‹ Droit public de l'église (volume 2)Chapitre 102 sur 227 · Du Pape, 1. II, ch · texte numérisé non relu

Du Pape, 1. II, ch

elle n'a jamais ni ruiné, ni ébranlé les trônes : elle les a, au contraire, consolidés en les appuyant sur les bases du droit, de la soumission à Dieu, du dévouement au bien commun et à la cause religieuse.

De plus, dans la situation exceptionnelle faite à la papauté par le droit public du moyen âge, dans cette vaste et puissante organisation qui groupait les nations chrétiennes sous le sceptre de Rome comme autant de corps d'armée sous un même chef, à cette époque glorieuse où rois et peuples, grands et petits, nobles et serfs, s'inclinaient avec respect, avec soumission même, devant les sentences émanées de la Chaire de Saint-Pierre comme d'nn tribunal supérieur à tous les conflits et seul capable d'asseoir le règne de la justice et la paix, il était naturel que les Papes intervinssent fréquemment dans les querelles civiles et exerçassent sur les peuples un haut arbitrage et une magistrature générale. N'a-t-on pas vu, même de nos jours, et malgré ce soin jaloux que l'on met à affranchir l'autorité politique de toute suprématie religieuse, n'a-t-on pas vu deux grandes nations, l'Allemagne et l'Espagne, recourir dans un grave différend purement temporel au tribunal de Léon XIII et s'en rapporter respectueusement à sa décision? Ce n'est certes pas là une immixtion de la puissance ecclésiastique dans les affaires civiles, ni un empiétement sur la souveraineté politique ; c'est un hommage librement rendu par cette même souveraineté aux vues éclairées et impartiales de celui qui tient sur la terre la place du Juge suprême des individus et des peuples.

L'histoire nous apprend que, au moyen âge, plusieurs princes, séduits par la grandeur morale de la papauté, firent hommage de leurs royaumes au Saint-Siège et allèrent jusqu'à se déclarer ses vassaux ^ Ce vasselage comprenait les royaumes de Hongrie, de Naples, de Sicile, etc., même ceux d'Espagne et d'Angleterre. Une profonde vénération pour le Pape, mais aussi et surtout le désir de s'abriter sous les ailes protectrices de la pre~

Voir Dorn Benoît, Les erre7irs modernes, t. II, pp. 349-53.

mière puissance sociale du monde, déterminaient ces actes d'assujettissement politique envers le vicaire de Jésus-Christ. Dans tous ces cas, et à l'égard de tous ces Etats feudataires, le chef de l'Eglise jouissait non seulement d'un pouvoir indirect, mais aussi d'un véritable pouvoir direct fondé sur son titre de suzerain. L'usage de ce pouvoir n'avait, en droit, rien d'exorbitant; et il servit, dans le fait, la cause et l'intérêt des nations.

Autre remarque importante: ni le Pape, ni les évêques, ni les prêtres, en revêtant la qualité officielle de ministres du Seigneur, n'abdiquent leurs droits de citoyens.

Notons bien cette différence : le laïque, dénué qu'il est de tout caractère sacré, ne saurait s'attribuer aucune part de la juridiction spirituelle ; mais l'ecclésiastique, devenu tel par un don spécial conféré à la nature, garde de cette dernière les droits comme les devoirs. Le clergé peut donc, en certaines matières civiles, aspirer à la même influence et prétendre à la même action que celle dont l'Etat reconnaît la légitimité dans les autres classes sociales.

Cette action pourra paraître, parfois, plus ou moins opportu, ne ; c'est à l'Eglise de déclarer comment et dans quelle mesure il est utile qu'elle s'exerce. Ne voyons-nous pas, avec son agrément, des députés en soutane siéger dans les parlements d'Europe ? Et aux premiers jours de notre vie canadienne, le chef vénéré de l'Eglise, Monseigneur de Laval, n'avait-il pas sa place marquée au Conseil souverain et n'y a-t-il pas, de concert avec les autres membres de ce corps politique, maintes fois délibéré sur les affaires les plus graves de l'Etat? L'un de ses plus renommés successeurs, Monseigneur Plessis, n'a-t-il pas siégé lui aussi au Conseil Législatif, et influé de tout le poids de sa parole sur le sort de sa patrie?

Ce sont là des considérations qu'il ne faut pas perdre de vue,

lorsqu'il s'agit de prononcer sur l'attitude du clergé et de la

hiérarchie dans les questions d'ordre politique et d'intérêt tem.

porel. Et si l'on en tenait plus souvent compte, peut-être se

livrerait-on à moins d'inutiles doléances et porterait-on moins de jugements téméraires sur l'ingérence des ecclésiastiques dans le maniement des affaires publiques.

Revenons aux Papes.

Du jour oii, par un dessein visible de la Providence, ils entrèrent en possession de ce domaine temporel dont la Révolution les a si injustement dépouillés, on les vit joindre à l'autorité spirituelle une autorité nouvelle et faire en même temps acte de Pontifes et de rois. Administrateurs des biens du Saint-Siège, gardiens de ses droits, défenseurs de ses Etats, ils durent par suite mettre la main aux affaires de ce monde, négocier des traités, contracter des alliances, lever et équiper des armées^ entreprendre des guerres, jugées nécessaires à la conservation du patrimoine sacré de l'Eglise.

Jamais cependant, remarque fort à propos le comte de Maistre ', "ils n'ont cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs Etats aux dépens de la justice, tandis qu'aucune autre souveraineté temporelle n'échappa à cet anathème, et que dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions, devant Dieu et la raison. " Ajoutons, — ce que l'Italie ingrate semble avoir oublié, — que pendant les guerres médiévales qui désolèrent ce beau royaume, les souverains de Rome, chefs naturels de l'association italienne et protecteurs nés des peuples qui la composaient, se montrèrent à la hauteur de leur mission et prirent noblement parti pour la cause de la liberté et de l'indépendance nationale. ^

Pendant que les Papes placés au centre de l'univers catholique, exerçaient ainsi pour le bien de leurs sujets une double souveraineté, il n'était pas rare que les évêques, à la fois pasteurs et seigneurs, eussent aussi en main un double pouvoir,

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