LA RÉHABILITATION DU TRAVAIL DE L'HOMME
Dans l'opinion des anciens, le travail manuel partageait le stigmate de honte et le degré d’avilissement attaché à ceux qui s’y livraient. L'homme libre eüt cru déchoir de sa dignité en le pratiquant. Il l’abandonnait à l'esclave; et le mépris dont l’esclave était l’objet, rejaillissait sur ses actes et sur son métier.
Paul Allard, s'appuyant sur Hérodote, l’observe en ces termes : «Toutes les nations composant, à l’époque où écrit l’historien, le monde civilisé, en Afrique, en Asie, en Europe, et aussi les peuples barbares de ces trois parties du monde, avaient mis en oubli la grande loi du travail. Le travail était considéré par eux comme une chose honteuse, et le travailleur était devenu un objet de mépris. Il avait été relégué dans la dernière classe de la population. Autant qu'ils avaient pu, les hommes libres s'étaient efforcés. de se soustraire à la réprobation qui pesait sur quiconque maniait un outil. Le travail manuel était devenu le lot presque exclusif des esclaves. » Avec quelle morgue le prince des orateurs romains laissait tomber de sa plume cette sentence dédaigneuse : «On doit regarder comme bas le salaire de ceux qui, faute de talent, louent leurs bras; quiconque vend son travail, se met au rang des es-
1. Esclaves, serfs et mainmortables, nouv. éd., pp. 12-13; — cf.Les esclaves chrétiens du même auteur, 1. III, ch. 3.
claves. Tous les métiers d’artisan ont quelque chose de vil: et une boutique n’es: pas digne d’un homme libre : !
Telle était l’idée païenne prédominante, concernant les arts mécan'-ues et, en général, toute œuvre manuelle (nous disons l’idée P. 2, non pas cependant l’idée juive) ?. L'arrogance de l'esp: it et l’accoutumance du repos avaient oblitéré, dans une moitié du genre humain, la notion exacte du travail ; et c’est sur l’autre moitié que la première, en son orgueil, se déchargeait de ce qu’elle estimait des soins trop vulgaires. Restaurer cette notion, rappeler à la pensée des peuples et réhabiliter à leurs yeux la loi primordiale qui régit l’activité humaine même matérielle, fut l’une des préoccupations les plus vives et les plus constantes de l'Eglise. [1 y avait là, en effet, une question de doctrine, une question de discipline morale, une question d'économie sociale, et la gardienne du vrai, la promotrice du bien, la collaboratrice de tous les progrès ne pouvait s’en désintéresser. :
Une question de doctrine d’abord.
Si la matière était mauvaise en soi, et si, comme l'ont rêvé les manichéens, elle provenait d’un principe pervers, on s’expliquerait, de la part des âmes hautes et pures, certaines aversions spontanées et certaines répugnances invincibles pour le travail corporel. Le manichéisme est condamné par la foi et par la raison. Dieu certes n'est qu’esprit; mais il a lui-même tiré du néant et l'esprit et la matière, et il gouverne par sa providence le monde des corps tout aussi bien que l'empire des âmes. L'homme, par l'effort des bras dont il est le régulateur et l'arbitre, déploie une activité où s’accuse sa maîtrise, et qui honore sa personne intelligente et libre. Il