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ONZIÈME LEÇON

LA THESE SEPARATISTE

Messieurs,

Nous savons ce que pense l'Eglise, ce qu'il nous faut penser nous-mêmes des rapports qui, dans le plan divin et selon les exigences du droit ecclésiastique, doivent régner entre la société religieuse et la société civile. Cette doctrine, suffisamment claire eu elle-même et directement établie par la démonstration que nous en avons faite, se précise et se confirme davantage, si on la met en regard du système qui repousse comme une servitude, — servitude de l'Etat selon les uns, servitude de l'Eglise selon les autres, — l'union de ces deux puissances, et qui préconise hautement leur séparation.

Séparation, ici, ne veut donc pas dire simplement distinction, délimitation des deux pouvoirs. C'est un terme isolant, et qui comporte, dans son sens le plus ordinaire, absence ou rupture des relations d'alliance, d'entente, de cohérence qui font que l'Etat met ses institutions et ses lois en harmonie avec celles de l'Eglise, et qu'il prête, au besoin, à l'autorité religieuse le concours de la force dont il dispose.

Ainsi entendue, la séparation entraîne trois conséquences liées entre elles : premièrement, la négation de toute religion d'Etat ou, comme l'on dit en pays anglais, de toute Eglise "établie"; secondement, l'entière liberté, sinon la parfaite égalité de tous les cultes devant la loi ; troisièmement, la liberté de l'enseignement et la liberté de la presse en matière religieuse. Ce sont là les traits essentiels du régime séparatif, quoique ce

régime puisse varier, selon que l'Etat incline vers l'athéisme et la sécularisation des services publics, ou qu'il retienne dans ses lois organiques et dans ses fonctions un fond de christianisme et de morale naturelle.

En effet, les adeptes du système de la séparation, dans l'opposition qu'ils font à l'union de l'Eglise et de l'Etat, ne se tiennent pas tous dans les mêmes limites; ils n'obéissent pas tous aux mêmes motifs, et ne se proposent pas tous le même objet.

Les uns, — et cette classe comprend les libéraux sectaires de toutes nuances, athées, naturalistes, déistes, — les uns veulent un Etat sans foi, sans culte, sans alliance avec l'Eglise et sans engagement envers elle, pour deux raisons: d'abord, pour que le pouvoir .séculier garde en toutes choses une indépendance souveraine, et ne subisse l'influence d'aucune autorité religieuse; ensuite, pour que ce même pouvoir, moins gêné dans ses mouvements, puisse plus à son aise et par des lois plus arbitraires réglementer, contrôler, asservir la liberté de l'Eglise et entraver le fonctionnement de ses institutions.

C'est cet esprit qui, en France, a dicté depuis trente ans tant de lois fâcheuses et tant de mesures tendancieuses ; et c'est lui qui récemment, par l'abrogation du Concordat et par le vote de la séparation des Eglises et de l'Etat, a poussé vers son dernier terme et odieusement couronné cette administration tracassière: les discussions auxquelles ce grave sujet a donné lieu, en font foi ; le texte de la loi lui-même en est une preuve frappante \

La politique de séparation rentre aussi dans le programme des catholiques libéraux : c'est une de leurs thèses préférées ; c'est même, à vrai dire, l'idée maîtresse de leur évangile social. Non pas qu'à l'instar des incrédules et des radicaux ils prétendent, en écartant l'élément religieux, libérer et émanciper l'Etat

I. Parlant de la loi de séparation, M. Méline, républicain modéré, disait aux auteurs de cette loi: "Nous ne pouvons pas l'accepter, parce que nous estimons qu'elle ne réalise pas la véritable liberté religieuse. Il suffit de pénétrer dans l'examen des articles pour découvrir que vous ne donnez la liberté d'une main que pour la retirer de l'autre " ( Sénat, séance du 6 décembre 1905.)

de ce qui, au fond, n'est pour lui qu'une tutelle et une sauvegarde. Leur but est tout autre : ce qu'ils veulent, et ce qu'ils espèrent en dénonçant, comme ils le font, l'alliance des deux pouvoirs, c'est d'assurer à l'Eglise une liberté et une indépendance que trop souvent, disent-ils, et avec trop d'âpreté, les gouvernements de l'ancien régime lui ont disputée, transformant en moyen d'asservissement le lien qui les unissait à la société religieuse. Pour en arriver là, ils prêchent avec force et ils proclament avec ardeur, et du haut de toutes les tribunes, le credo libéral, c'est-à-dire une protection égale pour tous les cultes, la tolérance de toutes les doctrines, l'octroi de toutes les libertés bonnes et mauvaises.

C'est au dernier siècle que le catholicisme libéral a grandi et fait école; mais sa naissance date de plus haut.

L'alliance de l'Eglise et de l'Etat était à peine contractée que déjà des voix s'élevaient pour larompre, et en appelaient, comme aujourd'hui, à la modération et à la tolérance. L'empereur Gratien, dont saint Ambroisefut l'intime conseiller, par un zèle très louable contre la superstition, avait fait disparaître du sénat de Rome l'autel que le paganisme, dans ses jours de triomphe, y avait élevé à la déesse de la Victoire. Gratien mort, il se fit parmi les païens, en faveur de la restauration de cet antique symbole, un mouvement d'opinion. Symmaque, préfet de Rome et personnage très considéré, fut chargé de rédiger et de présenter la requête par laquelle on espérait arracher au nouvel empereur une sentence favorable. Plusieurs membres chrétiens du conseil d'Etat, précurseurs de nos libéraux modernes, semblaient, par politique, disposés à appuyer la demande de Symmaque; mais l'énergie et la logique d'Ambroise furent assez puissantes pour neutraliser ces influences et faire rejeter par le prince Valentinien et son conseil la requête du sénat romain ^

Ce qu'un païen réclamait jadis au nom des faux dieux, de.*!

[. Saint Ambroise, par le duc de Broglie, pp. 70-7S (5e éd.).

chrétiens et des catholiques l'ont souvent demandé et le demandent tous les jours au nom d'une fausse paix, d'une fausse charité, d'une fausse modération devenue pour eux une sorte de fétiche. Symmaque conviait tous les hommes à sacrifier sur l'autel de la victoire ; eux convient toutes les religions à sacrifier sur l'autel de la liberté.

Cette école, qui eut Lamennais pour chef, et dont Montalembert s'est fait à divers reprises, mais surtout au congrès de Malines ^ (1863), l'interprète le plus éloquent, compte encore dans tous les pays d'illustres représentants. Mgr Bonomelli en Italie, Mgr Ireland aux Etats-Unis, l'abbé Klein en France, pour ne citer que des noms ecclésiastiques, peuvent être considérés comme des porte-drapeau autour desquels se range toute une armée de clercs et de laïques.

Si ces hommes, dont nous ne voulons ni contester la valeur ni suspecter les intentions, n'osent s'attaquer directement à la th^se abstraite de l'union de l'Eglise et de l'Etat, par contre avec quel zèle ils se rabattent sur r/^v/c//z<?^^ de la société actuelle dont les couditious en plusieurs pays s'opposent à la réalisation de l'idéal catholique ! De cette hypothèse, acceptée comme pis aller par l'Eglise et par ses docteurs, ils font volontiers un système qu'ils prônent et une théorie qu'ils exaltent comme la raison dernière de tout progrès religieux et social ^.

1. Citons ce passage très caractéristiqne de l'iin des deux discours prononcés en cette occasion par le grand orateur: "Je pose hat'diment cette formule: dans l'ordre ancien, les catholiques n' onX. rien à regretter \ dans l'ordre nouveau, rien à redouter. Contre les dangers inséparables de la démocratie, nous aurons, pour lutter, les ressources immortelles de la liberté. J'entends par liberté la liberté tout entière, non pas la liberté politique sans la liberté religieuse ; j'entends simplement la liberté moderne, la liberté démocratique fondée sur le droit commun et sur l'égalité, réglée par la raison et la justice. Pour moi, j'avoue franchement que, dans cette solidarité de la liberté du catholicisme avec la liberté publique, je vois un progrès immense^ — L'historien de Montalembert, le P. Lecanuet, dans la vie qu'il en a écrite, ainsi que dans un ouvrage plusiécent, L' Eglise de France sous la troisième république, se fait, avec un talent plus brillant que sûr, l'apologiste déclaré des catholiques libéraux. Plusieurs de ses appréciations ne doivent être accueillies qu'avec une légitime défiance.

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