Lettre du 22 déc
reuse, que naguère, dans un document collectif célèbre,, et pour sauver les religieux menacés, les archevêques et évêques français voulurent mettre en pleine lumière. « Sans doute, disaient ces prélats \ les Congrégations religieuses n'appartiennent pas à la hiérarchie ecclésiastique; mais, nées des conseils évangéliques, organisées par l'Eglise elle-même pour les pratiquer, elles sont l'une des formes légitimes de sa vie et de son épanouissement normal. De fait, partout où cette vie n'est pas comprimée, elles apparaissent. En sorte que la liberté promise à la religion catholique par le Concordat implique pour elles le droit d'exister ^. »
De son côté Léon XIII, en présence des lois d'exception promulguées contre les familles religieuses, exhalait ainsi sa douleur ^ : « La sainte Eglise gémit, parce qu'elle se sent tout à la , fois blessée au vif dans ses droits et sérieusement entravée dans son action, qui, pour se déployer librement, a besoin du concours des deux clergés, séculier et régulier : en vérité, qui touche à ses prêtres ou à ses religieux, la touche à la prunelle de l'œil. » Puis le vaillant Pontife ajoutait : « Nous réprouvons hautement de telles lois, parce qu'elles sont contraires au droit naturel et évan- ] gélique, confirmé par une tradition constante, de s'associer pour înener un genre de vie non seulement honnête en lui-même, mais particulièrement saint. » Ces paroles, dans leur expressive brièveté, énoncent un second motif, non moins puissant que le premier, de revêtir de l'existence civile les établissements congréganistes: c'est que, dans la vie religieuse, se manifeste sous son aspect le plus vrai, et s'exerce par les moyens les plus honorables, cette liberté de conscience tant prônée de nos jours, et si mal interprétée par les orateurs et les écrivains de l'école jacobine.
Indépendamment de toute convention, « il y a des droits qui doivent être respectés en tout pays de liberté. Parmi ces droits.
1. Pétition à MM. les sénateurs et députés en faveur de la demande d'autorisation faite pour les Congrégations, 15 oct. 1902. {Quesf. act.. t. LXVI, p. 3).
2. Le Livre blanc du Saint-Siège sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat en France (ch. II) développe le même argument.
3. Lettre aux supérieurs généraux des ordres et instituts religieux, 29 juin ipoi. (Quest. act., t. LIX, p. 258).
il faut sans aucun doute ranger celui qu'a tout citoyen de choisir le genre de vie qui lui convient, pourvu qu'il n'ait rien de contraire à la loi divine, naturelle ou positive. Et de fait, dans les pays vraiment libres quoique non catholiques, ce droit est tellement sacré qu'il ne vient à l'esprit de personne de le contrarier \ »
Nous le demandons à tout homme de bonne foi : pourquoi serait-il pennis de s'associer en vue d'intérêts profanes, et ne le serait-il pas, aux yeux de la loi, de se grouper et de s'entr'aider dans un effort de volonté vers la perfection évangélique ? L'élévation du but, la noblesse des aspirations, suffiraient-elles pour imprimer aux groupements sociaux un caractère suspect, et pour les rendre moins dignes du respect général et des sympathies officielles ? Quel esprit sérieux osera le prétendre? La vie religieuse « n'a rien, dans ses manifestations extérieures, qui ne soit légitime et ne doive trouver accueil près des pouvoirs publics : s'associer, vivre avec qui l'on a choisi, habiter où l'on veut, prier, instruire des enfants, soigner des malades, élever des orphelins, visiter et secourir les pauvres, c'est le droit de tout citoyen chez un peupk libre; et l'on ne peut s'y opposer, sans attenter non seulement à la liberté d'association, mais au droit de propriété, à l'inviolabilité du domicile, et à la liberté individuelle ellemême ". »
N'y aurait-il donc, pour militer en faveur des congrégations religieuses, que leur parfaite innocuité et leur droit à la liberté commune, partout les pouvoirs temporels devraient leur faire la place la plus large, et leur assurer une situation légale autonome et incontestée.
Au surplus, bien d'autres titres recommandent ces institutions à la bienveillance publique. Et lorsqu'on se rend compte du rôle immense qu'elles ont joué, de l'action si considérable qu'elles continuent d'exercer dans les contrées qui les accueillent, on ne saurait déplorer assez l'odieuse suspicion dont elles sont ailleurs
1. Livre blanc du Saint-Siège sur la sép. de l'Egl. et de l'Etat en France, ch. II.
2, Pétition, citée plus haut, des évêques français.
l'objet, et le cruel ostracisme qui pèse sur elles et sur leurs ceuvres.
Nul n'a tracé, de l'influence bienfaisante des Ordres religieux dans le passé, un tableau plus précis, une synthèse plus éloquente que l'immortel Léon XIII.
Ils ont eu, écrit ce grand Pontife \ le mérite de prêcher la vertu aux foules par l'apostolat et l'exemple autant que par celui de la parole, de former et d'embellir les esprits par l'enseignement des sciences sacrées et profanes, et d'accroître même par des œuvres brillantes et durables le patrimoine des beaux-arts. Pendant que leurs docteurs illustraient les universités par la profondeur et l'étendue de leur savoir, pendant que leurs maisons devenaient le refuge des connaissances divines et humaines et, dans le naufrage de la civilisation, sauvaient d'une ruine certaine les chefs-d'œuvre de l'antique sagesse, souvent d'autres religieux s'enfonçaient dans les régions inhospitalières et, là, desséchant, défrichant, bravant toutes les fatigues et tous les périls, cultivant, à la sueur de leur front, les âmes en même temps que la terre, ils fondaient autour de leurs monastères et à l'ombre de la croix des centres de population qui devinrent des bourgades ou des villes florissantes, gouvernées avec douceur, où l'agriculture et l'industrie commencèrent à prendre leur essor. Quand le petit nombre des prêtres ou le besoin des temps l'exigèrent, on vit sortir des cloîtres des légions d'apôtres, éminents par la sainteté et la doctrine, qui, apportant vaillamment leur concours aux évéques, exercèrent sur la société l'action la plus heureuse, en apaisant les discordes, en étoufïant les haines, en ramenant les peuples au sentiment du devoir, et en remettant en honneur les principes de la religion et de la civilisation chrétienne.
Toute proportion gardée, n'est-ce pas là, aujourd'hui encore, l'histoire de tant de congrégations d'hommes et de femmes dont la nomenclature va s'allongeant chaque jour, et dont les appellations, variées comme les infinis besoins du corps et de l'âme, redisent toute la gloire?
Il n'est, en réalité, aucune sphère intellectuelle que les religieux de notre âge n'aient illustrée, aucun domaine moral que leur énergie n'ait fécondé, aucun genre d'infinnités et de misères que leur charité n'ait secouru.
On sait l'œuvre qu'ils font dans l'enseignement à tous les degrés, depuis l'humble alphabet épelé aux tout petits jusqu'aux doctrines universitaires les plus abstruses. Les lettres et les
I. Lettre au cardinal Richard, 23 déc. 1000; — cf. Martin, Les moines, t. I, ! ch. III-XI. "^
sciences comptent dans leurs rangs des célébrités dont elles s'honorent. Lacordaire, Monsabré, Dom Guéranger, Grisar, Longhaye, Taparelli, Secchi, Armand David (nous citons au hasard), voilà des noms synonymes de haute et forte éloquence, d'érudition abondante, d'humanisme éclairé, de science vaste, pénétrante et féconde. « Savez-vous, demandait un jour Mgr Freppel ^ à ses collègues de la Chambre, savez-vous à qui votre muséum d'histoire naturelle doit plusieurs de ses collections les plus précieuses? aux missionnaires lazaristes.» Et l'orateur appuyait cette assertion, si élogieuse pour les religieux missionnaires, sur l'unanime témoignage des naturalistes de France et même d'Allemagne.
La foi n'est pas une borne. La religion n'est pas un mur qui emprisonne l'esprit, lui dérobant tous les horizons et lui masquant toutes les avenues. Les yeux qu'une règle monastique fixe chaque matin, et tient attachés, sur la Vérité suprêmse, puisent dans cette vue d'en haut des notions supérieures et des clartés révélatrices non seulement de la grandeur et de la puissance de Dieu, mais de l'excellence et de l'utilité de ses œuvres. Dans le rayonnement de cette lumière, l'intelligence s'éprend de la passion la plus vive pour tout ce qui est vrai, en même temps que le cœur s'enflamme du zèle le plus ardent pour tout ce qui est bien.
Plusieurs se demandent à quoi servent les ordres contemplatifs, et de quel secours peuvent bien être, dans la mêlée sociale, ces maisons austères, femiées comme des geôles à tous les courants de la pensée humaine, et à toutes les manifestations de la vie extérieure. Question simplette ou frivole. Malgré l'obscurité où se cachent les cloîtres, et malgré le silence dont ils s'enveloppent, la pensée n'y est, certes, pas éteinte; et sa flamme, quoique invisible aux regards curieux de la foule, n'en monte pas moins, sereine, rayonnante, ininterrompue, vers le centre d'attraction de tout esprit créé. L'âme religieuse s'entretient sans cesse avec Dieu. Kt dans ce colloque intime, dans cette communication, pleine d'aban-