LE PROBLÈME SOCIAL ET L'INITIATIVE PRIVÉE
Au cours de son encyclique sur la condition des ouvriers, Léon XIII, après avoir rappelé le rôle prépondérant de l'Église dans la question sociale, ajoute : « Assurément, une cause de cette gravité demande encore à d’autres agents leur part d'activité et d’efforts ; nous voulons parler des Souvernants, des maîtres et des riches, des ouvriers eux-mêmes dont le sort est ici en jeu. Mais ce que nous affirmons sans hésitation, c’est l’inanité de leur action en dehors de celle de l'Eglise. »
D'après le Pape, il Y a donc, pour toutes les classes sociales, Comme un devoir de travailler, dans la mesure de leurs forces et sous la haute inspiration de l’Église, à la solution du vaste problème qui fait le fond des luttes et des agitations contemporaines.
D'une façon générale, les laïques vraiment chrétiens peuvent rendre à l'Eglise, dans ses œuvres de propagande et de zèle, des services signalés’. Dociles et respectueux, ils se pénètrent aisément de sa pensée, ils s’arment de l'autorité de son nom, et ils répandent au loin, dans les zones les plus fermées et dans les milieux les plus réfractaires, l'influence de sa doctrine et de son action. Cet avantage de la collaboration laïque éclate particulièrement dans le domaine social où les questions débattues sont si com-
1. Cf. Droit bublic de l'Eglise. Principes généraux, 4e leçon.
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plexes et présentent tout à la fois un côté religieux et moral et un côté économique. Sur bon nombre de ces questions, et sur les réformes et les œuvres qu’elles impliquent, l’homme du dehors peut être beaucoup plus renseigné que le prêtre. Ses mouvements sont en même temps plus libres; et ils peuvent se porter avec succès sur un terrain où l’action cléricale se heurte parfois à d’invincibles préjugés.
En parlant ici de collaboration laïque, nous n’excluons PAT A loin de là, ce que les travailleurs eux-mêmes peuvent et doivent entreprendre pour l'amélioration de leur sort et la protection de leurs droits.
Pas n’est toujours besoin d’une impulsion extérieure pour que des ouvriers actifs et intelligents se rendent compte de la vraie nature de leurs intérêts et en organisent la défense’. Rien ne s'oppose à ce que d'eux-mêmes, et poussés par un instinct profond de conservation et de progrès, ils forment des cercles, des unions, des syndicats, des mutualités, et qu’ils cherchent dans le groupement de leurs forces un légitime appui. Si les corporations où s'unissent ensemble patrons et ouvriers sont préférables en soi, les unions d'ouvriers seuls ne sont, certes, pas essentiellement condamnables. « C’est avec plaisir, dit Léon XIII *, que nous voyons se former partout des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, soit mixtes, réunissant à la fois des ouvriers et des patrons. »
L'organisation professionnelle et syndicale des masses, prise en elle-même, ne crée pas fatalement un état de lutte contre les patrons, pas plus qu’une troupe qui monte la garde au seuil de la patrie n’est inéluctablement génératrice de conflits et de guerre. Ce n’est pas menacer les droits d’autrui que de s’armer pour défendre les siens.
1. Voir, pour ce qui s'est fait en Belgique, Arth. Verhaegen, Vingt-cinq années d’action sociale.
2. Encycl. Rerum novarum; — voir la lettre de Pie X du 20 janv. 1907 sur les Unions professionnelles et la Civiltà cattolica du 6 juin 1914 (p. 558).
En toute œuvre, néanmoins, et en toute association, une direction ferme et prudente est nécessaire. Moins que tous autres, les mouvements ouvriers peuvent s’en passer. C’est un flot puissant et houleux, et qu'une forte digue doit contenir. L'expérience démontre combien l'entrainement des foules est facile, et jusqu’à quel point aussi il est dangereux. Une harangue échevelée suffit pour faire déclarer une grève, comme pour faire dresser une barricade.
Voilà pourquoi le mouvement syndical * n’est pas sans susciter, en divers milieux, de graves appréhensions. On reproche à plusieurs écrivains même catholiques d’outrer l'importance des syndicats et d’en faire des institutions exigées par la loi naturelle à l'égal de la famille et de l'Etat. C'est aller évidemment trop loin. Les ligues ouvrières répondent aux suggestions de l'intérêt et aux besoins de la sociabilité, non comme une création immédiate de la nature, mais comme une œuvre de l’homme lui-même ?.
Cette institution tout humaine, selon l'esprit qui l’animera, sera ou catholique ou révolutionnaire. Entre l’une et l’autre, «il y a un abime infranchissable. L'association catholique représente la loi divine, la justice, la liberté, la propriété, l'autorité légitime. L'association révolutionnaire se pose en maîtresse, elle est sa loi, elle crée le droit, elle dispose souverainement de la propriété patronale et de la liberté des ouvriers * ». C’est vers ces dangers que semble s'acheminer certain syndicalisme de certains pays, mouvement né de doctrines fausses ou suspectes, et souvent poussé jusqu’à l’usur-
1. Nous nous abstenons à dessein d'employer le mot “ syndicalisme Fe lequel (voir Civiltà cattolica, 16 mai 1914), d’après un usage trop répandu, au moins en Italie, semble plutôt désigner une corruption de l'idée syndicale et une forme agressive et révolutionnaiare de l’organisation du prolétariat. La S. C. de la Cx-‘storiale (décret du 20 juin 1914) a fait défense aux prêtres italiens de s’enrôler dans les rangs du syndicalisme et de favoriser cette institution, “parce que, sans parler du reste, elle se change, en fait, en une lutte sociale ”.