Pensées choisies (5e éd.), t. II, p
En second lieu, la puissance de l'Etat est limitée par les droits et les libertés de l'individu. Ce fut l'erreur profonde des sociétés païennes de méconnaître ou de mépriser ces droits et ces libertés, d'absorber l'individu dans le grand tout social, de l'immoler en quelque sorte à l'idole du pouvoir et sur l'autel de l'Etat. Qui ne sait, par exemple, que le législateur de Sparte, Lycurgue, poussait Taudace et le cynisme jusqu'à ordonner un choix entre les enfants mal faits et les enfants bien formés, et qu'il n'hésitait pas à prescrire la mise à mort des premiers, remettant les seconds aux mains de la patrie? Le christianisme, dès l'origine, s'est dressé comme un rempart en face de ces excès: fièrement, énergiquemeutj il a revendiqué les droits imprescriptibles de la personne humaine, et en relevant la dignité et la grandeur de l'homme, il a restauré la liberté et l'indépendance du citoyen.
De fait, encore que dans l'ordre social l'intérêt public prime l'intérêt privé, cependant, dans un cadre plus large et d'une manière générale, les biens et les droits de l'individu l'emportent sur le bien et les droits de l'Etat. Voici pourquoi ^ : — la supériorité relative de l'individu ou de l'Etat doit se juger d'après la fin que l'un et l'autre poursuivent. Or, la fin propre, directe et adéquate assignée à l'activité individuelle, c'est le bonheur céleste résultant de la possession immédiate de Dieu ; d'autre part, la fin propre, directe et spéciale de l'Etat n'est qu'un bonheur purement temporel, une condition de vie dont l'homme peut et doit se servir comme d'un moyen pour atteindre aux choses éternelles. Il s'en suit donc que la fin de l'Etat est subordonnée à la fin de l'individu, que l'Etat lui-même n'a d'autre mission que de nous aider dans l'usage personnel de nos facultés et de nos ressources, que l'ordre moral et social tout entier est comme un système de forces dont la personne humaine est le centre et où tout gravite autour de ce foyer d'attraction. C'est pourquoi la puissance civile ne doit ni porter atteinte aux