I. Le Christianisme et les temps présents, t. IV, p
sociale où la souveraineté, résidant en un seul sujet, n'est contrebalancée par aucun pouvoir créé, force nous est bien de voir dans le Pontife romain un monarque absolu et indépendant. Sans doute, d'après la constitution divine de l'Eglise, il existe un autre pouvoir, celui des évêques, que le Pape n'a pas établi et qu'il ne saurait, non plus, supprimer. Mais ce pouvoir, quelque nécessaire qu'il soit, demeure cependant soumis à la puissance papale : il lui est subordonné et par sa nature propre, puisque c'est une juridiction essentiellement inférieure, et par ses fonctions, que remplissent légitimement ceux-là seuls qui ont reçu Pinvestiture sacrée des mains du Vicaire de Jésus- Christ.
Au reste, si dans ]es sociétés purement humaines l'autocratie peut offrir des inconvénients sérieux, si elle ne présente que peu de garanties contre les excès de la cruauté, de l'orgueil, de l'ambition, et si elle donne trop souvent naissance à des abus de pouvoir, à des exactions et à des tyrannies qui occasionnent la ruine des peuples ou le renversement des trônes, il n'en est pas ainsi de l'autorité souveraine dans une société que Dieu a luimême fondée, sur laquelle il veille d'un œil jaloux, et à laquelle il dispense, dans la personne de son Chef, le secours spécial de ses lumières et les soins les plus assidus de sa providence. Les rois de la terre, dans l'ivresse de l'absolutisme qui les grise, affectent cette formule où éclate toute leur arrogance : " L'Etat, c'est moi ". Les princes spirituels, qu'on appelle les Papes, malgré toute la puissance dont ils disposent et dans leurs actes les plus solennels, se nomment très humblement: "Les serviteurs des serviteurs de Dieu ; servi servorum Dei ". Sous la force absorbante des premiers, la vie sociale reflue des membres vers la tête, et les corps inférieurs, familles, corporations, provinces, perdent en liberté, en vitalité, en prospérité, ce que le fier monarque gagne en richesse et en gloire. Sous le sceptre bienfaisant des seconds, la vie afflue de la tête aux membres avec d'autant plus de sève, de fécondité et de chaleur qu'elle se trouve plus fortement concentrée à son foyer.
C'est l'image la plus élevée et la plus fidèle que nous ayons du gouvernement de Dieu dans le monde, de cette vaste monarchie par laquelle le Créateur, maître absolu de tout ce qui est, fait partout sentir son irrésistible influence, sans cependant que cette action détruise ou amoindrisse l'efficacité des causes secondes. A l'instar de la vertu divine, le pouvoir du Pape est partout : rien n'échappe à son contrôle, au rayonnement de son autorité. Des hauteurs oii il siège descendent à flots continus la grâce, la lumière, et la vie : c'est là que jaillissent les pensées les plus nobles, là que s'élaborent les projets les plus féconds, là qu'il faut chercher le remède dans toutes les crises religieuses, intellectuelles et sociales. Et pourtant cette centralisation, la plus forte qu'on puisse concevoir, ne nuit ni à la vraie liberté, ni aux sages initiatives des membres dont se compose la société ecclésiastique.
En résumé, le gouvernement de l'Eglise est essentiellement monarchique dans le sens strict mais supérieur de ce mot. Disons mieux : c'est un gouvernement à part, non comparable aux pouvoirs humains, et qui par l'admirable complexion de son organisme, par sa force, sa majesté, son éclat, les domine et les éclipse tous.
Toutefois, — pour nous conformer au langage usité, — nous ne voudrions pas exclure de cette monarchie surnaturelle certains modes particuliers d'aristocratie et de démocratie ; lesquels, sans rien enlever à la souveraineté, sans la fragmenter ni l'affaiblir, forment comme les degrés du trône où elle commande.
L'aristocratie dans l'Eglise, ce sont les membres du Sacré Collège, ces princes de sang royal qui entourent immédiatement la personne du Pape et constituent son conseil souverain. Ce sont les graves personnages dont se composent les Congrégations romaines et qui, par leur science et leur prudence, donnent à ces tribunaux une si haute valeur administrative. Ce sont encore, et plus nécessairement, les pasteurs inférieurs chargés de gouverner, sous la houlette du Pasteur suprême, les Eglises particulières confiées à leurs soins. Mais, nous le répétons, ces
éléments aristocratiques ne partagent pas la souveraineté ; ils la servent, la soutiennent et en font rayonner partout l'influence.
Ajoutons avec l'abbé Moulart ^ que la démocratie n'est pas totalement exclue de la constitution de l'Eglise.
" Le Christ, dit-il, n'a point confié au peuple la souveraineté de son royaume sur la terre, c'est vrai ; mais il a donné à chaque fidèle le droit d'aspirer à franchir le seuil de la hiérarchie sainte, et d'en monter tous les degrés, sans excepter le suprême pontificat lui-même. Sous ce rapport la plus parfaite égalité règne entre tous les membres de l'Eglise ; il n'y a parmi eux ni distinction de caste, ni privilège du sang. L'Eglise ne connaît que la seule génération spirituelle qui procède du Baptême et de l'Ordre. Cette génération donne à tous les mêmes droits."
Dante Alighieri, dans son ouvrage de Monarchia^ où à travers les fictions du poète perce le génie du philosophe, développe l'idée qu'il avait conçue au milieu des troubles politiques de son temps, d'une monarchie unique, parfaite et universelle : monarchie assez vaste pour commander à toutes les nations ; assez puissante pour dirimer toutes leurs querelles ; assez sage et assez prudente pour conserver à chacune sa vie propre ; assez généreuse et assez désintéressée pour ne travailler qu'au bien général.
Cette idée, appliquée à l'ordre civil, n'était sans doute qu'un rêve ; mais le rêve du grand poète florentin trouve dans le gouvernement religieux sa plus haute réalisation. L'Eglise du Christ est cette monarchie où l'autorité, quelqu'absolue qu'elle soit, n'existe que pour le bien commun ; qui a des lumières pour tous les problèmes, des lois pour tous les besoins, des remèdes pour tous les maux ; où tous les pouvoirs nécessaires au progrès religieux s'harmonisent et se coordonnent dans l'ordre hiérarchique le plus parfait ; où le sceptre qui gouverne respecte tous les droits, sauvegarde toutes les vraies libertés ; où le Pape est un monarque, non un despote ; où les ministres sont des coopé-
V Eglise et l'Etat, 4e éd., pp. 54-55-
rateurs, non des valets ; où les sujets sont des hommes libres, non des esclaves. Monarchie incomparable, faite de force et d'amour, de puissance et de grâce, d'unité et de variété, de majesté et de grandeur ; s'adaptant à tous les siècles, survivant à toutes les ruines, présidant aux destinées morales de tous les peuples !
Dieu seul pouvait la créer, et l'organiser dans sa forme essentielle. Lui seul aussi a pu la tenir debout sur tous les champs de bataille de l'erreur et de la passion, et la garder intacte à travers toutes les révolutions de l'épée et de la pensée.