Mand. des Evêgues\de Québec, t. IV, pp
l'attitude de l'Eglise vis-à-vis des gouvernements établis, quelle qu'en soit du reste l'origine et la forme.
Ces gouvernements sont humains, et, par cela même, sujets à toutes les fluctuations et à toutes les éventualités de la vie sociale. Les Etats les plus puissants ont croulé ; les dynasties les plus solidement établies dans l'estime publique et sur le sol des traditions nationales ont été renversées. L,a France seule, en l'espace d'un siècle, a vu tous les régimes se succéder dans une lutte d'influences et une instabilité de pouvoir capables de dérouter le plus habiles pronostics. Or, une société qui porte en son sein, non des intérêts d'un jour, mais le sort éternel des âmes, ne saurait s'inféoder à des institutions aussi caduques, ni surtout prêter son appui aux passions qui tour à tour en font la fortune et en précipitent la ruine. Elle doit planer au-dessus de tous les gouvernements comme de tous les partis.
Non pas qu'elle approuve la sédition, la révolution; non pas qu'elle encourage les troubles nés de l'étrange besoin qu'éprouvent, par intermittence, certains peuples de changer de maîtres et de secouer le joug des pouvoirs existants. Mais comme l'écrivait naguère, dans une lettre demeurée célèbre, Léon XIII, lorsqu'à la suite de crises violentes, de nouveaux gouvernements où s'incarne l'autorité, essentielle au bien public, se sont constitués, " les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voir même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. D'autant plus que l'insurrection attise la haine entre citoyens, provoque les guerres civiles et peut rejeter la nation dans le chaos de l'anarchie. Et ce grand devoir de respect et de dépendance persévérera, tant que les exigences du bien commun le demanderont, puisque ce bien est, après Dieu, dans la société la loi première et dernière. Par là s'explique d'elle-même la sagesse de l'Eglise dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France, en moins d'un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes. Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite de tous les Français,
dans leurs relations civiles avec la république, qui est le gouvernement actuel de leur nation." 1
C'est par ces paroles que Léon XIII demandait aux catholiques de France de se placer, pour combattre les lois sectaires de leur pays, sur le terrain même du pouvoir établi, et cette attitude du grand Pontife montre jusqu'à quel point PEglise de Jésus-Christ sait respecter la souveraineté temporelle et les cadres historiques à travers lesquels elle se meut.
Rien de plus vrai que le mot de Joseph de Maistre 2 : " Les Papes ont lutté quelquefois avec le souverains, jamais avec la souveraineté."
Pour bien juger l'action sociale des Papes, il faut se rappeler et se représenter ce qu'ils furent dans le passé, quelle situation ils occupaient, quelle tâche leur incombait, à quels motifs ils obéissaient dans la part qu'ils prirent aux affaires même temporelles de la chrétienté.
En premier lieu, leur titre et leurs fonctions de chefs de l'Eglise leur firent souvent un devoir d'exercer sur la société civile, son gouvernement et sa législation, ce qu'on a appelé le pouvoir indirect, pouvoir ainsi dénommé, parce que, dans les choses temporelles auxquelles il s'applique, il ne vise directement que le bien spirituel.
Ce pouvoir, contesté par un grand nombre, et dont nous devrons parler plus au long dans une prochaine leçon, ne saurait faire l'objet d'un doute sérieux, dès qu'on admet les enseignements et l'organisation divine de l'Eglise. Tout au plus peut-on différer sur la manière de le concevoir et d'en justifier l'usage. Quoi qu'il en soit, l'extension de l'autorité des Papes jusqu'aux choses temporelles, alors que des intérêts religieux sont en jeu, n'a rien qui entame et mette en péril la souveraineté politique dans les choses purement civiles. Et bien que, en vertu de son pouvoir indirect, la main pontificale ait parfois atteint des couronnes,