‹ Droit public de l'église (volume 3)Chapitre 79 sur 199 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

SOUVERAINETÉ RESPECTIVE DE L'ÉTAT ET DE L'ÉGLISE Messieurs,

La question des rapports de l'Eglise et de l'Etat ne saurait être nettement comprise et pertinemment résolue qu'à la lumière des principes qui régissent la nature et les forces organiques de ces deux sociétés. Voilà pourquoi ces notions fondamentales ont fait jusqu'ici l'objet de nos études sur le droit public ecclésiastique.

Cette partie de notre tâche est à peu près terminée, et il ne nous reste plus, avant d'aborder le problème complexe des attitudes diverses que l'Eglise peut prendre vis-à-vis de l'Etat, qu'à jeter un regard d'ensemble sur ces deux puissances et à déterminer jusqu'à quel point et de quelle manière toutes deux sont souveraines.

Après les considérations faites au cours des leçons précédentes, nous pourrions sans doute regarder comme suffisamment établie la souveraineté respective de l'Eglise et de l'Etat. Mais d'un côté, l'indépendance du pouvoir religieux est si opiniâtrément contestée, et, de l'autre, on prête si calomnieusement à l'Eglise des vues contraires à la souveraineté du pouvoir civil qu'il paraît important de mettre en pleine lumière ces deux points de doctrine et de dissiper à cet égard tous les préjugés.

Car, incontestablement, préjugés il y a. 1

i. Dans un ouvrage intitulé Séparation des Eglises et de l'Etat, Max. Lecomte écrivait récemment " que les principes de l'Eglise romaine tendent à l'établissement du règne théocratiqûe, et qu'au cours des siècles les souverains et les peuples ont lutté contre cette tendance " (p. 82.)

Pendant les discussions si graves, et j'ajouterai si douloureuses pour des cœurs chrétiens, soulevées depuis quelques années dans les Chambres françaises par l'esprit antireligieux des gouvernants, n'a-t-on pas entendu plusieurs orateurs reprocher à leurs adversaires, congréganistes et catholiques, de nourrir, à l'endroit des institutions politiques du pays, une méfiance sourde et une animosité perfide? Dans cette croisade de haine et de mensonge qui se poursuit contre nos frères de France, n'est-ce pas là le mot d'ordre de la libre pensée, le cri de guerre de ses meneurs, le prétexte de tant de lois hostiles, de tant de vexations administratives, de cette persécution odieuse qui s'attaque aux institutions les plus vénérables et aux droits les plus sacrés? Et, en notre pays lui même, eston toujours à l'abri de susceptibilités de ce genre? N'a-t-on pas parfois trop facilement succombé à la tentation de chercher noise au clergé, en l'accusant de s'ingérer dans un domaine qu'on disait être du ressort exclusif de l'Etat?

Ces raisons, semble-t-il, nous justifient de faire du sujet choisi pour cette leçon une étude spéciale, et de chercher à prévenir tout malentendu en exposant, aussi clairement que possible, la vraie doctrine catholique touchant la souveraineté de TEglise et de l'Etat.

Précisons d'abord, avec l'abbé Moulart, 1 ce qu'expriment ces deux mots de souveraineté respective. Cela, en effet, ne signifie pas que l'Eglise est étrangère à l'Etat ou l'Etat à l'Eglise, ni que ces deux pouvoirs peuvent régulièrement se passer l'un de l'autre : au contraire, il existe entre eux des relations telles et si intimes que leur union sera toujours la condition nécessaire du bonheur et de la paix des nations chrétiennes. Ce qu'il faut entendre par ces mots, c'est la liberté mutuelle de l'Eglise et de l'Etat, et la non-sujétion de l'Eglise à l'Etat ou de l'Etat à l'Eglise dans tous les objets qui constituent leur domaine propre.

i. V Eglise et V Etat, pp. 157-58.

Nous disons donc que l'Etat est souverain, qu'il jouit vis-à-vis de l'Eglise d'une pleine liberté d'action en tout ce qui concerne directement sa mission terrestre, c'est-à-dire dans toutes les matières de l'ordre purement politique.

Pourquoi en serait-il autrement?

La puissance civile, qu'elle s'appelle empire, royauté, république, est aussi ancienne que la société elle-même. De tout temps, elle a revendiqué comme un terrain où elle est maîtresse l'administration des choses temporelles, et ce serait aller à rencontre de l'histoire, à l'encontre de la nature, à l'encontre des exigences sociales les plus manifestes, que de lui contester une autorité destinée à assurer aux hommes, par l'ampleur souveraine de son action, la sauvegarde de leurs intérêts profanes. Dieu lui-même, en créant l'humanité, lui a imprimé l'instinct profond auquel elle obéit en s'organisant comme corps politique, et il n'appert nulle part que l'auteur de la société ait modifié son œuvre.

Il est vrai qu'à l'époque où Jésus parut, les Juifs, confiants en l'intervention toute-puissante de Dieu, entretenaient l'espoir d'une restauration non seulement religieuse, mais même civile. Le Messie, pensaient-ils, venait au milieu d'eux rétablir le royaume d'Israël et faire revivre aux yeux des peuples l'antique gloire du sceptre de David. Cette idée s'était enracinée dans leur esprit. Elle avait pénétré jusque dans le palais d'Hérode, et quand l'ombrageux monarque apprit par les Mages que le roi des Juifs était né, il tressaillit sur son trône et ordonna, pour conjurer le danger dont il se croyait menacé, le cruel massacre des innocents.

Mesure vaine autant que barbare.

Jésus qui venait au monde, non pour dérober des couronnes, mais pour les affermir en prêchant le respect du droit et de la loi, Jésus, fondateur d'un royaume tout spirituel, ne manqua point de dissiper l'illusion grossière de ses compatriotes et d'élever leurs esprits vers des pensées plus hautes. Rendez, leur dit-il, à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à

Dieu x\ et ailleurs 2 s Mon royaume est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient sans doute combattu, pour que je ne pusse pas livré aux Juifs ; j'aurais eu, moi aussi, comme les monarques temporels, mes gardes et mes soldats.

Saisissons bien la pensée du Maître. Jésus ne dit point : mon royaume n'est pas en ce monde, mais mon royaume n'est pas de ce monde ; ce qui marque une essentielle différence. Bn effet, l'Eglise fondée par Jésus-Christ, a cela de commun avec la société civile qu'elle existe parmi les hommes et pour les hommes : elle est eu ce monde ; mais elle n'est pas de ce monde, parce que ce n'est pas des intérêts terrestres, matériels et temporels qu'elle est chargée, mais bien des intérêts célestes, spirituels et éternels.

Tîi es donc roi! demandait Pilate à Notre-Seigneur 3. Et Jésus de répondre: lu le dis, je suis roi. Voici pourquoi je suis né, et pourqtioije suis verni dans le monde : pour rendre témoignage à la vérité ; en d'autres termes, pour établir l'empire de la foi, le royaume de la sainteté et de la justice.

Saint Augustin, dans son commentaire sur l'évangile de saint Jean, pour mieux faire ressortir la pensée du Sauveur, lui prête ces paroles 4 : " Ecoutez, Juifs, écoutez, Gentils, écoutez, princes, qui que vous soyiez. Je ne suis point venu porter atteinte à votre puissance terrestre, car mon royaume n'est pas de ce monde. Déposez ces craintes vaines qui tourmentaient Hérode à la naissance du Christ et qui lui firent tenter de noyer dans le sang d'innocentes victimes celui dont il redoutait le sceptre... Entrez dans mon royaume qui n'est pas de ce monde ; entrez-y par la foi, et que la crainte ne vous arme pas contre lui. "

Cette doctrine de Notre-Seigneur, établissant si nettement la souveraineté du pouvoir civil, n'est pas restée lettre morte.

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