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LA GAULE CONQUISE ET ROMANISËE

i. La conquête.

Appréciation de la conquête. — D'éminents esprits estiment qae la conquête romaine a, en fin de compte, servi Thumanité et contribué au progrès général ; c'est trancher une question qui me paraît insoluble. Il faut, pour la bien poser, examiner attentivement les effets d'une conquête.

Le conquérant qui appartient à un milieu très riche et à une civilisation avancée est souvent, à mes yeux, plus malfaisant, quelles que soient sa modération et sa bonne volonté , plus malfaisant que le conquérant barbare ; car ses besoins sont beaucoup plus développés et plus coûteux que ceux du barbare : s'il est sage , il ne dévastera pas le pays conquis ; mais il est condamné à l'épuiser lentement : c'est la condition même et la raison d'être de sa présence. Quelques saignées, au contraire, pourront satisfaire le barbare : et même , si les circonstances sont favorables , il trouvera autour de lui , dans les habitudes et la civilisation du peuple vaincu , un stimulant au travail utile et le moyen de s'enrichir lui-même en contribuant à la prospérité commune. Mais le vainqueur civilisé apporte avec lui une culture intellectuelle, morale, philosophique, des procédés agri-

coles et industriels : voilà, dira-t-OQ, le bienfait de la conquête. On oublie que toute civilisation ainsi importée a étouffe un germe, a empêché un développement naturel et y a substitué une culture exotique, déjà faite et toute formée, déjà peut-être vieillie. Nous ignorons parfaitement ce que fût devenu le monde gaulois, abandonné à son activité propre ou même envahi cinq cents ans plus tôt par les Germains ; nous ignorons quelle influence civilisatrice eussent pu exercer des voisins tels que les Grecs et les Romains ; quelle eût été enfin l'action bienfaisante du christianisme qui allait faire son apparition. L^historien, se plaçant ici à un point de vue purement utilitaire, ne faisant intervenir aucune notion de droit public ou international, s'abstiendra donc de prononcer un jugement; il confessera son impuissance; il est condamné à ignorer, car les points de comparaison lui manquent, à ignorer si la conquête qui importa en Gaule la civilisation romaine a profité , en dernière analyse , au progrès, a rendu un service incontestable et bien caractérisé à l'humanité. Sans doute, un élément se dégage avec netteté : Rome a contribué à l'uniformité de la civilisation occidentale : elle a fondé cette uniformité; mais cette observation isolée ne nous est d'aucun secours. L^uniformité , indépendamment de toute autre circonstance, peut-elle être considérée comme un bienfait? Je crains qu'elle n'implique, sinon en théorie pure, du moins en fait, un appauvrissement, un amoindrissement.

Historique de la conquête, — Je rappellerai en peu de mots les phases principales de la conquête, sans m'attacher beaucoup aux circonstances qui l'ont amenée : les « bonnes raisons diplomatiques » n'ont jamais fait défaut à un conquérant : je négligerai le plus souvent l'histoire diplomatique.

En l'an 154 avant Jésus-Christ, les Massaliotes, en guerre avec les tribus liguriennes du voisinage, appelèrent les Romains à leur secours : ceux-ci passèrent les Alpes, descendirent dans la Gaule Transalpine, battirent les tribus qui inquiétaient la colonie grecque et leur enlevèrent quelques terres qu'ils donnèrent aux Massaliotes ^ Trente ans plus tard, nouvelle demande

1 Cf. Desjardins, Géographie hiitoriqw de la Gaule, t. II, p. 270.

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