CONCLUSIONS
Si notre résumé de l’état actuel de la sociologie économique est suffisamment fidèle, nous en pouvons extraire quelques vues générales sur les rapports de l’'économique avec les autres sciences sociales et en particulier avec le droit.
I. — La connaissance de ces rapports apparaît présentement comme tout à fait /ragmentaire. Si ceux de l’'économique et du droit sont dès maintenant assez bien connus, ceux de l’économique et de la religion, par exemple, le sont beaucoup moins. Sur bien des points, nous avons dü nous contenter de propositions de simple évidence ; sur d’autres, il nous a fallu énumérer bien des conceptions hâtives et contestables ; sur d’autres enfin nous avons été contraint d'innover nous-même. S'il est donc une conclusion qui ressorte avec évidence de cet exposé, c’est que la sociologie économique est présentement dans un état absolument rudimentaire, et qu'elle est presque tout entière à faire. C'est déjà, croyons-nous, une pre-
mière ulilité de ce livre que d’en donner nettement conscience.
IT. — Mais, dès maintenant, ces rapports entre l'économie et les autres phénomènes sociaux apparaissent comme présentant certains caractères généraux. On peut ainsi entrevoir la possibilité d'une étude générale de ces caractères, qui constituerait véritablement une sociologie économique abstraite.
a) Ces rapports varient d'abord dans leur intensité. Celle-ci dépend de deux sortes de conditions. Elle change suivant les catégories de phénomènes dont on considère les rapports ; il est probable que les liens de dépendance de l'économie vis-à-vis du droit sont plus étroits que ceux qui la raltachent à la langue par exemple.— Cette intensité est variable surtout aux divers moments de l'évolution, c'est-à-dire dans les divers types de société. C’est dans les sociétés inférieures, avonsnous vu, qu'elle est la plus grande: il y a vraiment alors, entre les diverses espèces de faits sociaux une indistinction absolue et une confusion indissoluble. C'est pourquoi nous avons dù faire fréquemment appel aux faits relatifs à ces sociétés. Et ainsi apparait la haute utilité sociologique de leur étude : nulle part mieux que là ne se voit l'impossibilité de séparer l’étude des diverses espèces de phénomènes sociaux. Dans des types de société plus
élevés, les divers genres de faits sociaux se différencient et prennent leurs caractères propres ; cessant d'être identiques, ils demeurent seulement en action et réaction réciproques.
b) Les modalités de ces rapports varient aussi sous l'influence des deux mêmes circonstances.
Ces rapports sont d’abord unilatéraux ou réciproques, ou, plus exactement, ils sont réciproques à des degrés divers suivant les catégories de faits qu'ils relient, etaux différents degrés de l'échelle des types sociaux. Nous avons constaté par exemple, entre le droit et l'économie, une beaucoup plus grande réciprocité de rapports qu'entre l'économie et la langue. L'analyse des caractères des divers faits sociaux permettait déjà de prévoir ces différences ; mais nous avons pu les saisir directement par l’observation, et les confirmer par là objectivement.
En second lieu ces rapports sont directs ou indirecls ; et, parmi ces derniers, il en est de plus ou moins indirects. Comme chaque espèce de faits sociaux affecte toutes les autres, elle agit sur chacune d’entre elles par des voies diverses, plus ou moins détournées et plus ou moins complexes, à travers une multiplicité plus ou moins grande de phénomènes intermédiaires. Ceci, dira-t-on, est d’évidence ; mais il pouvait être bon de montrer jusqu'où peut aller cette complexité et cet entre-
lacement extrême des liens, quoique les rapports directs soient naturellement ceux qui ont été le plus et le mieux aperçus.
Ce sont enfin des rapports de condition ou des rapports de causalité, selon que le conséquent implique seulement l'existence de l’antécédent, ou que le second détermine les caractères du premier. On devait naturellement apercevoir plus tôt et mieux les conditions que les causes, la concomitance dans la présence étant plus facilement observable que la concomitance dans la variation. C'est pourquoi on trouvera dans ce qui précède beaucoup plus de rapports de la première espèce que de la seconde. Ce sont cependant les rapports de causalité qui sont surtout à connaître : sur ce point encore la science est donc dans état tout à fait rudimentaire.
De tout cela, il résulte en tout cas dès maintenant une attitude théorique qui a, nous semble-t-il, son intérêt. Le débat est depuis longtemps ouvert sur les causes premières de l’évolution sociale. Les uns veulent que les idées mènent le monde ; les autres déduisent les formes sociales de nécessités économiques. Tous s'accordent à postuler un ordre de causes unique et tout-puissant. L'impossibilité radicale de ces conceptions simplistes résulte au contraire de ce qui vient d être dit. L'idéalisme comme le matérialisme sont impuissants à saisir la com-
plexité des faits et de leurs liens ; et c’est une nécessité pour la sociologie que de se dégager au plus tôt de toute cette métaphysique. Comme nous l'avons dit, iln’y a pas de causes premières pour la science.
III. — Un dernier résultat de notre recherche est enfin à signaler. La sociologie économique n’est nullement chose nouvelle: elle a existé plus ou moins, à l'état conscient ou inconscient, chez tous les économistes, même ceux de l'école classique. Beaucoup des notions fondamentales de la science économique sont en réalité des propositions sociologiques ; il n y a aucune théorie économique qui ne postule, consciemment ou non, des conditions morphologiques, morales, linguistiques, juridiques, etc. Ainsi, comme nous avons montré qu'il n’y à aucune raison /héorique de séparer l’économique de la sociologie, nous faisons voir maintenant qu'il n’y en a non plus aucune raison historique. Loin d’amener une révolution dans la science, le point de vue sociologique tend seulement à donner une vision claire de ce dont on n'avait qu'une perception confuse, à poser des problèmes qu'on résolvait sans en connaitre les éléments, et à prendre ainsi conscience de notre ignorance.