Du Pape, 1. II, ch
elle n'a jamais ni ruiné, ni ébranlé les trônes : elle les a, au contraire, consolidés en les appuyant sur les bases du droit, de la soumission à Dieu, du dévouement au bien commun et à la cause religieuse.
De plus, dans la situation exceptionnelle faite à la papauté par le droit public du moyen âge, dans cette vaste et puissante organisation qui groupait les nations chrétiennes sous le sceptre de Rorne comme autant de corps d'armée sous un même chef, à cette époque glorieuse où rois et peuples, grands et petits, nobles et serfs, s'inclinaient avec respect, avec soumission même, devant les sentences émanées de la Chaire de Saint-Pierre comme d'nn tribunal supérieur à tous les conflits et seul capable d'asseoir le règne de la justice et la paix, il était naturel que les Papes intervinssent fréquemment dans les querelles civiles et exerçassent sur les peuples un haut arbitrage et une magistrature générale. N'a-t-on pas vu, même de nos jours, et malgré ce soin jaloux que l'on met à affranchir l'autorité politique de toute suprématie religieuse, n'a-t-on pas vu deux grandes nations, l'Allemagne et l'Espagne, recourir dans un grave différend purement temporel au tribunal de Léon XIII et s'en rapporter respectueusement à sa décision? Ce n'est certes pas là une immixtion de la puissance ecclésiastique dans les affaires civiles, ni un empiétement sur la souveraineté politique; c'est un hommage librement rendu par cette même souveraineté aux vues éclairées et impartiales de celui qui tient sur la terre la place du Juge suprême des individus et des peuples.
L'histoire nous apprend que, au moyen âge, plusieurs princes, séduits par la grandeur morale de la papauté, firent hommage de leurs royaumes au Saint-Siège et allèrent jusqu'à se déclarer ses vassaux l. Ce vasselage comprenait les royaumes de Hongrie, de Naples, de Sicile, etc., même ceux d'Espagne et d'Angleterre. Une profonde vénération pour le Pape, mais aussi et surtout le désir de s'abriter sous les ailes protectrices de la pre-
i. Voir Dom Benoît, Les erreurs modernes, t. II, pp. 349-53.
mière puissance sociale du monde, déterminaient ces actes d'assujettissement politique envers le vicaire de Jésus-Christ. Dans tous ces cas, et à l'égard de tous ces Etats feudataire?, le chef de l'Eglise jouissait non seulement d'un pouvoir indirect, mais aussi d'un véritable pouvoir direct fondé sur son titre de suzerain. L'usage de ce pouvoir n'avait, en droit, rien d'exorbitant; et il servit, dans le fait, la cause et l'intérêt des nations.
Autre remarque importante: ni le Pape, ni les évêques, ni les prêtres, en revêtant la qualité officielle de ministres du Seigneur, n'abdiquent leurs droits de citoyens.
Notons bien cette différence : le laïque, dénué qu'il est de tout caractère sacré, ne saurait s'attribuer aucune part de la juridiction spirituelle; mais l'ecclésiastique, devenu tel par un don spécial conféré à la nature, garde de cette dernière les droits comme les devoirs. Le clergé peut donc, en certaines matières civiles, aspirer à la même influence et prétendre à la même action que celle dont l'Etat reconnaît la légitimité dans les autres classes sociales.
Cette action pourra paraître, parfois, plus ou moins opportune ; c'est à l'Eglise de déclarer comment et dans quelle mesure il est utile qu'elle s'exerce. Ne voyons-nous pas, avec son agrément, des députés en soutane siéger dans les parlements d'Europe ? Et aux premiers jours de notre vie canadienne, le chef vénéré de l'Eglise, Monseigneur de Laval, n'avait-il pas sa place marquée au Conseil souverain et n'y a-t-il pas, de concert avec les autres membres de ce corps politique, maintes fois délibéré sur les affaires les plus graves de l'Etat? L'un de ses plus renommés successeurs, Monseigneur Plessis, n'a-t-il pas siégé lui aussi au Conseil Législatif, et influé de tout le poids de sa parole sur le sort de sa patrie?
Ce sont là des considérations qu'il ne faut pas perdre de vue, lorsqu'il s'agit de prononcer sur l'attitude du clergé et de la hiérarchie dans les questions d'ordre politique et d'intérêt temporel. Et si l'on en tenait plus souvent compte, peut-être se