AU
les troupes auxiliaires, choisies auparavant parmi les alliés et les provinciaux, furent empruntées aux nations barbares, par des enrôlements volontaires ou à prix d'argent (1).
Les conquêtes lointaines aggravèrent le mal causé par la mauvaise constitution des armées impériales; elles introduisirent dans l'âme des Romains l'amour des mœurs étrangères ; et le goût du luxe qu'ils y puisèrent, plus cruel que le glaive, les accabla et vengea l'univers asservi par leurs armes (2).
Le prétorianisme, ce fléau de l'empire romain, acquit d'ailleurs une redoutable intensité quand les cohortes prétoriennes, qui ne comptaient d'abord dans leurs rangs que des soldats romains, se recrutèrent d'étrangers, Thraces, Germains, etc.
Ces troupes, dont l'origine remontait à la cohorte préposée à la garde du général (prœtor) , avaient pris sous le règne d'Auguste une très-grande importance. Divisés en neuf cohortes, fortes d'environ dix mille hommes, placés sous les ordres du préfet du prétoire, et dotés, après seize ans de services, d'une pension de retraite qui s'accroissait après vingt ans (3) , les prétoriens formaient un corps privilégié, d'autant plus redoutable qu'il se composait d'hommes robustes et pauvres [h) . Du camp fortifié que leur avait fait élever Tibère près de Rome, entre les portes Esquiline et Viminale, ils faisaient et défaisaient
(1) Spanheim. orb. Iiom.t II, 21. — (2) Luxuria incubtiit, victumque saevior armis ulciscitur orbem. (Juvenal, Sat , VI, v. 292.) (3) Decretum est ut cohortibus prsetoriis, postquam annos sedecim meruissent, reliquis exactis viginti annis militise, duodena darentur. (Hist. de Dion, liv. LV.) — (Zi) Robustissimi omnes, quique sibi alendis quam minime sufficiunt, in exercitus conscribantur (Dion.).
les empereurs, entre autres Galba, Othon, Pertinax, Gordien, tuaient impunément ceux qu'ils avaient élevés au trône, et s'avisèrent même une fois de mettre l'empire à l'encan. Ce corps, déjà réformé par Septime Sévère, fut cassé par Constantin, comme plus propre à favoriser les factions qu'utile à la république, et fut remplacé par des troupes et une garde militaire de l'empereur (1).
Constantin dota les militaires de privilèges nouveaux; il édicta (2) qu'ils ne pourraient être poursuivis criminellement que devant les officiers militaires ; il voulut qu'on donnât aux vétérans une portion de terre vacante, et vingt mille pièces d'argent, un couple de bœufs et une provision de subsistance, et qu'on donnât cent pièces aux vétérans qui ne voudraient pas cultiver la terre (3) . Ces privilèges de la vétéran ce furent confirmés et étendus par plusieurs édits postérieurs : l'un, de Valentinien, Valens et Gratien, qui exempta les vétérans négociants de toute redevance sur le commerce; l'autre, des empereurs Dioclétien etMaximin (h), qui voulurent que les soldats, les militaires et leurs enfants, même après avoir quitté le service, fussent assujettis à des peines moins sévères que les simples plébéiens.
Constantin donna, en outre, le premier exemple de corps entiers de barbares introduits dans les armées romaines, sous les noms de confédérés et d'auxiliaires (5). Cet exemple fut suivi par Constance (6) et par les autres empereurs.
(1) Quorum odio prsetoriœ legiones ac subsidia factionibus aptiora quam urbi Romœ sublata penitus; simul arma atque usus indumenti militaris ( Aurélius-Victor, Vie de Constantin.) — (2) Cod. Théod., liv. II, tit. I, L. 2.— (3) Cod. Théod., liv. VI, tit. XX, L. 3. — (4) Cod. Justin, liv. IX, tit. Zrl. — (5) Dubos, Histoire de ta monarchie française, T. I, p. 95. Jornandu, Histoire des Goths. — (6) Ammien Marcelin, liv. XX, ch. iv.
— ZtlS —
On s'écarta peu à peu des anciennes institutions, à tel point que, dans les derniers temps, les légions étaient presque entièrement composées de soldats barbares. Ammien Marcellin (XXVI, 1) cite la légion Ziannorum; Claudien (m Eatropo, IV) cite la légion Grunthurgonum, et Zozime [Histoire, ch. 30 et 31) impute à cette invasion d'étrangers le relâchement de la discipline militaire sous Théodose.
Ces étrangers, qu'on appelait tètes, reçurent des empereurs des terres désertes dans les diverses parties de l'empire (1), et l'armée se trouva ainsi divisée, dans les derniers temps, en troupes du palais, cohortes légionnaires et troupes ripuaires (2) ou limitanées (3) , spécialement attachées à la garde des frontières.
§ 3. — Montesquieu (li) assigne deux causes à la transformation de la milice nationale, que les premiers Romains identifiaient avec la cité en troupes mercenaires : « la milice, dit-il, était devenue à charge à l'Etat : Les soldats avaient trois sortes d'avantages : La paie ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités d'accident qui devenaient très-souvent des droits pour des gens qui avaient le peuple et le prince entre leurs mains.
« L'impuissance où l'on se trouva de payer ces charges fit que l'on prit une milice moins chère; on fit des traités avec des nations barbares qui n'avaient ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni les mêmes prétentions.
u II y avait une autre commodité à cela : Gomme les
(1) Cod. Théod., liv. XIII, tit. II, L. 9 ; D. Bouquet, T. I, p. 128. - (2) Cod. Théod., liv. VII, tit. I, L. 9 et 18, tit. XIII, L. 7. — (3) Agros etiam iimitaneos universos cum paludibus... quos... limitanei milites... ipsi curare pro compendio atque arare consueverant... ab his firmiter... detineri volumus. (Cod. Théod., tit. XXXI.) — (5) Grandeur et décadence des Romains, ch. xvm.
barbares tombaient tout à coup sur un pays n'y ayant point chez eux de préparatifs après la résolution de partir, il était difficile de faire des levées à temps dans les provinces. On prenait donc un autre corps de barbares toujours prêt à recevoir de Y argent, à piller et à se battre ; on était servi pour le moment, mais dans la suite on avait autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis. »
Les nouvelles maximes substituées par les empereurs aux traditions de la vieille Rome sur le régime militaire, furent l'une des principales causes de la décadence de l'empire. Ce qui avait fait de la légion inspirée, dit Végèce, par un Dieu au peuple Romain, l'instrument de sa supériorité militaire et de sa domination dans le monde, c'était l'esprit patriotique qui l'animait.
Les lois de la milice romaine, dit Bossuet (1), « étaient dures, mais nécessaires. La victoire était périlleuse, et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. Il y allait de la vie non-seulement à fuir, à quitter les armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer pour ainsi dire et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de toute assistance. »
Végèce (2) et Montesquieu (3) attribuent cette admirable discipline militaire au soin qu'avaient pris les premiers Romains de ne pas mettre dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines, ne voulant pas avoir, quoique leurs alliés fussent proprement des sujets, des peuples plus belliqueux qu'eux-mêmes. Lorsque les légions romaines furent surtout composées de barba-
(1) Discours sur l'histoire universelle, ch. vi. — (2) Deremilitari, liv. I, ch. XX. — (3) Grandeur et décadence des Romains, ch. xvin.
res, les Romains perdirent leur discipline militaire, ils abandonnèrent jusqu'à leurs propres armes. Les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent, dit Végèce, de l'empereur Gratien de quitter leurs cuirasses, et ensuite leurs casques ; de façon qu'exposés aux coups, sans défense, ils ne songèrent plus qu'à fuir.
L'armée romaine contracta d'ailleurs parmi les barbares auxquels elle était mêlée l'esprit d'indépendance qui caractérisait ces nations; elle devint, entre les mains de princes faibles et cruels, un instrument de tyrannie et d'exactions fiscales, et c'est par elle que les Romains devinrent la proie des peuples du Nord.