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LES GRECS DE MARSEILLE

Fondation de Marseille. — Les Grecs étaient eux-mêmes plus civilisés que les Gaulois : nous rencontrerons donc chez les Grecs de Marseille des institutions plus compliquées : nous y constaterons , sans pouvoir entrer dans le détail , un travail politique plus divisé.

Des Phocéens (Phocée est en lonie), quittèrent TAsie-Mineure vers Tan 600 avant Jésus-Christ , pour se soustraire à la domination des Mèdes, traversèrent la Méditerranée, et, après avoir vaincu sur mer les Carthaginois , abordèrent non loin de Tembouchure du Rhône et fondèrent Marseille*. Il est bien probable que l'emplacement où s'établirent les Phocéens était occupé, avant eux, par les Carthaginois et que ces derniers y conservèrent un comptoir sous la domination phocéenne*.

Chacun sait que les Phéniciens et les Carthaginois ont pré-

> Thucydide, De la guerre du Péloponèse, I, zm. PausaDias, X, viii, 6. Athénée, Xm,36, p. 576 (édit. Dindorf, t. III, p. 1282).

* Je tire ces présomptions : !<> des témoignages de Thucydide et de Pausanias touchant une victoire des Grecs sur les Carthaginois avant leur débarquement sur nos côtes; 2» dé la découverte d'une inscription carthaginoise à Marseille; 3» du fait que cette grande inscription est considérée comme postérieure à rétablissement des Grecs. La pierre trouvée à Marseille est extraite des carrières voisines de Garlhage : de là une hypothèse (pierre servant de lest à un navire carthaginois) qui tendrait à écarter toute relation entre les témoignages de Thucydide et de Pausanias et la présence d'une inscription carthaginoise à Marseille. Je ne puis, pour ma part, isoler ces deux témoignages et je constate qu'ainsi combinés, ils jettent sur l'histoire de Marseille un jour très vif : on sait que cette grande république fut l'alliée fidèle de Home et notamment qu'elle épia avec vigilance les marches d'Annibal et en donna avis aax Romains. Nous nous expliquons à merveille cette étroite amitié des deux républiques, si nous considérons qu'elles ont un ennemi commun, Garthage, ennemi d'autant plus redoutable pour Marseille que cette ville a gardé dans son sein et sous sa domination une petite colonie carthaginoise, laquelle, sans nul doute, tourne souvent les regards vers la mère-patrie. Il y avait aussi à Athènes une modeste colonie

cédé les Grecs sur les rivages de la Ligurie, qu'ils y ont trafiqué, qu'ils y ont établi certains postes commerciaux. Leur puissance déclina peu à peu et ils trouvèrent dans les navigateurs grecs des rivaux redoutables. La fondation de Marseille n'est, à bien prendre, qu'un épisode de cette longue lutte entre Phéniciens et Grecs.

Importance et indépendance de Marseille, — La colonie grecque de Marseille avait sous sa domination les côtes depuis Montpellier environ jusqu'à Nice : c'était, à vrai dire, un état plutôt qu'une ville *; le commerce y florissait; les études y étaient en honneur*.

Marseille devint la grande école des Barbares et même des jeunes patriciens romains. Elle fit pénétrer dans les Gaules certaines influences grecques : son action s'exerça notamment, en ce qui concerne l'écriture : les Gaulois, nous dit Strabon, apprirent des Massaliotes à écrire leurs actes en lettres grecques'. Ce témoignage de Strabon est confirmé par les monuments arrivés jusqu'à nous : nous possédons un petit nombre d'inscriptions et quelques monnaies avec des légendes en langue gauloise : ces inscriptions et ces légendes sont en caractères grecs , lorsqu'elles appartiennent au bassin du Rhône : ailleurs nous n'avons guère* que des inscriptions en lettres latines\ Au reste,

phénicienne, dont Tezistence nous est révélée par des inscriptions trouvées à Athènes et au Pirée. Cf. Corpus inscript. semitic, pars prima, 1. 1, fasc. ii, pp. 138 et suiv., inscripL 114 à 120; fasc. m, p. 218 et suiv., inscript. b9 165; De^'ardins, Géographie de la Gaule romaine, t. Il, pp. 268, 269, et surtout Barges, Hecherches archéologiques sur les colonies phéniciennes, Paris, 1878. M. Barges a déjà exprimé avant moi plusieurs des conjectures que je soumets ici au lecteur; cet ouvrage très intéressant doit être lu avec une grande précaution ; voyez notamment Tétymologie du mot Marseille.

» Voyez Mommsen, Bômische Geschichte, t. V, 2» édit., 1885, p. 71.

« Tacite, Agricola, 4. Strabon, IV, i, 5.

3 « Tfî<rr€ xai rà <yup.6oXaia EXXTjvi<rrt -^pàçeiv. »» (Strabon, IV, i, 5). Cf. César, VI, 14.

^ Cette restriction guère est nécessitée par la présence d'un petit nombre d'inscriptions grecques dans d'autres régions. Voyez Boeckh, Corpus, t. III, pp. 1042,

^J'emprunte cette observation importante à M. Héron de Villefosse, Inscriptions de Saint'Remy et des Baux (Extrait du Bulletin monumental, 1878-1879), Paris, 1879, p. 24.

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les Gaulois n'ont pas subi les influences grecques par le seul intermédiaire de Marseille : dans les contrées danubiennes, ils étaient voisins de la Macédoine ; sur le littoral de la mer Intérieure, ils communiquaient très facilement avec la Grande- Grèce, et ils touchaient, sans parler de Marseille, aux colonies grecques de Tlbérie [Rhoda et Ampurias). Ces influences nous expliquent un fait très remarquable : les Gaulois , lorsqu'ils ont frappé monnaie, ont copié les monnaies grecques^ (il est probable qu'ils ont aussi imité des monnaies ibériennes*).

Après la conquête des Gaules, la ville de Marseille garda d'abord une certaine autonomie^; puis une administration indépendante. A la fln du iv' siècle, il ne restait plus rien de l'indépendance de Marseille; l'ancienne ville phocéenne formait une ctviias relevant du gouverneur de la Viennoise*.

Constitution de Marseille. — Nous devons à Slrabon un tableau de la constitution mcurseillaise : Marseille avait un sénat de six cents membres nommés à vie et appelés timouques. Audessus du sénat des six-cents figurent deux catégories de magistrats : les quinze^ d'abord; au-dessus des quinze les trois : enfin l'un des trois occupe une position éminente au-dessus de ses deux collègues. « On ne peut être timouque, si on n'a pas « d'enfants et si on n'appartient pas à une famille ayant droit de « cité depuis trois générations. Les lois sont les lois ioniennes : « elles sont toujours exposées en public* » (évidemment gravées sur pierre ou sur marbre).

* Ch. Robert, ffumitfMLlique de la province de Languedoc, L Période antique, 1876, pp. 6 et 8uiv. Je lui emprunte quelques expressious.

' Heiss, Descripi, génér. detmonnaiet antiquei de l'Espagne, p. 440.

3 Strtboo, ihid. Il oe faut parler de cette autonomie qu'avec beaucoup de réserve et de prudence. Voyez, à l'appui de cette observation, une inscription très probablement marseillaise dans Hubner, Exempla tcript, epigr. latin,, Berolini, 1885, p. 63, or. 188; joignez Dion Cassius, XLl, 25.

^ Cest ce qui résulte de la Notitia provinciarum. La Notitia provinciarum a été rédigée postérieurement à 375 et probablement dans les premières années du v« siècle. Cf. Robert, Rapport tur l'épigraphie romaine de Vence et de tes environs, p. 7, note 3; Desiardins, Géographie de la Gaule romaine, t. III, p. 57; Longnon, Allas hisl. de la France, teste explicatif, p. 13.

> Les quinze sont évidemment cités par César (De bello dvili, I, 35). Sur la valeur des mots quindedm primi dans César, cf. Braumann, ùie principes der Gallier, p. 4.

6 Strabon, IV, i, 5 (Cf. trad. Tardieu, t. !•', p. 296). Joignez sur Marseille, Aris-

Cette constitution aristocratique dont nous ne connaissons guère que les reliefs a été fort admirée* par les anciens : notre ignorance nous empêche de comprendre toujours parfaitement les motifs de cette admiration ; nous en savons tout juste assez pour noter une ressemblance générale avec les constitutions grecques*, notamment avec celle d'Athènes, qui possédait un sénat ou conseil de cinq cents membres et pour constater un luxe de fonctionnaires beaucoup plus grand que chez les Gaulois; c'est le signe politique extérieur d'un peuple plus avancé dans la civilisation.

Il paraît difficile d'admettre que les Massaliotes n'aient pris aucune part au gouvernement de leur république et se soient entièrement écartés, sur ce point capital, des antiques usages grecs : nous conjecturons que le peuple de Marseille devait être consulté pour certaines affaires importantes'; mais ses droits politiques paraissent avoir été fort réduits* : et ceci est en par-

lote, Politique, VIII, v, 2. Aristote avait écrit un traité sur le gouvernement de Marseille (Athénée, XIII, 36) ; ce traité n'est pas arrivé jusqu'à nous; les fragments qu'on en connaît ont été réunis dans l'édition d'Aristole de la collection Didot, t U, 2« part., p. 276.

1 Cicéron, Pro Vakrio Flacco, zxvi, 62 dans Cicéron, édit. Orelli, t. II, pars ii, p. 817. Valère-Mazime , II, vi, 7, 9. Athénée, X, 33. Voyez, sur les mauvaises mœurs de Marseille, Athénée, XII , 25. Mélanges de blâme et de critique dans Cicéron, De repub., I, 27.

s Valére-Maxime est frappé , à d'autres points de vue , de la similitude des usages marseillais avec ceux de la mère-patrie (II, vi, 7, 9).

3 Le mot ^^^.oç dans cette inscription :

0ea StxTua

SrifAOç Maffff(aXicoTSv).

(Boeckh, Corputj intcript. grsBC, t. III, p. 1030, n» 6764) me paraît (dans une assez faible mesure) favorable au sentiment auquel je m'arrête dans le texte.

^ J'ai en vue cette phrase de Cicéron : « Si Massilienses , nostri clientes , per de- « lectos et principes cives summa justitia reguntur, inest tamen in ea conditione <c populi similitudo qusdam servitutis. » Pour être bien entendue, cette phrase doit être rapprochée d'une idée exprimée quelques lignes plus haut : « In optimatium do- <f minatu vix particeps liberlatis potest esse multitudo , eu m omni consilio commun! « ac polestate careat » (Cicéron, De republica, I, 27). Joignez Lucius Ampelius; Liber memorialit, 50 : « Rerum publicarum tria gênera sunt : regium, optimatom, populare. Aut enim sub regum sunt potestate; ut Seleucia Parthorum. Aut senatus; « ut Massilia Gallorum. Aut se ipsi regunt; ut Athenienses solebant» (édit. de 1810, Argentorati, p. 189).

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faite harmonie avec ce que nous savons de la civilisation avancée des Massaliotes : les peuples , en vieillissant , s'éloignent des affaires publiques ^ .

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f Uo Nanos , €a<nXfuc à Marseille, est quelquefois cité ; c'est un personnage fabuleux, qai, d'ailleurs, ne serait pas grec, mais ligure. Il faut lire ici d'Arbois de JobaioTÎUe dans Revue celtique, t. VII, pp. 136, 137.

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