Lecanuet, Montalembert, t. III (2e éd.), p
mais encore d'en nourrir et d'en exalter l'orgueil par le mirage de patriotiques réalisations.
Le nationalisme italien, exploité par des diplomates sans principes ou par des meneurs sans vergogne, a été aux mains des usurpateurs l'arme conquérante et souveraine. Nous voulons, allaient repétant partout ces zélés patriotes, exhumer de la poussière des siècles le sceptre d'Auguste, rallier les forces éparses de notre pays, reconstruire l'édifice national sur des bases d'unité, de solidarité et de grandeur.
Nous ne contestons, certes, pas que l'unité politique, solide- f ment assise, d'une nation, ne soit chose désirable en soi. A une condition toutefois : c'est que cette conjonction des pouvoirs et cette concentration des organismes gouvernementaux se fassent selon les lois historiques juridiquement reconnues, non par la seule force brutale, au détriment des droits acquis et des libertés nécessaires \ Tout royaume fondé par la force sur le mépris du droit, surtout si ce droit se rattache aux intérêts primordiaux de l'Eglise et de son chef, est une création bâtarde, sans gage de durée, sans légitimité et sans honneur.
L'unité italienne actuelle s'est formée par le succès des armes, à rencontre d'une autorité et d'une souveraineté supérieures à tous les âroits humains. C'est une œuvre d'injustice que le Dieu des nations ne saurait prendre sous sa tutelle, un monument d'impiété élevé sur des ruines saintes comme un audacieux défi au sens chrétien et à la conscience catholique.
L'Italie pouvait, sans fausser l'élan et sans amoindrir la gloire de ses légitimes ambitions, resserrer les liens de ses provinces et asseoir les fondements de sa prospérité nationale. Elle n'a pas compris que ce qui importait le plus à sa vraie grandeur, c'était moins l'unité factice d'une agglomération politique que l'intime et vigoureuse cohésion des esprits et des volontés, cohésion résultant d'une même foi en Dieu, d'un même dévouement au Pape, d'un même patriotique sentiment des traditions illustres et de la mission privilégiée de la nation italienne. L'Eglise et la Papauté
I. Cavagnis, Inst. jur. publ. eccL, vol. III, n. 464 (3e éd.).
ont fait, pendant des siècles, l'Italie heureuse et glorieuse. C'est dans l'histoire de cette alliance entre le Représentant d'un grand roi et les descendants d'un grand peuple, que les hommes d'Etat du Piémont eussent dû puiser la notion de leurs devoirs et l'inspiration de leur civisme. Ils y eussent appris par quelle solidarité étroite la liberté papale était jadis la meilleure sauvegarde de la liberté de leur patrie % et aussi par quel providentiel dessein le Pape, ix)ur être vraiment libre, doit jouir d'une souveraineté civile non pas simplement nominale, mais réelle.
Les créateurs et organisateurs de l'Italie officielle déclarent avoir suffisamment pourvu à l'indépendance essentielle du Saint- Siège par ce qu'ils appellent « la loi des garanties " ». Cette mesure constitutionnelle n'est qu'un trompe-l'œil ^. Et le fraginent de territoire laissé par la Révolution au vicaire de Jésus- Christ ne rappelle que trop bien (selon l'expression d'un publiciste) le lambeau de pourpre jeté par les soldats d'Hérode sur les épaules meurtries du Sauveur.
Imaginée et libellée par une diplomatie cauteleuse, la loi dont on voudrait que la Papauté se montrât satisfaite, reconnaît sans doute à celle-ci, sinon la propriété, au moins la libre jouissance du Vatican et de ses dépendances (ainsi que du Palais de Latran et de Castel Gandolfo). Sur ces quelques immeubles, le Pape, qu'on n'a pu déposséder juridiquement de ses domaines, exerce donc encore une souveraineté de droit et de fait ^.
Mais les conditions imposées au Saint-Père par la politique piém.ontaise sont, pour lui, inacceptables, injurieuses dans leur énoncé même, et pernicieuses dans leurs conséquences.
1. "Les barbares repoussés ou civilisés; le despotisme combattu et dompté; les lettres, les arts, les sciences favorisés ; les libertés des communes, les entreprises contre les musulmans, quand ces derniers étaient les ennemis les plus redoutés non seulement de la religion, mais de la civilisation chrétienne et de la tranquillité de l'Europe, ce sont là des gloires des papes et de leur principat ". (Lettre de Léon XIII au card. Ranipolla, 15 juin 1887.)
2. Cette loi discutée et adoptée par le Sénat et la Chambre des députés de Rome en mai 1871, fut signée par le roi et promulguée le 16 du même mois.