QUATORZIÈME LEÇON
l'église et ea société moderne
Messieurs,
Les grandes révolutions sociales ne sont pas l'œuvre d'un jour.
Fruit d'une pensée latente ou conçues et préconisées par quelques novateurs, elles germent lentement dans le sillon des siècles, et ce n'est d'ordinaire qu'après plusieurs générations humaines, à la faveur d'événements graves et par le fait de circonstances décisives, qu'elles impriment à la société une forme nouvelle et exercent sur ses destinées une action souveraine.
La société moderne, issue immédiatement de la Révolution, remonte par un enchaînement de faits et de causes jusqu'au protestantisme du seizième siècle. Luther, en arborant contre l'Eglise l'étendard du libre examen, donna le signal de l'émancipation religieuse et de l'insubordination sociale dont l'esprit et les progrès caractérisent nettement notre époque.
Nous avons déjà rappelé les troubles ecclésiastiques et civils causés, dès son apparition, en Allemagne et en France (sans parler de l'Angleterre), par l'hérésie protestante. C'était dans les esprits, en attendant qu'elle s'effectuât dans les lois, la rupture de l'unité qui avait fait pendant si longtemps la grandeur et la force des peuples européens.
La paix d'Augsbourg, conclue en 1555, porta la première atteinte légale à l'ancien droit public et aux principes de solidarité religieuse qui en étaient le fondement. On laissait aux Etats de l'empire germanique liberté pleine de légîementer à
leur guise, dans les limites de leurs territoires, les choses de la religion ; mais on décrétait en même temps l'égalité juridique des Etats catholiques et des Etats luthériens vis-à-vis de l'empire lui-même, supprimant par là l'un des éléments les plus essentiels de la constitution impériale : la protection de l'Eglise romaine K
En France l'édit de Nantes, publié par Henri IV en 1598, fit faire un pas de plus à la tolérance civile des faux cultes. Il permit aux huguenots de jeter les bases d'une organisation politico-religieuse puissante, d'établir ainsi un Etat dans l'Etat, et de plonger dans les entrailles du sol français des racines que le zèle outré et mal inspiré de Louis XIV devait, un siècle plus tard, se montrer impuissant à détruire. L'arbuste peut aisément être arraché de terre ; l'arbre qui a grandi défie les tempêtes.
En 1648, le traité de Westphalie vint consacrer la rupture déjà commencée entre l'Eglise et l'empire d'Allemagne par l'abolition définitive de la grande confédération catholique et de son droit public. Le bénéfice de la paix d'Augsbourg, dont jouissaient les luthériens, fut étendu aux calvinistes ; et il fut, en outre, stipulé que les cultes dissidents pourraient s'exercer avec les mêmes droits que le culte prédominant dans les divers Etats, soit catholiques, soit protestants, de l'empire 2. L'égalité officielle des cultes devant ia loi fédérale et territoriale se trouvait reconnue.
Ce n'était pas encore l'athéisme d'Etat, mais on y marchait par des voies diverses. Les principes de révolte prônés par la Réforme et flottant çà et là dans l'atmosphère sociale, le régalisme jaloux se substituant dans les choses sacrées à l'autorité de l'Eglise, la maçonnerie déjà agissante, l'absolutisme de Louis XIV confisquant à son profit les libertés publiques et provoquant dans l'âme du peuple de sourdes colères, l'impiété voltairitmne soufflant sur ces éléments la flamme incendiaire: voilà autant