I. L'élément chrétien et l'élément barbare
Décadence. Eléments nouveaux. — Nous avons suivi, jusque dans sa forme dernière, chacune des institutions gallo-romaines et nous arrivons à la chute de la puissance romaine en Occident.
L'empire était vermoulu : il ressemblait à ces vieux arbres an tronc ouvert dont Técorce seule vit encore et transmet péniblement à la ramure une sève languissante : au dedans le bois et la moelle ont disparu, remplacés peu à peu par des corps étrangers qui ne sont plus l'arbre et qui servent pourtant à en maintenir, à en soutenir la forme et l'apparence.
Deux éléments nouveaux : la religion chrétienne et les Barbares avaient pénétré, en efîet, jusqu'au cœur de la société romaine : ces éléments devaient transformer et régénérer l'Europe occidentale. Nous devons donc les caractériser en peu de mots.
Im religion chrétienne. — La religion chrétienne fut une luniière, un phare vers lequel se tournèrent les esprits élevés, les âmes généreuses, une puissance divine devant laquelle s'incli- Dèrent non seulement les hommes, mais les dieux eux-mêmes, les empereurs : les lois de la morale naturelle acquirent par elle une précision, une force et une vertu singulière *.
' Parmi les lectures à faire qui seraient ici sans nombre, on peut citer : Beugnot, Bittoirede la deilruction du paganitmeen Occident, Paris, 1835, 2 vol.; Hundesbagen* Vtber die Nalur und die getchichtliche Entwicklung der HumanitàUidee, Heidelberg, 1852, io.40 (Discours universitaire) ; Ozaoam , Etudes germaniques, 2 vol. ; Scbultze, (itschichte des Untergangs des griech.-rôm Heidenlums, I, Slaat und Kirche im Kampfe ^ dem Ueidentum (Joignez art. de M. Marignan dans Moyen dge^ 1888, p. 2) ; de Broglic, L'Eglise et l'Empire romain au nr« siècle, Paris, 1856-1866, 6 vol.; Littré. Eudes sur les Barbares et le moyen âge, Paris, 1867, pp. 1-29, 1-240 ; Scbmidt, Essai
Il faut creuser quelque peu pour se rendre compte de ces effets profonds : car l'aspect tout extérieur de la société ne fut guère changé au point de vue moral : les ambitieux et souvent ^es criminels furent, comme par le passé, au pouvoir et aux honneurs; TEvangile répandu par le monde ne réalisa pas le miracle d'une transformation subite et complète de Thumanité. Cependant il y eut plus de justes, plus de purs, plus d'àmes excellentes et dévouées : on Gt le bien souterrainement , humblement, en se][cachant, et même quelques bons chrétiens furent portés, eux aussi, aux charges civiles ou à ces hautes dignités de TEglise qui équivalaient presque à une fonction civile : et alors on put voir dans ce vieux monde romain des hommes puissants, enflammés d'une ambition plus haute que celle de se faire ériger une statue ou de conquérir le titre de clarissime ou d'illustre. Il arriva qu'un homme juste et miséricordieux, éprijs de pitié et de compassion pour les petits, pour les faibles, pour les pauvres *, fut 1 évêque et le père d'une population chré tienne : ces sentiments généreux n'étaient pas nouveaux assunémeat * ; ce qui était nouveau et inconnu, c'était cette passion ardente, cet héroïsme, ce dévouement personnel : aussi un courant puissant d'amour et de respect monta-t-il du peuple jusqu'à l'évêque, jusqu'à l'évêque, fait par le peuple et pour le peuple. L'évoque,
hUtûti^e ntr la société ctmU dat ie monde ronêiu ii ner ia transformëUtm pmr l» chrUtiauisme^ 1853 ; Marigaao, Eludes d'iconographie religieuse^ la foi ckréUenme au iv« siècle, l'« élude, 1887 ; Marignan, Le triomphe de l'Eglise au /v« siècle. Mémoire ptmr servir à l'histoire de la civilisation en France, 1887.
^ Lire ici : Cbastel , Bhidee hist. sur l'in/tuence de la ^harilé âwrant •Î0s premiers siècles chrétiens. Paria, 1853^ T«llemer, Des origines de la charité catholique, Ptria, 1863 (plusieurs éditions).
^ Cicéroo, sMnspirant du stoïcisme, appelait déjà cart7as ^eneris humani {De finihus, V, 23) l'amour de rhumanilé : et il éomplétail sa pensée par ces nobles paroles : « Civis sum totius mundi , » a je suis citoyen du monde. » Cf. Fouillée , Hist, de la philosophie, p. 151. L*un des titres du cfarialiamsme^ c'est ce qu'il a fait pour tes mœurs : jamais la chasteté n'avait été, avant lui, pratiquée et honorée comme elle Ta été depuis lui; mais ce sentiment d'estime pour la chasteté, l'hommage rendu à cette vertu^ n'est pas chose nouvelle. Sans parler des Veatalas, je citerai id TibuUe, II, éléigie i ; Tépitaphe d'un j^eune homme mort à dix-neuf ans dans iiâ»ue épigr. du Midi dû la France, L I^r, no 327, pp. 297, 298; autres inscriptions, i6td., janvier et lévrier 188fi, p. 170. Cf. J. J\éviUe, La religion à Borne sou4 les Sévères, p. ii8u Voye&, pour l'Inde, Zeilschrift der deutschen morgenlxndischen GeseUscAaft, L XL, livr. i.
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qud qu'il fût, était d'ailleurs revêtu d'un caractère sacré qui imposait le respect ; le prêtre et les clercs inspiraient , à des degrés inférieurs, le même sentiment ; et c'est ainsi que se prépara dans l'opinion, avant de se réaliser dans la loi, la position privilégiée du clergé sur laquelle nous aurons à revenir \
Sans me perdre ici dans le détail, j'emprunterai à l'histoire générale un trait bien connu qui me sufQra pour faire vivement sentir la force et la puissance de l'élément nouveau qui entre en scène.
Sous le règne de Théodose, en 390, une émeute populaire ensaoglanta la ville de Thessalonique, métropole de la Macédoine : le gouverneur fut blessé à mort et de très graves excès furent commis. L'empereur résolut d'infliger à la population de cette ville rebelle un effroyable châtiment : sous prétexte de réjouissances publiques, on attira dans le cirque une affluence considérable : la foule vint s'y presser sans défiance. Tout à coup, à un signal donné, les soldats enveloppent l'arène, fondent sur la multitude, frappent, massacrent, égorgent et laissent, après trois heures d'une boucherie barbare, sept mille cadavres sur le sol*.
Une réprobation méritée accueillit cet acte de violence et de colère : Ambroise, évêque de Milan, où se trouvait alors Théodose, se fit courageusement l'interprète du sentiment public; et, *près avoir écrit à l'empereur une lettre secrète, pleine de mansuétude et de fermeté, dans laquelle il lui dénonçait la nécessité d'une péoiteoce réparatrice, il osa, se portant lui-même à la rencontre du prince, lui interdire l'accès de la cathédrale de Uilan et le confondre ainsi avec la foule des coupables soumis à la pénitence publique. Sur le seuil de l'église, il lui tint, si j'en crois Théodoret, un discours tout ensemble énergique et paternel où je remarque ces mots : « C'est peut-être la puissance sou- « veraine qui vous aveugle et qui obscurcit votre raison. »
L'empereur dut reculer et se soumettre : pendant huit mois,
1 VofBz le livre lU ci-aprêi ; j'y esquisse rhistoire des origines de la juridiction eeclésiasUque.
' J'emprunte ici fQe{qiies expressions è Tabbé Baunard, Hist. de tainl Ambroise» Paris, 1872, p. 443.
il fut exclu de l'église. Ambroise ne Ty admit qu'à la Noël de Tan 390, après lui avoir imposé l'obligation de porter une loi destinée à empêcher à l'avenir le renouvellement de pareils excès : puisque la colère Ta emporté chez vous sur la calme raison, portez une loi, dit Ambroise, qui rende vaine et de nul effet toute décision prise par vous sur une première impression. Que tout arrêt entraînant la confiscation des biens ou la mort ne puisse être promulgué que trente jours après avoir été rendu : avant cette promulgation, Tarrêt sera soumis par vousmême à un examen nouveau : si, de sang-froid, vous le confirmez, alors seulement il sera promulgué... Ce délai sera une sûre garantie de l'équité de vos arrêts.
Théodose ayant consenti et signé cette loi*, Ambroise fit tomber la barrière qui séparait l'empereur de la communion catholique. Celui-ci entra dans le temple, se prosterna contre la terre qu'il trempa de ses larmes et, devant tout le peuple, il demanda le pardon de son péché.
C'est ainsi que l'Eglise, soutenue par l'opinion, imposait déjà, au nom de l'humanité, sa volonté souveraine au pouvoir législatif et soumettait à l'humiliation d'une longue pénitence publique le génie même de la puissance romaine, ce dieu d'hier, l'empereur*.
Qu'on ne s'imagine pas, d'ailleurs, que les représentants de l'Eglise aient toujours et en tout lieu montré ce noble courage, toujours pris en main la cause de la justice' et celle de l'humanité. J'ai voulu seulement marquer la présence dans le monde d'une force morale nouvelle, d'une lumière vers laquelle les hommes se dirigeront avec une lenteur excessive. De cette force
1 Théodoret, V, xyii (dans MigDe, PatroL grecque, t. 82, col. 1231-1238). Celle loi se Irouve, en efîel, dans le Code de Théodoie, IX, xl, De pœnis, 13, mais altribuée à Tannée 382, c'est-à-dire à une dale bien anlérieure au massacre de Thessaloniqae. On a conjecluré que cette décision salutaire a été seulement renouvelée par Théodose, à rinsligation de Tévêque. Cf. A., de Broglie, L'Eglise et l'empire romain au nrt tiècle, t. VI, p. 318, note 1 ; abbé Baunard, ibid,, p. 455 ; Duruy, Bisl, des Romains, ^. VII, p. 485; je lui emprunte la fin de ce paragraphe.
> Sur les relations de TËglise et de TEtal suivant saint Ambroise , cf. Âjnbroise, EpisL, 20, 21 {Opéra, édit. Migne, t. III, col. 994-1007).
> Approuvera-l-on la conduite d'Ambroise lui-même dans l'affaire de la synagogue de Callinique?
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désormais vivante, l'historien doit tenir un grand compte. La croyance nouvelle, alliée avec ce qui reste de sciences et de lettres païennes, a pris, à cette heure, la direction intellectuelle et morale de l'humanité*.
Les Germains. — De tous les maux dont peut souffrir une société, le plus grand, le plus incurable, c'est la vieillesse. La société romaine était vieille; toute sa structure usée, alourdie et beaucoup trop pesante. De toutes les qualités qu'on peut souhaiter à une société, la plus précieuse, c'est la jeunesse. Les Germains*, ces redoutables voisins de l'empire romain, étaient une population jeune, qui ne portait point le fardeai;i d'une culture, d'une civilisation rafGnée, d'un droit formé et fini, d'une administration décorative et dévorante. Les Romains eux-mêmes étaient frappés des grandes qualités, de la simplicité et de la force de ces peuples' : à la fin du i*' siècle après Jésus-Christ, un écrivain éminent, Tacite, entreprit de faire connaître, avec quelques détails, à ses contemporains, cette Germanie qui déjà tant de fois avait fait trembler Rome et qu'elle admirait, tout en la maudissant. Cette étude, d'une inappréciable valeur pour l'histoire des Germains, nous désespère aujourd'hui par sa concision et donne lieu , dans le détail , à bien des difficultés d'interprétation ; mais les idées générales qui s'en dégagent sont simples at faciles à saisir : les Romains redoutent tout à la fois et admirent les Germains : cette admiration, chez Tacite, rappelle de loin le sentiment un peu naïf, un peu forcé qui portait nos pères du xviii* siècle à faire sans cesse l'éloge de l'état de nature : mais Tacite ne raisonne pas in absiracto, ne célèbre pas des mœurs mal connues , ne crée pas , par la pensée et l'imagination , un état de nature artificiel : son ouvrage est plein
1 Xemprante presque textuellement cette phrase à Liltré, Eludei sur Ut Barbares et le moyen âge, p. 129.
> Sur Torigioe du mot germanus, voyez Tacite, Germ., 2; MûUenbofT, Deutsche ÂUerthumskunde, t. II, p. 189 etsuiv. ; Dahn, Urgeschichte, t. W, p. 17. Le mot germanus est probablement un mot gaulois qui veut dire voisin.
3 Cf. Salvien, Degub. Dei, V, 36, 37. Salvien ne dislingue pas les races : il accorde les mêmes éloges aux Huns, aux Francs, aux Vandales, aux Golhs. Nous croyons aussi que la question de race est ici sans intérêt : toute race jeune eût contribué à ce renouvellement qui se fit en Occident par la race germanique.
de faits et de données précises et il y a, comme nous dirions, du réalisme dans ce tableau si sobre, mais si vivant.
Les Germains faisaient partie du même groupe de peuples que les Romains, les Grecs, les Indiens, les Celtes, les Slaves : ils appartenaient à cette grande race qu'on désigne sous le nom de race arienne ou indo-européenne. Les langues de ces divers peuples sont apparentées entre elles : leurs institutions primitives présentent bien des traits communs qui, d'ailleurs, se retrouvent dans des milieux tout différents; mais, à Tépoque qui nous occupe, les Grecs et les Romains étaient bien éloignés des premiers stades de leur civilisation et leur parenté primitive avec les Germains ou les Gaulois ne se trahissait pas. Tout au contraire, les analogies de mœurs qui rapprochaient les Gaulois des Germains, étaient restées saisissantes; les Grecs et les Romains en étaient frappés eux-mêmes* : Gaulois et Germains n'étaient point, en effet, séparés par des différences profondes de culture et de civilisation : leur parenté se révélait aux yeux d'un observateur même superficiel, bien plus facilement que celle des Romains et des Gaulois. De nos jours, les recherches de Térudition viennent confirmer cette impression des contemporains : nous constatons, en effet, que les langues germanique et celtique présentent certaines affinités particulières*, et nous retrouvons aussi bien des analogies dans les institutions '. Il est difficile , entre ces ressemblances, de n'en pas signaler au moins une : le régime par clans qu'on a quelquefois appelé le comitat^ existait dans les deux pays; nous savons, par César* et par Tacite*, qu'en Germanie comme en Gaule, les geuB se groupaient autour de quelque puissant dont ils formaient la troupe, la clien-
» Strabon, IV, 2 (édit. Muller et Dubner, l. I", pp. 162, 163).
- Voyez d'Ârbois de Jubainville dans Revue hist., t. XXX, pp. 20-38.
3 Voyez H. d'Ârbois de JubaiDville , Du tarif de la composition pour meurtre en Irlande et dans la Loi Salique dans Revue celtique, t. VIII, p. 511.
Pour les successions, voyez mon Droit privé, p. 705 avec la note 2 ; Dareste, compte rendu de Ancient laws ofireland, p. 14 avec la note 1 (Extraits du Journal des savants, 1887).
* César, De bello gallico, VI, 11, 13, 15; in, 22; VII, 40. Cf. A. de Courson dans Bewie de légLsl. et de jurisprudence, nouvelle collect., année 1847, t. II, pp. 420, 421.
» Tacite, Germ., 13, 14. a. César, De bello gallico, VI, 23.