CHAPITRE QUATRIEME
IvES INSTITUTS RELIGIEUX ET LE PREJUGE
Nous croyons avoir établi qu'on ne peut ni supprimer ni opprimer les Congrégations religieuses sans atteindre, du coup, l'Eglise elle-même dont ces institutions sont l'ornement et la force. Et voilà pourquoi, dans la guerre satanique déchaînée par la Révolution et par les sectes contre le catholicisme, il a paru habile de dresser contre les religieux les premières batteries, et de mettre, si c'était possible, hors de combat cette formidable milice.
Pour l'exécution de ce plan, la haine seule, même implacable, ne pouvait suffire. Les meneurs se sont forgé des instruments commodes et perfides ; et ils se sont réfugiés dans l'ingéniosité des prétextes propres à tromper l'opinion, dans la puissance des préjugés dont s'imprègnent si aisément les esprits crédules, et dont se saisissent, comme d'une arme fortunée, les passions jalouses, les ambitions rivales.
Quel empire ces préjugés, dext rement répandus et savamment grossis par la presse et par la tribune, peuvent exercer sur l'âme d'un peuple, l'exemple topique de la France est là pour nous l'apprendre. Pendant plus de trente ans, les religieux y ont été l'objet d'aggressions perfides et d'accusations calomnieuses. Raisons d'ordre moral, calculs économiques, considérations ix)litiques, tout a été mis en œuvre pour les discréditer. On s'est attaqué, pour les rendre odieuses, à l'essence même des congrégations religieuses; on a déprécié, dénaturé leur influence, on les a ^ dénoncées au public comme un danger et une menace pour la paix et la grandeur des Etats.
Nous ne pouvons songer à faire le relevé de toutes les assertions risquées, de toutes les inexactitudes de fait, et de toutes les
erreurs de doctrine, qui émaillent l'éloquence et la jurisprudence anticongréganiste. Il sera, du moins, utile de rappeler brièvement les arguments les plus spécieux apportés dans ce débat, et de mettre en regard de cette dialectique à rebours les réponses suggérées par l'esprit chrétien et l'enseignement catholique.
Parmi les adversaires des ordres religieux, il en est qui, non contents d'en combattre l'action extérieure, pénètrent jusque dans le for des consciences, et se flattent d'y découvrir un fertile sujet d'objurgations et de censures. Au dire de ces singuliers défenseurs de la morale, les vœux monastiques sont ilhcites : ils répugnent à la liberté de l'homme, à la dignité de sa nature; les religieux qui les prononcent, se placent en travers de la loi naturelle et en dehors des responsabilités sociales; les instituts qm lesexigent, anéantissent la personnalité humaine, brisent les ressorts de la volonté, font de l'homme une machine inerte ^.
Déjà la Révolution avait regardé les vœux religieux comme attentatoires aux droits naturels de l'être humain. Héritiers et admirateurs du plus âpre jacobinisme, nos modernes sectaires se sont assigné la tâche d'en raviver l'esprit et d'en ressusciter les doctrines et les méthodes.
C'est faire preuve, en effet, d'esprit et d'acharnement jacobin que de refuser à l'homme l'exercice d'un droit le plus sacré de tous, et dont la nature l'a originellement poui*vu, le droit de s'engager, de quelque façon que ce soit, par vœux temporaires ou perpétuels, à suivre tel genre de vie que sa conscience, maîtresse d'elle-même, aura jugé désirable.
L'humaine volonté soucieuse de ses intérêts, et persuadée de son inconstance, de sa mobilité dans les désirs, de son instabilité dans la conduite, cherche naturellement un moyen sûr de se protéger contre ses propres faiblesses. Et rien, après la grâce divine, ne la peut plus solidement fixer dans le bien qu'une promesse faite irrévocablement à Dieu. « Ce n'est pas, déclare saint Thomas ", pour l'avantage de Dieu, mais pour notre propre
T. Voir Giobbio, Les:, di dipl. eccL, vol. II, pp. 433-444; — Questions actuelles, t. LVIII, pp. 291-294.