Epli. IV
C'est ce qui explique la rigidité dogmatique du catholicisme, cette intolérance de doctrine qui poursuit sans pitié, partout où elle paraît, l'erreur religieuse, et dent l'Eglise, dépositaire fidèle des enseignements de son Fondateur, ne saurait un seul instant se départir. Toutefois, — et nous l'expliquerons mieux ailleurs, — il est des circonstances qui rendent légitime la tolérance civile ou sociale de religions tenues pour fausses: c'est de la prudence politique. Mais si parfois, pour éviter de plus grands maux, l'Etat peut et doit se montrer tolérant à l'égard des faux cultes, ces cultes eux-mêmes, et cette remarque est capitale, n'ont aucun droit à la liberté que les gouvernements leur octroient.
Dieu, insistent nos contradicteurs, n'a-t-il pas créé dans l'homme la liberté du bien et du mal? Et, s'il en est ainsi, n'estil pas juste que l'Etat couvre de sa protection ce don du ciel, en laissant fleurir toutes les libertés vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises, qui en sont comme la conséquence naturelle et le développement spontané?
Il est vrai, Dieu qui voulait faire de l'homme un être méritant, lui a donné, avec l'existence, la liberté physique de faire le bien et le mal ; mais sur ce pouvoir, il a greffé en même temps l'obligation morale de ne faire que le bien et d'éviter tout ce qui lui est contraire. Et c'est pour rendre cette fuite du mal plus facile, et pour protéger l'homme contre sa propre faiblesse et l'élever en quelque sorte au-dessus de lui-même, qu'il le comble de lumières et de grâces, qu'il lui dispense par le moyen de ses prêtre? des bienfaits surnaturels de toute sorte, qu'il a créé autour de lui cette saine atmosphère sociale oii pendant si longtemps, grâce à l'heureuse alliance de l'Eglise et de l'Etat, régnèrent et prédominèrent les principes de la foi chrétienne et les préceptes de la morale évangélique. Loin donc d'être justifiable de favoriser, par de froids calculs, la propagande de l'erreur et la liberté du mal, c'est le rôle de l'Etat d'aider l'homme, par des lois sages, par des actes et des décisions conformes aux directions religieuses, à surmonter les obstacles que l'ignorance, les préjugés, les passions, font surgir sur sa route. Nier ce rôle,
c'est méconnaître l'une des fonctions les plus utiles du pouvoir politique ^
Comment donc des catholiques sincères, et même des ecclésiastiques éminents, ont-ils pu s'éprendre du régime séparatif jusqu'à le regarder comme un progrès réel sur le passé, jusqu'à le proposer comme l'unique sauvegarde du présent et l'infaillible panacée de l'avenir?
La réponse est facile : il y a dans cette manière de concevoir la société quelque chose de spécieux, des dehors de beauté, de générosité et de grandeur propres à séduire les esprits ardents et les cœurs enthousiastes. C'est ce qui a donné naissance à "l'illusion libérale".
On s'illusionne d'abord sur la puissance de la vérité, et l'on dit et l'on répète qu'elle n'a rien à redouter des libertés qui ont cours dans la société moderne ^
Certes, considérée dans l'ordre purement objectif, la vérité jouit d'une vertu innée, d'une force d'expansion, de persuasion, de démonstration, que n'a pas l'erreur, et qui lui assure sur celle-ci une victoire absolue et définitive. Immuable et indestructible, elle n'a rien à craindre de l'épreuve de la lutte, du choc des opinions, ni des manifestations diverses de la pensée religieuse. Mais eu est-il ainsi dans l'ordre subjectif? Mis en face des contradictions et des chasses-croisés de l'esprit humain, naïfs spectateurs de cultes nouveaux et commodes, auditeurs
1. " I,orsque les rois ne servaient pas encore le Seigneur, quand ils méditaient de vains projets contre Dieu et contre son Christ, l'impiété ne pouvait être réprimée par les lois, puisqu'elle y trouvait plutôt sa force. . . Mais depuis que la parole prophétique : Tous les rois V adoreront et toutes les fiationsle serviront, a commencé à s'accomplir, quel est l'homme sensé qui voudrait dire aux princes : N'ayez aucun souci de savoir par quels hommes l'Eglise de votre Seigneur est honorée et par quels autres elle est combattue dans votre empire? Il vous importe peu de savoir qui, dans vos Etats, s'adonne à la piété, et qui tient une conduite sacrilège ? " (S. Augustin, Epist. 185 ou 50, n. 20).
2. " Loin que l'ordre soit détruit par le libre combat de l'erreur contre la vérité, c'est ce combat même qui est l'ordre primitif et éternel ". (Paroles de V Avenir, 12 juin 1831).
très crédules de harangues captieuses et de perfides insinuations, combien d'hommes, incapables de se hausser jusqu'aux régions sereines d'où la vérité plane sur le monde, se laissent prendre aux pièges qui leur sont tendus et trébuchent misérablement ! Le mal a ses séductions, l'erreur ses fascinations. Ce qui se passe en France et ailleurs, nous le prouve surabondamment.
Que dirait-on d'un père de famille assez confiant dans la force et la puissance de la vérité, pour permettre à ses enfants toutes sortes de relations, pour leur suggérer toutes sortes de lectures, pour leur ouvrir toutes grandes les portes du doute et les larges avenues de la libre pensée? Pareil optimisme, surtout chez un catholique, paraîtrait à bon endroit voisin de la folie. Ne raisonnons pas autrement, lorsqu'il s'agit de la société. Dans l'état de nature déchue, nos conditions d'infirmité intellectuelle et morale exigent que la vérité soit aidée, protégée par les pouvoirs publics contre les dangers de l'erreur et contre les abus de la liberté.
La liberté ! Assurément, c'est, dans son sens le plus élevé, une belle et noble chose ; c'est en même temps un mot sonore, et l'une de ces expressions magiques et enchanteresses oii se cachent de fallacieuses équivoques. Et là est pour l'école libérale la source la plus féconde et l'aliment le plus ordinaire de ses illusions ^ C'est à la liberté que cette école emprunte son nom: elle en chante passionnément les louanges ; elle en célèbre universellement les effets ; elle attend d'elle, et d'elle seule, toutes les grandes initiatives, toutes les œuvres généreuses, tous les
I. On connaît la célèbre inscription delà Roche-en-Erény : "Dans cet oratoire, Félix, évêque d'Orléans, a ditribué le pain de la parole et le pain de la vie chrétienne à un petit troupeau d'amis, qui, depuis longtemps habitués à combattre ensemble pour V Eglise libre dans la patrie libre, ont revouvelé le pacte de vouer de même le reste de leur vie à Dieu et à la liberté " (12 oct. 1862). Présents: Alfred, comte de Falloux ; Théoph. Foisset, Aug. Cochin, Charles, comte de Montalembert ; absent de corps, mais présent d'esprit, Alfred, prince de Broglie. (Voir Louis Veuillot, par Eug. Veuillot, t. III, ch. 16, 6e éd.)
progrès bienfaisants, et jusqu'aux triomphes les plus éclatants de la foi.
Pourtant est-il sage d'espérer de la liberté plus que de l'autorité? N'y a-t-il pas péril à lui faire la voie large, et à la laisser courir sur la pente glissante, sans guère se préoccuper du frein supérieur qui seul pourra la sauver? Liberté et autorité ne sauraient se dissocier : elles doivent marcher de front et agir de concert dans un ferme et harmonieux équilibre. Ce sont deux forces qui se complètent l'une l'autre, qui se subordonnent l'une à l'autre, et qui, privées de ce mutuel et nécessaire contrepoids, aboutissent fatalement, l'une à l'anarchie, l'autre au despotisme. L'autorité sans la liberté produit la tyrannie ; la liberté sans l'autorité engendre la licence, et souvent une licence pire que la tyrannie elle-même. Nous ne le savons que trop par l'histoire de la Révolution, oii la passion humaine, débridée et déchaînée, semblable à une bête fauve, commit en quelques années plus de crimes, accumula plus d'horreurs, lança à travers le monde plus d'idées malsaines que ne fit l'absolutisme dans l'espace de plusieurs siècles.
La formule si chère à l'école libérale, "l'Eglise libre dans l'Etat libre, " trouve son complément dans cette autre formule plus claire, mais aussi moins rassurante: "L'erreur libre dans l'Etat libre" \
Ce qui, semble-t-il, n'a pas peu contribué à entretenir dans plusieurs esprits l'illusion créée par le prisme trompeur de la liberté, c'est l'éclosion féconde de tant d'œuvres catholiques qui ont marqué l'état social inauguré en France par la charte libérale de 1830. Les célèbres conférences de Notre-Dame, l'organisation de l'enseignement dans les établissements libres, la société de Saint- Vincent-de-Paul et ses belles et généreuses croisades de charité méritent, à coup sûr, toute notre admiration.
I. C'est le titre d'une brochure écrite, peu après le congrès de Malines, par M. Du Val de Beaulieu, et qui eut l'approbation de Rome (Eug. Veuillot, ouv. et endr. cités.)
Mais de ce que ces œuvres naquirent sous le régime des libertés modernes, peut-on logiquement conclure qu'elles en sont l'efflorescence directe et le produit naturel? L'ancien régime dont on fait si bon marché, n'a-t-il pas vu éclore des gloires non moins brillantes et des œuvres nous moins admirables? Si le XIX^ siècle est fier de ses Lacordaire et de ses Ravignan, le XVIP ne montre-t-il pas avec orgueil ses Bossuet et ses Massil- Ion? Et si de nos jours l'enseignement chrétien, à travers mille alternatives d'échecs et de succès, a pu s'organiser et porter des fruits consolants, n'est-ce pas, d'autre part, sous l'ancienne monarchie qu'est né et qu'a travaillé l'apôtre infatigable de l'instruction populaire, Jeau-Baptiste de la Salle? Kt n'est-ce pas encore cette même époque monarchique qui peut se glorifier d'avoir donné naissance à l'immortel "Monsieur Vincent," dont Ozanam et ses amis ne furent, en réalité, que les fervents disciples et les dévoués imitateurs?
Un prélat ^ distingué a écrit deux livres bien connus et justement prisés oii éclate ce frappant contraste, que, si la foi au dernier siècle a remporté de brillantes victoires, le doute de son côté a fait de nombreuses victimes.
En effet, l'un des fruits les moins rares et en même temps les plus amers du régime de la séparation et du règne de toutes les libertés, c'est le scepticisme. Lorsque tant de théories rivales se donnent libre carrière, lorsque tant de systèmes religieux et irréligieux se croisent, se combattent, se disputent l'empire des âmes, cette audace de la pensée, dédaigneuse de tout et s'insurgeant contre tout, amène comme fatalement la lassitude des esprits, et le naufrage des doctrines. L'intelligence faussée, désorientée, désemparée, perd la vérité de vue ; elle se prend à douter ; elle ne sait plus où jeter l'ancre de ses convictions et de ses croyances.
Rien de plus vrai que cette parole d'un écrivain français ^ :
1. Mgr Baunard, auteur de La foi et ses victoires et Le doute et ses victimes.
2, M. A. de Margerie, cité par Mgr Baunard, Hist. du Card. Pie, t. II, p 205 (2e éd.).
" Une nation chrétienne n'est pas dans l'ordre, lorsque la vérité y a pour unique garantie de sa liberté, la liberté de toutes les erreurs. "
Ce régime dissolvant n'a pas seulement pour effet de briser l' unité des pensées et de semer dans les esprits l'erreur et le doute. Il fait plus: par la tolérance des maux auxquels il ouvre la porte, il énerve et déprime les âmes; il les marque d'un sceau d'indifférence et de mollesse; il les habitue à voir d'un œil résigné les violations du droit, à assister impassibles aux triomphes de l'injustice, à couvrir même d'un voile de faciles excuses les lâchetés de la conscience et les habiletés d'une politique plus préoccupée d'elle même que du bien et des intérêts de ceux qu'elle doit servir.
Où s'arrêtera le mal?
Dès que cesse l'union entre l'Eglise et l'Etat, ce dernier, s'enfermant dans le cercle étroit de ses vues, ne tarde pas à retirer à la vraie religion toutes ses préférences, et à lui faire l'injure de la mettre sur un pied d'égalité avec les autre cultes. Et parce que, de nos jours, le culte de la nature remplace, chez plusieurs, le culte du Créateur, par faiblesse, ou par complaisance pour ce naturalisme abject, certains Etats se fout athées.
Or, l'athéisme d'Etat lève les dernières barrières qui protégeaient la société contre le despotisme. Lorsqu'une nation ne croit plus à Dieu, qu'elle l'a banni de ses parlements, de ses prétoires, de son armée, de ses écoles, de ses hôpitaux, ne sa vie sociale tout entière, toute règle de morale disparaît à ses yeux ; toute notion du juste et de l'injuste s'efface dans sa conscience. Il ne reste plus, chez ceux qui gouvernent, que l'âpre volupté d'un pouvoir sans frein, et, chez ceux qui sont gouvernés, que l'ardente appétition d'une part égale dans cette jouissance.
D'un côté, les puissants du jour, jaloux de l'influence exercée par l'Eglise sur les âmes et impatients des obstacles que sa doctrine oppose aux passions frémissantes, se dressent dans leur orgueil et tournent contre elle, tantôt la brutalité du glaive,
tantôt les formalités et l'astuce traîtresse des lois ; c'est le césarisme.
D'un autre côté, les masses populaires, que n'éclairent plus les lumières de la foi, que ne contient plus l'idée de Dieu, de conscience, de vie future, et dont on a proclamé les droits sans mentionner en même temps leur devoirs, ces masses inquiètes, affamées, pleines de désirs, se lèvent et s'ébranlent ; elles portent la main sur tout ce que les siècles avaient respecté ; elles se jettent à l'assaut de tout ce qui, jusqu'à ce jour, faisait la force, la prospérité, et la félicité des peuples: c'est le socialisme.
Ce ne sont pas là de simples déductions que nous faisons ; c'est plutôt de l'histoire contemporaine que nous rappelons. Le spectacle de certains pays d'Europe, de la marche que les idées libérales y ont suivie, et de l'abîme qu'elles y ont creusé, fait voir, mieux que tous les raisonnements, où mène le tolérantisme, et comment, en déchristianisant le pouvoir, il livre la société à toutes les ambitions, à toutes les dépravations, et à toutes les erreurs.
A côté de ces tristesses s'offrent, nous l'avouons, des motifs sérieux d'espérer. Jamais, par exemple, depuis plusieurs siècles l'épiscopat français n'a paru plus fortement ni plus universellement uni au Saint-Siège que le lendemain du jour où la France officielle consommait l'acte de séparation de la société civile et de la société religieuse. Voudrait-on, par hasard, exploiter ce fait au profit du libéralisme et en faire honneur au régime des libertés modernes? La conclusion serait plus que risquée, et il y aurait lieu de répondre que ce resserrement de l'unité catholique,— chose remarquée non seulement en France, mais dans tous les pays, — loin d'être due à la liberté, provient plutôt du renforcement de l'autorité et de l'affirmation de l'infaillibilité par le concile du Vatican. Or, personne n'ignore quelle attitude d'hostilité ouverte ou latente prirent les libéraux, même les libéraux catholiques, à l'endroit de ce grand acte de l'Eglise universelle.
Rien donc d'étonnant que, depuis un siècle, Rome n'ait laissé
passer aucune manifestatiou importante du libéralisme et aucune expression retentissante des doctrines séparatistes, sans protester contre ces théories et sans les condamner dans les termes les plus formels.
Quand la Révolution, issue tout à la fois de l'orgueil luthérien, des abus de l'ancien régime, et du cynisme voltairien, fit éclater avec fracas les cadres de la vieille société chrétienne pour arborer sur ses débris l'étendard d'une liberté absolue de pensée et d'action. Pie VI ne fut pas lent à élever la voix et à prendre la défense des droits religieux et des principes sociaux si violemment attaqués ^
Plus tard, quand Lamennais reprit de ses mains fiévreuses le drapeau libéral pour le planter, en chantant l'hymne de la liberté, sur le palais des chefs d'Etat et jusque sur les murs de l'Eglise, Grégoire XVI dans sa célèbre encyclique Mirarivos'^ n'hésita pas à réprouver cette entreprise téméraire. Le Pontife remontait à la source du libéralisme né de l'opinion que toutes les religions sont bonnes, et il montrait du doigt, avec un rare courage, les conséquences funestes de cette doctrine.
Plus tard encore, quand le libéralisme assagi par la condamnation de V Avenir^ mais non anéanti, voulut profiter du congrès de Malines pour définir son programme et tenter, par un coup d'éclat, de conquérir l'opinion publique, Rome s'émut et Pie IX saisit cette occasion de frapper, en la démasquant, une erreur d'autant plus dangereuse qu'elle semblait se produire sous une forme plus subtile. Il le fit en deux actes mémorables qui eurent un immense retentissement : l'encyclique Quanta
1. Allocution consistoriale du jg mars 1790 ; Bref au card. de la Rochefoucauld, 18 mars 1791 ; Allocution consistoriale du 17 juin 1793.
2. 15 août 1832.— Le R. P. Lecanuet {Montalembert, t. I, pp. 269 et suiv.) laisse entendre que si Lamennais eût écrit de nos jours ce qui inquiéta il y a 60 ans la Cour romaine, Rome n'eût pas songé à le blâmer, parce que, dit-il, depuis cette date la Papauté "a évolué". 'V Avenir i\x\. condamné pour des questions de doctrine (ibid. p. 324), et la doctrine de l'Eglise ne change pas plus avec la démocratie que sous les monarchies. Pie X vient de le prouver.
cura ^ et le Syllabus. L'Encyclique, dirigée contre les erreurs du temps présent, décrivait ces erreurs en elles-mêmes et dans leurs résultats ; puis elle indiquait à grands traits l'enseignement doctrinal qu'il importe d'y opposer.
Nous en détachons la page suivante qui touche de plus près à notre sujet : " Il ne manque pas aujourd'hui d'hommes qui, appliquant à la société civile l'impie et absurde principe du naturalisme, osent enseigner que la perfection des gouvernements et le progrès civil exigent que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n'existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie religion et les fausses. De plus, contrairement à la doctrine de l'Ecriture, de l'Eglise, des Pères, ils ne craignent pas d'affirmer que le meilleur gouvernement est celui où l'on ne reconnaît pas au pouvoir l'obligation de réprimer et de châtier les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la tranquillité publique le demande. Partant de cette idée absolument fausse du gouvernement social, jils n'hésitent pas à favoriser l'erreur fatale à l'Eglise et aux âmes, et qualifiée par notre prédécesseur de délire, que la liberté des consciences et des cultes est un droit propre à chaque homme et ayant sa place dans tout Etat bien constitué ; et qu'il est permis aux citoyens de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles qu'elles soient, par la parole, par la presse ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse intervenir. Or, en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne pensent ni ne considèrent qu'ils prêchent une liberté de perdition " : liberté, ajoute l'Encyclique, qui permet de résister à la vérité, qui bannit la religion, qui éteint la vraie notion de la justice et du droit, qui substitue à ces choses sacrées la force de l'opinion publique ou des faits accomplis et la morale de l'intérêt.
Après Pie IX, Léon XIII, le grand docteur des temps modernes, à qui personne ne reprochera d'avoir méconnu les aspi-
déc. 1864.
rations de son époque, jugea lui aussi très opportun de remettre sous les yeux des peuples l'enseignement catholique concernant l'organisation de la société chrétienne. Ses encycliques Immortale Dei et Libertas oià, à la lumière des vrais principes sur la nature de l'Eglise et de l'Etat, les questions de libéralisme sont traitées avec une si haute autorité et une si merveilleuse précision, resteront comme des modèles de clarté et de sagesse.
Ajoutons à cette série de condamnations et de déclarations l'acte tout récent du courageux Pontife régnant. Dans son encyclique Vehementer provoquée par la loi de séparation des Eglises et de l'Etat en France, Pie X réprouve hautement la thèse séparatiste comme funeste à la société civile autant qu'à la religion ; puis il déplore et il dénonce la politique néfaste qui vient de briser, d'une façon insolente, l'alliance traditionnelle du Saint-Siège avec la grande nation française.
Impossible donc, en cette matière, de se méprendre sur la véritable pensée de l'Eglise.
Aussi, les libéraux les plus attachés au catholicisme, pour ne pas rompre avec leurs croyances, se voient-ils contraints de se faire comme deux mentalités ou deux consciences, l'une pour la théorie, l'autre pour la pratique. En théorie, sans doute, la foi leur interdit de croire que l'Eglise puisse condamner à tort la séparation de l'Eglise et de l'Etat ;mais, en pratique, de combien de prétextes, de raisons et de considérations ils s'ingénient à couvrir le système qui leur est cher !
C'est ainsi que, pour amener l'Eglise à accepter de bon cœur et sans regret du passé le régime actuel, ils décrivent avec complaisance ce qu'ils appellent les bienfaits du "droit commun", comme si cet état social d'égalité pour tous, et de liberté pour tout, pour le faux comme pour le vrai, pour le mal comme pour le bien, offrait à la religion les meilleures conditions de prospérité et de succès.
Cet argument, d'apparence plausible pour ceux que les mots séduisent, n'a pas trompé l'œil éclairé des pontifes romains.
Léon XIII, dans son Encyclique aux catholiques de France ^, mentionne le vœu libéral "que l'Eglise soit réduite à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens"; puis il s'empresse de faire remarquer que c'est là " une situation précaire ", etque, si en certains pays les catholiques doivent la subir, ils ne sauraient indéfiniment et universellement s'en contenter.
Le droit commun ! Est-ce bien là tout ce qu'il faut souhaiter, et tout ce qu'il faut réclamer pour une société d'un rang- à part, d'un but et d'un caractère surnaturel, et qui, pour ce motif, l'emporte incomparablement sur toutes les institutions sociales ; pour une religion qui est la seule vraie, la seule investie par Dieu du droit de vivre, de s'organiser, de se développer, d'étendre son action sur les individus et sur les peuples ? S'en tenir au droit commun, n'est-ce pas ravaler l'œuvre divine au niveau des œuvres humaines? n'est-ce pas mettre le Créateur sur le même pied que sa créature, et prétendre imposer une loi sociale à Celui de qui toutes les sociétés dépendent ?
Sans doute la liberté du droit commun, quand elle s'exerce sans entraves, vaut mieux que la persécution ; mais elle vaut moins que la protection d'une puissance politique alliée et bienveillante. " Avec la liberté, l'Eglise passe ; avec la protection, elle est aidée ; avec la liberté, elle n'a qu'une force, la sienne ; avec la protection, elle en a deux, la sienne et celle qu'on lui prête. La liberté entoure l'Eglise de concurrences plus ou moins ardentes, qui lui disputent les esprits. Elle n'a contre leurs attaques que la ressource de sa parole, de sa prière et de son sang. Elle livre des combats héroïques qui la sauvent, sans sauver toutes les" âmes dont elle est la gardienne. L'Eglise est résignée à sa destinée ; cependant on lui pardonnera aisément d'en regretter une autre, non pas parce qu'elle est plus douce, mais parce qu'elle assure mieux, avec son règne, l'honneur de Dieu et les intérêts des individus et des peuples ^ ".