniers de guerre.
« C'est beaucoup sans doute^ et cela fait honneur à la civilisation de notre époque; mais ce n'est pas assez; et il est^ je crois^ plus sage d'enchaîner la volonté des hommes par un droit écrit, que de se fier à leur générosité qui est mobile et capricieuse comme leurs passions.
« Un contrat synallagmatique entre les souverains, serait plus fort et plus rassurant qu'un usage, et donnerait à l'institution que je propose une auguste sanction, qu'elle ne saurait avoir sans cela.
« Que de choses surgiraient de cette institution ainsi placée sous la protection officielle des chefs des peuples!...
(( Le chirurgien deviendrait, sur le champ do bataille, l'objet d'un respect égal à "celui dont le prêtre est entouré dans le temple, et il puiserait dans ce respect de tous, le calme, le sang-froid et la force nécessaires, sans lesquels il ne pourra jamais qu'incomplètement remplir sa mission.
« Le soldat verrait ses souffrances amoindries ;
(( Sa vie mieux protégée ; « Son moral raffermi !
« Ce serait en vérité un bien splendide spectacle que cette réunion de deux corps de chirurgiens militaires échangeant entre eux ces paroles sur un champ de bataille :
« Nous vous remettons nos blessés qui sont «vos frères, comme vos blessés sont les nôtres.»
(( Ce serait la plus magnifique application de ces paroles du Christ : « Aimez-vous, se- « courez-vous les uns les autres ! »
(( Si je me laisse bercer par des illusions, si je fais un rêve, je demande qu'on ne me réveille pas\ »
Enfin, M. Henry Dunant, de Genève, dans un ouvrage intitulé : Un Souve?iir de Solférino, qui
1. H. Arrault, Notice sur le perfectionnement du matériel des ambulances volantes, 28 k 31.
parut en 1862, se préoccupa du même sujet; mais sa pensée dominante était F? '^jonction de secoureurs volontaires au service de santé officiel, pour suppléer à l'insuffisance de son personnel, et il proposa la neutralité comme un moyen de faciliter la réalisation de ce projet, attendu que le zèle charitable de plusieurs pourrait bien être refroidi par l'absence d'une protection légale. Le mot même de neutralité ou de neutralisation ne se trouve pas dans l'ouvrage dont nous parlons, mais il y est fait une allusion fort transparente dans le passage suivant :
« Dans des occasions extraordinaires, comme celles qui réunissent, par exemple, à Cologne, ou à Châlons, des princes de l'art militaire de nationalités différentes, ne serait-il pas à souhaiter qu'ils profitassent de cette espèce de congrès, pour formuler quelque principe inlernational, conventionnel et sacré, lequel, une fois agréé et ratifié, servirait de base à des sociétés internationales et permanentes de secours pour les blessés, dans les divers pays de l'Europe? Il est d'autant plus important de se mettre d'accord et de prendre d'avance des mesures, que, lors d'un commencement d'hostilités, les belligérants sont déjà mal disposés les uns en-
\'ers les autres, et ne traitent plus les questions qu'au point de vue de l'intérêt exclusif de leurs ressortissants. ))
Jusqu'à ce moment nous n'avons vu que des stipulations éphémères, des aspirations, des discours et des livres. Mais il s'agissait de passer de la théorie à l'exécution, de sortir de cette phase de tâtonnements et de se placer hardiment sur le terrain de la pratique. C'est à ce moment que Genève commence à jouer un rôle actif.
Déjà dès le mois de février 1863, par l'initiative de son président, la Société génevoise d'utilité publique s'emparait de la question, et un Comité, chargé par elle d'aviser aux voies et moyens, résolut de convoquer une conférence internationale, à l'effet d'étudier ce qu'il pourrait y avoir à faire sous ce rapport.
Ce Comité inscrivit dans son programme une proposition tendant à ce que « les gouvernements de l'Europe déclarassent que, désormais, le personnel médical militaire et ceux qui en dépendent, y compris les secoureurs volontaires reconnus, seraient regardés comme personnes
neutres par les puissances belligérantes.» C'était beaucoup ; si l'on poiiyait obtenir cela, on avait cause gagnée.
La Conférence siégea à Genève du 26 au 29 octobre 1 863, et se montra pleinement sympatliiq;ue aux idées qui viennent d'être rappelées. Elle décida en outre la création d'un réseau de Comités de secours dans tous les pays, et émit le vœu « que la neutralité fût proclamée en temps de guerre, par les nations belligérantes, pour les ambulances et les hôpitaux , et qu'elle fût égale- i ment admise de la manière la plus complète pour le personnel sanitaire officiel, pour les in^ ' firmiers volontaires, pour les habitants du pays qui iront secourir les blessés, et pour les blessés eux-mêmes ;
« Qu'un signe distinctif identique fût admis pour les corps sanitaires de toutes les armées, ou du moins pour les personnes d'une même ' armée attachées à ce service ;
« Qu'un drapeau identique fût aussi adopté dans tous les pays pour les ambulances et les hôpitaux ^ »
Ce qui donnait de l'importance à cette nlani^ festation, c'est qu'elle émanait d'une réunion