I. Saint Thomas, Som. théol. Il-IIae Q. CLXXXVI, art
Depuis l'époque où les cours euroj>éennees déployèrent contre les Jésuites une hostilité si farouche, depuis, surtout, le jour néfaste où la Révolution frappa de mort \ avec les corporations laïques, tous les établissements congréganistes, que de gouvernements ont voulu se signaler et se sont, en effet, tristement illustrés en proscrivant et en pourchassant les communautés religieuses ^ î Dans certains pays, on a vu législateurs et gouvernants s'attaquer indistinctement à tous les instituts; ailleurs, c'est surtout contre les ordres contemplatifs que l'assaut a été livré. L'ardeur et l'influence sectaires croissent ou décroissent selon les temps, les hommes et les milieux. En Angleterre, en Allemagne, en Autriche, il semble que les pouvoirs publics se montrent, de nos jours, plus tolérants. En France, au contraire, au Portugal, en Espagne, et dans plusieurs républiques de l'Amérique latine, le baromètre politique accuse, contre les religieux, une recrudescence d'animosité et de haine.
Cette malveillance active témoigne, chez les chefs d'Etat qui la nourrissent et qui s'en inspirent, une oblitération profonde, nous ne disons pas seulement des traditions de la foi, mais du sens même de la justice naturelle et des intérêts sociaux les plus graves.
En molestant et en supprimant les ordres religieux, on viole, d'une part, les droits imprescriptibles de l'Eglise et de la conscience chrétienne. On oublie, d'autre part, on méconnaît et on méprise les services inappréciables rendus à la société par des hommes qui ne lui demandent un coin de terre que pour y cultiver, de toute la force de leurs âmes valeureuses, la piété, la charité et le dévouement.
Ces vertus, hâtons-nous de le dire, ne sont pas, n'ont jamais été l'apanage exclusif du clergé régulier. Elles peuvent gemier en d'autres sillons. Elles peuvent s'épanouir sur d'autres parterres. Nous nous garderons d'affimier que les instituts religieux entrent dans l'essence même de l'Eglise, et qu'ils forment Télé-
1. Loi du i8 août 1792; — cf. les Articles organiques annexés au Concordat de 1801, art. 11.
2. Voir Giobbio, Ledoni di diplom. eccl, vol. II, pp. 390-441.
ment nécessaire, indispensable, de tout progrès spirituel et de toute vie morale. Ce que nous prétendons et ce qu'il faut proclamer bien haut, surtout à notre époque, c'est que ces instituts, sans constituer la société religieuse, proviennent d'elle comme le rameau du tronc, et qu'ils en sont une partie intégrante. Ils la parent, ils la développent, ils la perfectionnent; ils lui servent d'auxiliaires et d'organes dans les multiples fonctions d'enseignement et d'apostolat, de moralisation et de sanctification, d'assistance et de bienfaisance, qu'elle remplit auprès des âmes et au sein des peuples.
Les religieux, écrivait Léon XIII au cardinal Richard i, coopèrent grandement à la mission de l'Eglise qui consiste essentiellement à sanctifier les âmes et à faire du bien à l'humanité. C'est pourquoi, partout où l'Eglise s'est trouvée en possession de sa liberté, partout oti a été respecté le droit naturel de tout citoyen de choisir le genre de vie qu'il estime le plus conforme à ses goîits et à son perfectionnement moral, partout aussi les ordres religieux ont surgi comme une production spontanée du sol catholique, et les évêques les ont considérés à bon droit comme des auxiliaires précieux du saint ministère et de la charité chrétienne.
C'est donc, tout à la fois, le droit évident et l'intérêt incontestable de l'Eglise de favoriser, en tous pays, l'éclosion et l'expansion de la vie religieuse. Cette sève est nourricière de grandes vertus et de nobles actions. Toute main qui ose la tarir, porte atteinte, directement, à la religion elle-même. On ne saurait, sans contradiction, reconnaître civilement l'Eglise catholique et refuser cette reconnaissance aux institutions qu'elle crée, aux associations qui jaillissent de sa pensée et de son sein. Quelques prétextes qu'elle invocjue, et de quelque masque qu'elle se recouvre, l'opposition faite aux congrégations religieuses implique visiblement, inévitablement, une hostilité injuste envers l'Eglise.
Le concordat napoléonien ne faisait aucune mention expresse des ordres religieux ; mais il y était stipulé Cjue la religion catholique en France serait libre, partant, ciu'elle pourrait fonder ou autoriser des institutions vouées à la libre pratique des préceptes et des conseils divins. C'est cette conséquence équitable et rigou-