‹ Droit public de l'église (volume 2)Chapitre 135 sur 227 · Baudrillart, ouv. cité · texte numérisé non relu

Baudrillart, ouv. cité

sociales, se forment comme naturellement entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux \

Ni l'état de lutte, ni celui d'isolement des deux grands corps sociatix auxquels nous appartenons ne sont, en thèse générale, conformes aux dispositions providentielles du plan divin. Dieu, dans le monde physique, n'a rien créé qui ne porte la marque de l'ordre le plus parfait : les astres sont liés entre eux par des chaînes invisibles, mais réelles ; ils s'appellent, ils se répondent, ils s'attirent; les plus humbles paient, aux plus grands, dans une marche régulière et soumise, l'hommage de leur infériorité et de leur assujettissement. Pourquoi le monde moral échapperait-il à ces règles d'ordre et d'union, à ces lois de subordination et d'harmonie?

Si Dieu n'a pas fait les nations pour les jeter les unes sur les autres dans de perpétuels conflits, s'il n'a pas creusé entre elles d'insondables abîmes ni élevé contre elles d'infranchissables barrières, combien plus faut-il croire qu'il n'a pas fondé son Eglise, cette grande et admirable et incomparable civilisatrice des peuples, pour la murer dans un cercle étroit, fermé à toute relation et à toute influence extérieure.

Bien au contraire,

L'Eglise et l'Etat, la société religieuse et la société civile se sentent portées l'une vers l'autre par d'intimes et puissantes aflfinités : afiBnité d'origine, aflSnité de sujets, affinité de destination.

Toutes deux procèdent d'un même principe qui est Dieu, suprême auteur et directeur souverain de l'ordre de la nature et de l'ordre de la grâce. Toutes deux font partie de l'œuvre divine, et composent ce vaste héritage des familles et des nations donné par le Roi des rois à son fils Jésus-Christ. Et si l'œuvre sociale dont Notre-Seigneur est le maître se partage en deux portions distinctes et soumises à deux pouvoirs différents, ces

T. On a fort ingénieusement comparé cette union àun mariage d'inclination, et le système ties concordats à un mariage de raison.

deux autorités, loin de s'exclure par un dualisme étroit et une rivalité nécessaire, nous apparaissent plutôt comme deux rayons émanés d'un même foyer, et réfléchis inégalement sur le front des représentants d'une même souveraineté divine. Dès lors n'est-il pas convenable que ces mandataires du Dieu de paix exercent dans l'union leurs pouvoirs respectifs?

Dans toute l'étendue du monde chrétien, les mêmes hommes sont à la fois membres de l'Etat et membres de l'Eglise, citoyens de la patrie terrestre et citoyens de la patrie céleste. Ces deux patries ne peuvent donc venir en conflit, elles ne peuvent se déclarer la guerre, sans que leurs divisions et leurs haines retentissent dans la conscience des peuples, et qu'elles opèrent une sorte de scission entre l'âme et le corps dont se compose la personnalité humaine, entre les intérêts spirituels dont l'Eglise prend la défense et les intérêts matériels commis aux soins de l'Etat. Une simple froideur dans les relations des deux puissances, à plus forte raison la rupture de tout lien officiel crée presque toujours chez le chrétien une situation pénible qui éprouve cruellement, pour ne pas dire périlleusement,la fidélité qu'il doit à son Dieu ou le dévouement qu'il doit à son roi. Il ne peut honorer Dieu, et il ne peut servir l'Eglise par l'hommage de sa foi et l'ardeur de son obéissance, sans que sa loyauté civile, bien à tort il est vrai, soit contestée ou mise en doute. Il ne peut, non plus, faire fléchir ses croyances et faire reculer sa conscience devant les ordres de l'Etat, sans encourir les justes répréhensions du pouvoir spirituel dont il trahit les droits. Cette situation est-elle normale, et peut-on supposer qu'elle entre véritablement, et comme d'intention première, dans le plan social divin ?

Autre sans doute est la fin immédiate de l'Etat, autre la fin immédiate de l'Eglise : Tune est temporelle, l'autre spirituelle ; l'une est politique, l'autre religieuse; l'Etat vise à l'acquisition et à l'augmentation des biens d'ici-bas, l'Eglise recherche avant tout les dons et les faveurs du ciel. Mais parce que, d'une part,

les biens terrestres, l'ordre, la sécurité, l'honnêteté sociale, l'accroissement de la richesse publique, contribuent aux progrès de la foi, de la religion et de la morale ; parce que, d'autre part, l'influence religieuse sert efficacement les intérêts bien compris des peuples et des Etats, il importe que la puissance civile et la puissance ecclésiastique marchent la main dans la main, qu'elles entretiennent des rapports d'union, qu'elles se prêtent un appui mutuel : leurs droits se touchent, leurs devoirs s'entrelacent, leurs cause est solidaire. La fin temporelle de l'une se soude à la fin spirituelle de l'autre. Toutes deux, en définitive, tendent vers un but suprême qui est le même : glorifier Dieu par le salut des âmes et le ralliement des peuples chrétiens autour du Christ-roi.

Ce sont là. Messieurs, en faveur de l'union des deux pouvoirs des raisons de haute convenance, je dirai plus, d'irréfutable logique, qui par elles-mêmes, et en dehors 'de toute autre considération, suffisent pour bien faire comprendre la réelle supériorité de cet état social.

Elles ne sont pas les seules cependant que l'on puisse invoquer ; et lorsqu'on s'arrête à peser les nombreux avantages qui, soit pour l'Eglise, soit pour l'Etat, naissent de leurs relations pacifiques, on s'étonne que des esprits sérieux s'emploient avec tant d'ardeur à dénoncer ce système pour y substituer celui de la séparation.

Je ne dirai pas que le système de l'union est essentiel ou nécessaire à l'existence et aux progrès de la vraie religion. Cette assertion irait à l'encontre des faits, et au rebours de l'histoire des premiers siècles chrétiens. Depuis sa fondation jusqu'au jour où, agréée du vainqueur de Maxence, elle commença à jouir des faveurs impériales et des sanctions civiles, l'Eglise eut dans les gouvernements des ennemis, non des alliés. Elle se vit honnie, calomniée, persécutée non pas seulement par des monstres comme Néron, mais, et même davantage, par des princes d'ailleurs honnêtes, comme Antonin et Marc-Au-

rèle ^ On lui refusait jusqu'au droit de vivre. Encore pleine des énergies de sa première jeunesse, encore brûlante des ardeurs de son premier apostolat, elle tint bon néanmoins. Plus que cela, par sa constance, par ses vertus et par son héroïsme, elle fit tomber la hache des mains de ses bourreaux, transformés bientôt en protecteurs de la foi.

Cependant, il n'en est pas moins vrai que, dans le plan de la Providence et conformément à ses desseins, l'union des deux pouvoirs, du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir politique, procure à l'Eglise les avantages les plus précieux. Elle la place sous l'égide de la légalité. Elle couvre du bouclier de la puissance civile son existence, ses lois, ses institutions ; elle en assure par là même le respect. Elle favorise, avec la diffusion des croyances chrétiennes, l'expansion de la vie religieuse ; elle entrave l'action néfaste de l'hérésie, regardée très justement comme subversive de l'ordre social, et elle a même parfois, aux siècles passés, réussi à l'étouffer dans son germe. Elle frappe d'impuissance le vice des instincts populaires ; elle provoque la libéralité des princes ; elle prépare et ensemence le sol où l'on verra peu à peu poindre et fleurir les œuvres et les institutions catholiques.

Nous avons déjà cité l'ouvrage publié par un canoniste français sous ce titre : Quatre cetits ans de concordat ; ouvrage où le savant auteur s'applique à démontrer que le régime concordataire en France n'est pas coupable de tous les méfaits qu'on lui impute ; que, nonobstant ses lacunes, il a rendu au catholicisme des services signalés ; qu'il a maintenu la paix des consciences, permis de conquérir une large part de liberté, facilité aux évêques et à tout le clergé l'accomplissement de leurs devoirs les plus essentiels. Or, si l'union concordataire, toute défectueuse qn'on la suppose, a produit de tels résultats, on comprendra sans peine quels avantages l'Eglise peut retirer et

I. Voir Paul AUanl, HUt. des persécutions pendant les deux premiers siècles^ 3e éd., pp. 403-04.

retire eflectivement d'un commerce plus intime et de rapports plus amicaux avec la puissance civile.

Nous ne devons pas, sans doute, exagérer ces avantages. Trop souvent les princes abusèrent de la confiance de l'Eglise et de la tutelle dont ils la couvraient pour usurper ses droits, pour restreindre sou action et s'emparer de ses biens et de ses domaines. La rudesse d'une barbarie non encore suffisamment domptée, le système féodal mêlant dans son réseau laïques et ecclésiastiques, l'orgueil, la luxure, les passions brutales, non moins vivaces au cœur des rois que dans l'âme populaire, furent cause de violents conflits, et d'assauts despotiques contre les évêques et le Saint-Siège, Mais, pour employer les paroles de Grégoire XVI \ "tant de maux causés à l'Eglise par des princes jaloux et impies ne doivent pas nous faire oublier les avantages de l'union mutuelle,"

Avantageuse pour l'Eglise, l'union du pouvoir civil et du pouvoir religieux l'est encore bien davantage pour l'Etat.

Nul, mieux que Léon XIII dans son encyclique Immortale Dei^ n'a fait voir tout ce que la société doit à cette salutaire influence. "Partout, dit-il, oii l'Eglise a pénétré, elle a immédiatement changé la face des choses et imprégné les mœurs publiques de vertus jusqu'alors inconnues et d'une civilisation nouvelle."

Puis, après avoir montré sur quelles bases l'Etat doit s'établir et quelles relations il doit nouer avec l'Eglise, l'éminent pontife retrace les avantages qui résultent de cette organisation pour l'individu, la famille, le corps social tout entier. "En effet, écritil, dans la constitution de l'Etat, telle que nous venons de l'exposer, le divin et l'humain sont délimités dans un ordre convenable, les droits des citoyens sont assurés et placés sous la protection des mêmes lois divines, naturelles et humaines ; les devoirs de chacun sont aussi sagement tracés que leur observance est

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