‹ Droit et Economie PolitiqueChapitre 3 sur 93 · CUVE · texte numérisé non relu

CUVE

déterminer dans cet ensemble l’objet propre de la science économique.

C’est une tâche à laquelle on s’est essayé très souvent,et depuis très longtemps. La plus ancienne classification, celle de Von Mohl (1), distinguait trois sortes de sciences sociales : la science sociale générale ; les sciences sociales dugmatiques (science du droit, science des mœurs, politique sociale) : enfin les sciences sociales historiques (histoire et statistique) ; l'économie politique n y est même pas nommée. La classification la plus récente est celle de M Naville (2) : il énumère six sortes de relations sociales, parmi lesquelles les relations économiques, donnant lieu à six sciences sociales distinctes. Mais aucune des classifications qui ont été proposées ne cherche à sérier les faits sociaux d’après les modalités de leurs caractères spécifiques, c'est-à-dire de ceux propres aux faits sociaux et qui les définissent. Il nous va donc falloir procéder à cette recherche : définir d'abord les caractères généraux des faits sociaux, et donner ainsi une définition du genre ; puis déterminer ensuite, par une discrimination progressive, comment, par suite des modalités que présentent

1. Geschichte und Literatur der Staatswissenschaften, 1855, L, p. 103-104.

2. Programme sommaire des Sciences sociales. Genève, 1909, P. 7.

nn ces caractères généraux, le genre « faits sociaux » se différencie en espèces dont la connaissance forme présentement l’objet des diverses sciences sociales. Ces définitions auront naturellement pour objet, non pas d'exprimer l'essence des faits, mais seulement de les classer par des caractères extérieurs et objectifs, aisément reconnaissables et qui permettent de les distinguer à coup sûr et de délimiter utilement les recherches scientifiques.

Les faits économiques sont, à coup sûr, des faits sociaux, et cela pour une double cause.

Lo {ls ne nous sont donnés que dans des sociétés, — Il n’y a jamais eu d'économie de l'individu isolé, parce qu'il n’y a jamais eu d'individu isolé, et qu'un tel être n’est même pas concevable. Mais cette raison n’est pas suffisante ; car tous les faits qui se passent dans des sociétés ne sont pas par cela seul des faits sociaux. Il y a des actes individuels, c’est-à-dire accomplis par et pour l'individu et réglés par lui hors de toute intervention du groupe, quoique dans le groupe : les phénomènes d'invention en sont un exemple. Les faits sociaux sont donc seulement des faits s’accom-

Re

plissant dans des sociétés et présentant de plus certains caractères particuliers.

2 Mais les phénomènes économiques présentent Justement ces caractères, spécifiques du fait social. Quels sont-ils donc? Ils sont au nombre de deux () : est fait social tout fait à la fois /raditionnel et obligatoire pour l'individu.

I. — L'acte social n’est pas un acte original et inédit : c'est un acte répété. Alors même quil est accompli par un individu, celui-ci l'a trouvé tout fait dans le milieu ; il l’a emprunté à d'autres individus. En le faisant, il se conforme à une règle préétablie, et qui gêne à des degrés divers la liberté de ses mouvements. Ainsi une invention individuelle n’est pas un fait social : elle ne le devient que par la répétition. Par suite, les faits sociaux sont des faits généraux, des manières d’être communes à une multiplicité d'individus. S'ils ne sont pas nécessairement accomplis en groupe, ils supposent un groupe. Un contrat, un rite religieux sont donc des faits sociaux en tant qu'ils reproduisent d’autres rites, d’autres contrats, c'est-àdire en tant qu’ils ne sont qu’un exemplaire d'un type générique, tiré à des exemplaires multiples.

1. Nous adopterons partiellement dans ce qui suit la définition des faits sociaux donnée par M. Durkheim (Règles de la Méthode sociologique, ch. D.

Mais tous les faits répétés ne sont pas des faits sociaux. L'instinct, l'habitude, l’hérédité donnent lieu aussi à la répétition d’actes qui,manifestement, ne sont point sociaux. Les faits sociaux ne sont donc qu'une espèce dans le genre des faits répétés : ce sont des faits répétés d'une certaine manière ; c’est ce que nous exprimons en disant qu'ils sont traditionnels. Ce genre spécial de la répétition présente trois caractères spécifiques :

a) Quant à l'éfendue de la répétition, le phénomène social se différencie du phénomène d'habitude. Celui-ci ne se répète que chez un même individu : le phénomène social se répète et se reproduit d'individu à individu (1). Il est donc, par essence même,au contraire,du phénomène d’habitude, commun à une multiplicité d'individus.

Autrement dit,la répétition sociale se range dans ce genre spécial de répétition qui s'appelle la {ransmission.

b) Quant au mode mème de la répétition, le fait social se différencie des faits d'instinct et surtout d’hérédité, qui sont comme lui des faits transmis; mais ils ne le sont pas de la même manière. La contrainte qu'exerce sur l'individu son hérédité

1. C’est ce que Tarde exprimait en disant qu'il est imité. Mais cette définition avait le tort de préjuger la cause du caractère qu'elle constatait.

estindirecte ; elle ne l’atteint et ne commande ses actes qu’à travers son organisation physique (1). La contrainte qu’exercent sur son action les règles sociales est au contraire directe ; c'est un « impératif » au sens kantien du mot. La première est une nécessité biologique : la seconde est un commandement de la société. L’individu trouve en naissant ses modèles héréditaires tout constitués et ainsi il est nécessité à s’y adapter spontanément, et mécaniquement : au contraire, les règles juridiques, les coutumes morales, les pratiques religieuses lui sont imposées directement et du dehors par la société ; et une longue éducation est nécessaire pour qu'il apprenne à s'y conformer. Dans une société par exemple où un certain nombre d'objets sont {abous, il lui faudra apprendre la liste des tabous. Il n’y a pas de société sans une initiation, un apprentissage de la vie en commun, parce que les pratiques sociales, ne se comprenant que dans et par (2) la société, expriment directe

1. C’est pourquoi il est assez impropre de parler, sans préciser autrement, « d'une hérédité morale ». Dans la mesure où le type criminel est héréditaire, il se définit autant par des caractères somatiques que par des caractères mentaux, et les uns sont solidaires des autres.

2. L'hérédité implique bien une association au moins temporaire, celle des sexes : mais son fonctionnement ne dépend ni directement ni indirectement des formes de cette association. Au contraire, la tradition a ses con-

Page 1