DIXIÈME LEÇON
l'union de l'église et de l'état
Messieurs,
La société religieuse et la société civile jouissent toutes deux dans la sphère qui leur est propre, d'une réelle souveraineté. Sans doute, l'Eglise, à l'instar de ces cimes grandioses qui s'élèvent au-dessus de la plaine, l'emporte essentiellement sur l'Etat ; elle lui est supérieure et par sa nature et par sa fin ; elle étend jusque sur lui la majesté de son sceptre : non pas, toutefois, pour lui ravir ses attributions et l'absorber comme une partie d'elle-même. En face de l'Eglise ou, pour parler plus exactement, au-dessous d'elle, l'Etat garde son être distinct, ses droits et ses pouvoirs.
Quels sont donc les rapports mutuels, et quelle doit être l'attitude respective de ces deux sociétés ? Sont-elles de leur nature, et par une sorte de nécessité et d'irrésistible fatalité, condamnées à vivre comme deux nations jalouses, dans un état de suspicion et d'antagonisme permanent? Doivent-elles s'ignorer l'une l'autre, ou ne se connaître et prendre contact que pour afficher, par un prompt divorce, leur incompatibilité ? L'isolement, la séparation, le schisme : est-ce bien là leur condition normale et la loi suprême de leur destinée ?
Cette question, si importante à toutes les époques, emprunte aux derniers événements de France un caractère singulièrement actuel. Au lendemain de la crise où, pour la première fois 1
i. Nous disons la première fois ; nous devrions dire la seconde, si la rupture de 1794 à 1801 n'avait été l'acte d'un pouvoir en démence.
depuis le baptême de Cîovis et la naissance de la fille aînée de l'Eglise, les chefs d'Etat français, rompant avec une tradition séculaire, ont prôné et décrété la dissolution du lien social qui, par alliance spontanée et par entente concordataire, avait fortement uni Rome et la France, il convient de se demander si c'est là Tunique solution du plus grave de tous les problèmes politico religieux ; si la France, en se séparant de l'Eglise, a fait vraiment un pas dans la voie du progrès ; et si elle s'est acheminée vers un idéal qu'il faille désormais proposer aux aspirations inquiètes et aux visées patriotiques des nations.
Pour répondre à ces questions, il importe en premier lieu de bien définir les termes de la thèse que nous avons en vue.
Que faut-il entendre par union de l'Eglise et de l'Etat? — Union, évidemment, ne veut dire ici ni mélange, ni fusion, ni absorption. Quand la puissance civile et la puissance religieuse se donnent amicalement la main, ce n'est ni pour placer leurs institutions sur un même pied, ni pour unifier leur législations dans un même moule, ni pour soumettre leurs sujets au joug d'un même empire. C'est pour se concerter et s'entendre, et pour établir entre elles un accord sérieux et durable, basé sur la reconnaissance mutuelle des droits et l'accomplissement fidèle des devoirs inhérents aux deux sociétés.
Reconnaissance des droits de l'Eglise par l'Etat et des droits de l'Etat par l'Eglise ; accomplissement des devoirs qui les obligent mutuellement, l'Eglise à l'égard de l'Etat, l'Etat à l'égard de l'Eglise : tels nous semblent êtie les deux conditions essentielles et les deux éléments nécessaires de cette union d'où résulte, dans l'équité et la justice, la tranquillité publique et l'harmonie sociale.
Au reste, l'union de l'Eglise et de l'Etat comporte divers degrés. Elle peut être plus ou moins étroite, selon que les deux pouvoirs harmonisent plus parfaitement, plus universellement leur législation, et se prêtent un plus franc et plus solide appui. Tous ces degrés, néanmoins, peuvent se ramener
à deux chefs principaux : l'union ou l'alliance proprement dite, et le système spécial des concordats.
" Dans le régime de l'union proprement dite, les deux pouvoirs s'appuient étroitement l'un sur l'autre. — Pour arriver plus facilement à leur fin respective, chacun apporte à l'autre les concours de sa force et de ses moyens d'action. D'une part, pour le bonheur et la sécurité du gouvernement et du peuple, l'Eglise met au service de l'Btat ses prières, son enseignement, son droit de justice afflictive et, au besoin, jusqu'à ses ressources matérielles. D'autre part, la nation, reconnaissant la mission divine de l'Eglise et la supériorité de son pouvoir, accepte la religion comme religion d'État, la prend pour règle de la société civile et de son gouvernement, de la même manière à peu près que les particuliers la prennent pour règle de leur conduite privée. Tout en restant maître sur son domaine, l'Etat approprie et coordonne sa législation à celle de l'Eglise, en adoptant ses principes de morale et en assurant l'exécution de ses ordonnances. En un mot, toute la législation civile est mise en parfaite harmonie avec les lois ecclésiastiques : les droits et les immunités des ministres sacrés et des choses de la religion sont reconnus et respectés ; l'Etat accorde à l'Eglise l'appui de son autorité, protège sa doctrine, exécute ses lois et ses jugements, réprime tout acte d'hostilité contre elle, usant de plus ou moins d'intolérance, suivant les circonstances, envers les dissidents hérétiques, schismatiques, apostats 1 ".
L'union qui vient d'être décrite élève donc la religion du Christ au rang de religion d'Etat. Seule, des vieilles sociétés, la catholique Espagne semble garder encore aux croyances chrétiennes et à la véritable Eglise, mère et patronne de toutes les nations, la place d'honneur que tous les siècles, depuis Constantin, leur avaient reconnue.
Après la chute du second Empire, alors que les regards des catholiques français se portaieut, pleins d'espoir, vers un homme
i. Duballet, V Eglise et V Etat, t. II, pp. 154-155.
de haut caractère et de foi profonde, héritier légitime de saint Louis, Mgr Pie, l'illustre évêque de Poitiers, traça pour celui qu'une attitude moins rigide eût pu faire monter sur le plus beau trône du monde un programme de royauté chrétienne. Le prélat voulait que la nouvelle monarchie, s'inspirant de traditions glorieuses, fût à la fois forte et souple, ennemie de la faiblesse qui déprime et de l'absolutisme qui opprime. Puis assignant, dans ce plan de restauration, la place que devait tenir la religion du Christ, il formulait cette clause capitale : " La religion catholique, qui est pour les Français la religion de quatorze siècles dans le passé et de trente-cinq millions de citoyens sur trente-six dans le présent, est la religion du pays et de ses institutions l. " C'était reconnaître au catholicisme, non par simple concession, mais par affirmation d'un droit de nature, l'empire qui lui est dévolu sur la société.
L'exécution de ce programme eût fait reprendre à la France, dans toute sa beauté, son grand rôle de nation chrétienne et protectrice de l'Eglise. Car ce rôle sacré, depuis près d'un siècle, elle ne le remplissait qu'à demi, lorsqu'elle ne le trahissait pas.
Le concordat de 1801, contrairement à ceux qui l'avaient précédé non seulement en France, mais dans tous les Etats chrétiens 2, ne comportait plus l'union étroite et intime de l'Eglise et du pouvoir civil. C'était, au fond, sur cette question de principe que s'était livrée la grande bataille des négociations du pacte conclu entre Bonaparte et Pie VII. Le Pape demandait que, dans l'acte concordataire, l'Eglise fût reconnue et proclamée Eglise d'Etat; et une fois, dans un de leurs projets 3, les négociateurs français laissèrent passer le mot. Mais bientôt ils se reprirent, et ce mot, trop significatif pour des hommes issus de la Révolution, fut remplacé par une rédaction moins
1. Histoire du cardinal Pie, par Mgr Baunard, t. II, p. 510, 2e éd.