‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 38 sur 199 · Encycl. Immortale Dei · texte numérisé non relu

Encycl. Immortale Dei

2. Notions de Droit public naturel et ecclésiastique, ch. III, art. 2.

seulement : qu'elle ne doit jamais être en opposition avec cette même fin, et c'est là le rapport négatif ; qu'elle doit être organisée de manière à fournir à la société spirituelle au moins les moyens de l'ordre temporel absolument requis, et c'est là le rapport affirmatif qu'on peut aussi appeler indirect ".

Je n'ai guère besoin d'ajouter que l'Eglise se distingue également de l'Etat par les moyens dont elle se sert pour atteindre sa fin ; car la diversité de la fin entraîne nécessairement la diversité des moyens. Aussi, pendant que la société civile se meut dans le domaine de l'activité naturelle, qu'elle cherche le secret de sa prospérité dans les ressources que la nature, l'art, la science, le génie, peuvent lui fournir, la société religieuse, vivant dans une sphère plus haute, recourt à des moyens d'un caractère plus élevé. Et, si on la voit en même temps faire servir à ses desseins des choses de l'ordre temporel, certains biens dont elle dispose, certaines matières qui entrent dans la confection de ses sacrements, c'est que ces choses, sous sa main sanctifiante, s'ennoblissent et se transforment en instruments de la foi, de la charité, de la justice, de la glorification de Dieu et du salut spirituel de l'humanité.

Une dernière différence entre l'Eglise et l'Etat apparaît clairement dans V étendue et le champ d'action de ces deux sociétés. D'un coté, quelle ampleur, et quelle universalité! E'Eglise n'est circonscrite ni par le temps, ni par l'espace, ni par le calcul des hommes, ni par les hasards de la fortune. Elle embrasse dans un même rayon d'incessante activité et d'irrésistible influence vingt siècles de durée, et les républiques qui naissent, et les royaumes qui grandissent, et les empires qui s'écroulent, les hommes de toute couleur, de toute latitude, de toute langue. D'un autre coté, quelles divisions, et quels morcellements I Participant de la nature de ses membres, l'Etat subit les mille divergences de mœurs et les mille fluctuations d'opinion, de tempérament, d'attitude, qui diversifient les peuples, les partagent en groupes distincts et trop souvent hostiles, les éparpillent comme des pions sur l'échiquier du monde, et tantôt les élèvent

au faîte de la puissance, tantôt les précipitent sur les pentes de la ruine.

On ne peut donc douter qu'il n'y ait, entre l'Eglise et l'Etat, une distinction assez tranchée pour rendre suspecte, et pour faire bannir du langage chrétien, la formule employée par les gallicans, surtout par Portalis : " L'Eglise dans l'Etat 1 ".

Ce même politique français, dans le rapport que nous avons cité sur les articles organiques du Concordat, écrivait : " On doit tenir pour incontestable que le pouvoir des clefs est plutôt un simple ministère qu'une juridiction proprement dite ". Ces paroles, auxquelles fait écho le libéralisme de Guizot et de Cadorna, tout en reconnaissant une certaine diversité entre l'Eglise et l'Etat, nient cependant que l'Eglise soit par elle-même une société jiiridique. Dans l'opinion de ces légistes, si la société religieuse exerce quelque juridiction extérieure, c'est par une concession de l'Etat, principe et source de tous les droits sociaux.

Voilà, certes, une prétention grave, et qui, si elle était fondée, donnerait raison aux oppresseurs les plus perfides et les plus redoutables de l'Eglise catholique, à ceux qui s'arment pour la combattre de ce qu'on appelle la légalité. Heureusement que cette prétention est fausse et absolument opposée aux principes du droit sur la constitution et les pouvoirs de la vraie Eglise.

Rappelons ici, en quelques mots, la différence déjà signalée dans notre deuxième leçon entre une société purement morale et une société juridique. Une société est purement morale, quand elle repose sur des liens d'amitié, d'intérêt, de bienfaisance, sans autres devoirs que ceux qui relèvent du for intime de la conscience, indépendamment de toute juridiction extérieure; une société juridique, au contraire, est celle dont les membres sont liés par des obligations que les pouvoirs humains ont la faculté

i. Voir, touchant cette formule et le sens dans lequel saint Optât s'en est servi, Duballet, ouv. cit., t. II, pp. 108-111, et aussi ce que nous disons plus bas (leçon 8e) .

d'imposer et dont ils peuvent, même par contrainte, exiger l'accomplissement. Selon nos adversaires, il n'y aurait dans l'Eglise ni droits ni devoirs juridiques; le pouvoir religieux qu'on y exerce serait par lui-même un simple ministère spirituel, et l'Etat seul pourrait conférera ce ministère les titres et la valeur d'une autorité publique.

Cette erreur condamnée par Pie IX dans le Syllabus 1, l'a été de nouveau par Léon XIII dans son encyclique Ltbertas. Parlant de cette théorie et de ses défenseurs, le pontife s'en plaint dans ces termes: "Ils enlèvent à l'Eglise du Christ le caractère et les droits propres d'une société parfaite et veulent que son pouvoir, privé de toute autorité législative, judiciaire, coactive, se borne à diriger par l'exhortation, la persuasion, ceux qui se soumettent à elle de leur plein gré et par leur propre volonté. Ce système a donc pour effet de dénaturer complètement la société ecclésiastique, de restreindre son autorité, son magistère et toute son action, et d'exagérer l'action et l'autorité du pouvoir civil jusqu'à vouloir que l'Eglise de Dieu, comme toute autre association libre, soit mise sous la dépendance et la domination de l'Etat".

Rien de plus contraire aux principes qui ont présidé à l'institution de l'Eglise. Cette société, dans le plan divin, doit être comme une image et une lieutenance du Christ sur la terre; elle est son corps mystique, l'héritière légitime de ses pouvoirs, l'exécutrice autorisée de sa mission. Comme mon Père m'a envoyé, disait Notre-Seigneur à ses apôtres 2, de même je vous envoie. Or, Jésus-Christ, l'envoyé de son Père céleste, ne jouissait-il pas de toute autorité juridique? Divin plénipotentiaire, ne s'écriait-il pas en produisant en face d'un monde sceptique ses lettres de créances: // nûa été donné tout pouvoir au ciel et sur la terre? 3 Lui qui tenait la nature entière assujettie à ses

i Prop. 39 et suiv.

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