I. Encyclique Immortale Dei, i nov
qu'on pût imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force, l'autorité ne résidât pas tout entière en Dieu même. De cette sorte, on le voit, l'Etat n'est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant elle-même ; et dès lors que le peuple est censé la source de tout droit et de tout pouvoir, il s'ensuit que l'Etat ne se croit lié par aucune obligation envers Dieu, ne professe officiellement aucune religion, n'est pas tenu de rechercher quelle est la seule vraie entre toutes, ou d'en préférer une aux autres, ou d'en favoriser une principalement."
Ce droit nouveau, si bien décrit par Léon XIII, et si hautement affirmé par les prôneurs enthousiastes de la société moderne, n'a pas toujours revêtu la même forme, ni porté le même nom ; il ne s'est pas toujours présenté sous la même étiquette. Plus ancien que la Révolution, c'est surtout avec elle et par elle qu'il a pris ces airs d'athéisme social et de radicalisme démagogique signalés par le Pontife souverain.
J'ai cru utile de rechercher, pour les grouper dans un cadre logique, les erreurs et les théories principales, distinctes dans leur physionomie, mais écloses sous le même souffle, qui depuis plus de trois siècles ont tour à tour agité l'opinion et battu en brèche les vérités traditionnelles du droit chrétien.
Ces erreurs sont nombreuses ; mais deux chefs de doctrine, et deux systèmes fondamentaux semblent les résumer toutes et les réunir dans une double synthèse. C'est d'un côté le régalisme^ et de l'autre le libéralisme : le régalisme, fruit malsain d'une ambition sans bornes, le libéralisme, né d'une soif immodérée de liberté; le régalisme, pétri d'orgueil et de despotisme, le libéralisme, fait de licence et d'anarchie ; le régalisme travaillant à l'asservissement de l'Eglise, le libéralisme aboutissant à sa négation ou à sa perversion. Du reste, ces deux erreurs issues dans leurs principes des mêmes sources du libre examen, ne sont pas tellement distantes l'une de l'autre qu'elles ne puissent se rejoindre et s'allier sur un terrain commun.
Au régalisme se rattachent spécialement les doctrines de Richer, de Febronius, et du gallicanisme d'Etat.
Edmond Riclier, jurisconsulte de l'université de Paris, à l'exemple de Marsile de Padoue et des novateurs dont la parole remuante avait secoué l'Europe, tenta dans un livre célèbre de séculariser le pouvoir spirituel en le plaçant originairement non dans la hiérarchie religieuse, mais dans le corps des fidèles. Selon lui, le Pape et les évêques ne seraient que les mandataires du peuple ou les délégués de l'Eglise universelle. Et comme tout système qui désagrège l'Eglise, émiette ses forces, ébranle son pouvoir et son centre d'unité, la livre par cela même, affaiblie et impuissante, aux mains d'un autre pouvoir plus fortement constitué, les théories démocratiques de Richer finissaient, en effet, par abandonner aux souverains temporels la sanction des lois ecclésiastiques, le soin de prononcer dans les appels comme d'abus, et plusieurs autres attributions papales.
Nicolas de Hontheim, coadjuteur de l'archevêque de Trêves, publia en 1763, sous le pseudonyme de Febronius, un ouvrage très élaboré sur la constitution de l'Eglise et le pouvoir légitime du Pape, ouvrage non moins pernicieux que le précédent. L'auteur, désireux, comme il le disait lui-même, de ménager un accord entre catholiques et protestants, faisait, à la façon des éclectiques et des conciliateurs de tous les siècles, de larges concessions aux hérétiques; il portait atteinte à la primauté du Saint- Siège, et mettait l'autorité du Pape sous la double dépendance des conciles généraux et de la puissance civile. Ces doctrines, tout imprégnées d'esprit régalien et particulièrement flatteuses pour l'orgueil des princes, ne pouvaient manquer de recevoir dans les cours d'Europe, gangrenées par le virus voltairien, l'accueil le plus sympathique. Elles dictèrent en Allemagne la politique usurpatrice de Joseph II, et elles eurent un écho funeste jusque dans le royaume de Naples oii Pierre Giannone s'était déjà fait l'apôtre de l'omnipotence royale, et Bernard Tanucci l'exécuteur de ses hautes œuvres.
La France, notre ancienne mère-patrie, n'était pas non plus, il s'en faut bien, à l'abri de cet étatisme et de ce courant d'erreurs qui, vers la même époque, venait d'emporter dans une
crise malheureuse l'illustreCompagniede Jésus.— Oublieuse des traditions de ses vieilles dynasties, à deux reprises surtout, d'abord par les prétentions injustes de Philippe le Bel, plus tard par la pragmatique sanction de Charles VII, elle avait porté une main sacrilège sur les droits et l'indépendance du pouvoir ecclésiastique. Richer et les légistes aidant, elle était ainsi entrée dans un système politique qui, rabaissant le crédit des Pontifes romains, exaltait la force des peuple ou l'autorité des princes, et autorisait ces derniers à s'immiscer dans les affaires religieuses, au grand détriment du droit chrétien. Ce vent d'orgueil redoubla d'intensité sous Louis XIV, monarque aussi adulé que puissant, et dont les idées de grandeur et la passion d'absolutisme étaient bien propres à le pousser dans la voie de l'usurpation.
"Louis XIV, écrit le chanoine Audisio \ eut le talent, qu'ont peu de rois, de susciter des hommes de génie et de les enchaîner, comme Auguste, à la gloire de son trône. Lui-même brille au milieu d'eux comme un astre au sein de la plus splendide des constellations. Il fut, à la vérité, catholique sincère, mais, enivré d'enthousiasme et de gloire, il prétendit que les pouvoirs de l'Eglise, comme ceux de l'Etat, pliassent sous sa volonté".
Ce césarisme hautain éclata surtout à l'occasion de la régale, c'est-à-dire du droit, abandonné par Rome aux rois de France, de percevoir les revenus de quelques évêchés vacants, et de disposer des bénéfices sans charge d'âmes, jusqu'à la nomination de nouveaux titulaires ^ Contrairement aux prescriptions des canons ^ Louis XIV voulut étendre la régale à tous les arche vêchés et évêchés de son royaume, et, chose étonnante, il put trouver dans l'épiscopat français une majorité de prélats assez pusillanimes pour agréer et chercher à légitimer auprès du Saint-Siège cette servitude de l'Eglise, appelée, on ne sait par quelle ironie, liberté gallicane. Innocent XI résista énergique-
1. Droit public de V Eglise et des nations chrétiennes, t. II, tit. 30.
2. Voir l'abbé Duballet, L'Eglise et VEtat, t. I, tit. i, ch. 4.