Hiérarchie ecclésiastique
Le pape, — Le chef de l'Eglise est l'évêque de Rome. A Vépoque mérovingienne, il n'exerce pas très fréquemment ses pouvoirs et cela pour deux raisons. La première, c'est que le droit positif de l'Eglise est différent du droit postérieur : il ne suppose pas cette intervention répétée et multipliée des périodes plus modernes; toute société, en effet, se centralise sous Faction du temps '. La seconde , c'est que le pape a , dans les Gaules, un représentant, un vicaire auquel il a délégué ses pouvoirs; ce vicaire, c'est le métropolitain d'Arles*. Il est
^ s. Paul, Ejntl, ad Timotheum secunda, cap. II, vers. 4. Joignez concile de Chal- ^olne, de 45i, can. 7, avec le commentaire d'Hefele {Hist. det conc, t. III, trad. I^trc, pp. 106, 107); capit. de 789, art. 23 (Borelios, Cap., t. !•', p. 55); Ber- Hrdde Pavie, Summa Décret,, lib. III, lit. 37, édil. Laspeyres, pp. 129, 130; s. HiymoDd de Pennafort, Summa, 1744, p. 368 {Epistola Clemeniis ad Jacobum fra- ^^ ûomint).
^ Od voudra bien ne pas isoler cette observation de ce qui est dit dans notre iotrodaction, p. ig. Cf., sur la marche et le développement dans les institutions disciplinaires de TEglise, R. P. de Smedt, dans Aeoue dti quett, hist., !•' oct. 1888, p. 330.
' Lettre de Pelage !«' au roi Cbildebert I«r dans Migne, Patrol. lai., t. 69, p. 407;
»inl Grégoire le Grand, £p.. XI, 64, édit. Migne, col. 1192 (Palrol. lai., t. 77).
Mtis il faut voir comment le souverain pontife sait cbfttier Tévéque d'Arles, si
celui-ci se montre arrogant ou irrespectueux vis-à-vis du Saint-Père (Lettre de saint
LéoD de Tan 445, dans Migne, t. 54, col. 628. Jaffé-Wattenbach, n» 407). En 417,
le pape Zozime ne déclare pas Vévêque d'Arles son vicaire, mais il lui reconnaît une
position privilégiée : « Sane quoniam metropolitanœ Arelatensium urbi vetns privi-
« iegiam minime derogandum est, ad quam primum ex hac Sede Trophimus summus
bien vrai que ce vicariat semble avoir été surtout théorique, mais, si Tévêque d'Arles a fort peu exercé en Gaule les droits du pape qui lui étaient conférés, la seule existence de ce vicariat a dû rendre plus rare Tintervention directe du pape. Ajoutons, après Thomassin , que le vicariat apostolique d'Arles est, en principe , un privilège personnel. Les papes le concèdent i chaque évêque *.
Qu'on ne s'imagine pas , d'ailleurs , que l'autorité directe du pape soit insaisissable chez nous à l'époque mérovingienne ou dans les temps antérieurs. Les papes tranchent souverainement les difficultés qui surgissent fréquemment entre les sièges d'Arles et de Vienne*. En l'an 4i7, un pape, Zozime , intime à tout ecclésiastique des Gaules la défense de s'en aller dans une région éloignée, sans obtenir du métropolitain d'Arles des litterœ formatœ^. En 513, le pape Symmaque promulgue une série de décisions sur l'inaliénabilité des biens d'Eglise, sur l'excommunication encourue par les ravisseurs de femmes, etc.\ En 528, saint Félix IV écrit à Césaire, évêque d'Arles, qu'un laïque ne doit pas être ordonné prêtre avant une épreuve, aiUe probationem, et qu'une fois ordonné prêtre, il ne doit pas rentrer dans le siècle ^ En 534, le pape Jean II écrit à tous les évêques des Gaules que Tévêque Contumeliosus, chargé de nom-
« antistes ex ci\ju8 fonte tôt» Galliœ fidei rivulos acceperaot, directos est » (Point. latine, t. 20, col. 644^ 645). Sur le vicariat d'Arles voyez Loeoiog , GttchkhU in deuttchen KirchenrechU, t. Il, p. 75 et suiv. Sur le viearial des provinces de la GwU et de l'Espagne, déféré à saint Césaire, évêque d'Arles, par le pape Symmaqae, voyez Hisl, générale de Languedoc, t. If, nouv. édit., p. 141, n» 66.
^ Cf. Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de r Eglise, édit. André, 1 1*', pp. 163-166.
> Voyez notamment saint Léon, Epist, 10 , 66 , dans saint Léon, Opéra, t I*', ool 628 et suiv., 883 et suiv. {PatroL Migne, t. 54).
3 Placuit Apostolic» Sedi, ut... » (PatroL Migne, t. 20, p. 642. Jaffé-WattaDbach , no 328).
* M Hortatur nos esquitas postulationis , desiderio fratemitatis toiB gratanter aft- <f nuere de singulis quœ ab Apostolica Sede concedi sapplicas quod a patmin eaa- « tela et provisione non discrepet. Et quamvis eeclesiasUc» regul» pêne oiuia « compreheodant, tamen superfluum esse non credimus, denno qao sunt sepias
« interdicta repetere Hase tamen ad omnium episcoporam volomus peiferri ooli-
« tiam »{Patrol. Migne, t. 62, p. 54. Jaffé-Wattenbach, d« 764).
< Id., t. 65, p. 11. JafTé-Wattenbach , n« 874.
LE PAPB. 341
breuses accusations, doit être coDÛoé dans un monastère; il envoie dans le diocèse un visiteur, visitator^. En 335, le pape Agapet I" écrit à Tévèque d'Arles que Contumeliosus a fait appel au Saint-Siège et qu'en conséquence il va déléguer des juges pour cette affaire. Il donne quelques ordres relatifs au môme Contumeliosus^. De son côté, le clergé des Gaules réuni à Orléans en 538, se réfère aux décrets du Siège Apostolique', etc. Mais la place me manquerait pour énumérer ici les documents qui nous montrent les papes donnant des avis, des décisions et des ordres dans les Gaules avant et pendant la période mérovingienne. On a dit que « Rome avait alors une prééminence, « non un pouvoir*; » cette théorie ne supporte pas le contact des documents.
Les rapports des papes avec les rois Mérovingiens ne manquent pas d'imprévu et d'inattendu pour un lecteur moderne. Citons ici les lettres du pape Grégoire le Grand, lettres par lesquelles ce pontife engage vivement les rois Francs à réunir un concile • ; une lettre du pape Pelage I*' , lequel proteste de son orthodoxie auprès du roi Childebert I", qui Ta interrogé à ce sujet*. Ainsi c'est le roi qui, en fait, réunit les conciles (au moins les conciles nationaux); c'est lui encore qui demande compte au pape de son orthodoxie. Il est certain, d'ailleurs, qu'en cette dernière affaire , Childebert est tout simplement Tor-
< « Ab hodierno yel offlcio eum Bostra ceoset removere auctoritas , ut in monas- « terio coQstitutQS delicti veaiam a Domino petere non omiltat » (Patrol. Migne, t. 66, p. 24. Jaflé-Wattenbach , n» 886).
* « Episcopum Cootumeliosum, reddila sibi modo propria substantia , suspensum « intérim volumus ab administralione patrimonii ecclesiastici et celebratione missa- « mm » (Id,, t. 66, col. 46. JafTé- Watteabach , n» 114).
3 « Sicat décréta Sedis Âpostolicœ cootinent » (Concile d*0rléans de 538 , can. 3, dans Labbe etCossart, t. V, col. 296). Depuis l'an 445, le pouvoir du pape sur tonte FEglise était ioscrit daas une loi de Tempire {Nov. Valent. III, tit. XVI, De episcoporum ordinatione, dans Hœoel , Novellx comUL, col. 173-176).
^ Fuatel de Coulanges, La monarchie franque , p. 522. Cr. pp. 514, 515 (expressions un peu moins éloignées de la vérité).
» Grégoire le Grand, EpùL, XI, 63 (Migne, Patrol. latine, t. 77, col. 1182). Cf. JalTé-Watlenbacb, n»* 1743, 1744, 1838, 1840, 1841, 1842.
• Jaffé-Wattenbach , n*» 942 (622); 978 (624); 946 (628). Cf. Migne, t. 69, pp. 402, 408 (pour les n»» 942 et 946).
En 449, Tbéodose II interrogea de même le pape saint Léon sur son orthodoxie. Celai-ci répondit à l'empereur, en le félicitant de sa sollicitude et en lui rappelant
342 LIVRE m. PERIODE FRANQUB.
gane du clergé des Gaules (iaquiet de la condamuation des trois chapitres prononcée par Pelage, avant son avènement au trône pontifical).
A la fin du vu" siècle et au commencement du vui', les relations du clergé de France avec le Siège Apostolique se firent rares et, en même temps, l'Eglise de France fut plus que jamais en proie aux violences et «ouillée par les excès et les abus. Saint Boniface, en rétablissant la hiérarchie et les liens avec Rome, travailla à une œuvre de restauration, de réparation*. A partir de ce moment, les rapports directs des papes avecla France devinrent beaucoup plus fréquents. Une alliance étroite unissait les Carolingiens au souverain pontife. — Vers le même temps, le vicariat d'Arles s'eflaça entièrement : il resta oublié jusqu*à la fin du ix* siècle, époque à laquelle il reparut un moment*.
Les évêques. — Après avoir dit un mot du pape et de son vicaire en Gaule, j'arrive aux évêques' et aux évêchés.
Le territoire du diocèse (parochia, diœcesis) n'est autre chose que Tantique cité, civitas.
Les diocèses sont groupés en provinces. Le siège épiscopal, correspondant à la cité, capitale d'une province impériale, prit sur les autres diocèses une position hiérarchique supérieure analogue à la position politique de cette cité; ce fut le siège
les lettres que lui-même et les autres évêques lui avaient déjà adressées; il ^oatait : a Nec ambigi potest hoc nos purissime credere , hoc coastanter asserere, qood
« etiam venerandi patres, quoodam apud Nicsam congregati sacratissima aocto-
« ritate sanzerunt » (S. Léon, EpUt. 54, dans Migne, Patrologie latine, t 54, col. 853, 856). Â cette époque , Tempereur Théodose était dominé par le parti eatychieo qai avait triomphé dans le concile appelé brigandage d'Ephèse : il savait le pape Léoo contraire, comme tous les Occidentaux, à Eutychès. Sa lettre au pape peut être considérée comme une tentative Eutychienne.
1 Rettberg, Kirchengeschichie Deutschlandt , t. I«r, 1846, p. 307. Saint Boniface lui-même se rattachait étroitement à la papauté (JafTé, Monumenta Moguntina, u^ t7, p. 76). Cf. Waitz, Deutsche VerfassungsgesckichU , t. III, 2» édit., pp. 29, 30.
2 En 878, Jean VIII défère le vicariat à Rostagnas, archevêque d*ArIes {Patroi Migne, t. 126, p. 775).
3 Je ne puis traiter ici de Torigine des évêques, de la valeur primitive des mots ':Tpto€6TEpoc et èitioxotccç ; voyez notamment sur cette question Hatch , The organit»' tion, p. 83 et suiv. et surtout le P. de Smedl dans Revue det quettions hist, 1*' oct. 1888, p. 339 et suiv.
MÉTROPOUTAINS ET ÉVÉQUES. 343
métropolitaiD. Celui qui Toccupait reçut (mais tardivemeDt) le litre d'archevêque. L'expression romaine, provincia, a subsisté dans la langue ecclésiastique. Les provinces ecclésiastiques et les provinces politiques sont originairement identiques*.
Certains groupements par province semblent remonter au temps des apôtres*. Quanta l'organisation précise des métropoles et aux droits bien nets des métropolitains, cet organisme se révèle et se Gxe au rv' siècle*. Le métropolitain est le président né du concile provincial ; il est l'ordinateur des évoques de sa province; il a sur eux titre et pouvoir de juge. On appelle du jugement des évoques à celui du métropolitain*. Les prérogatives des métropolitains se sont comme oblitérées en France au VII' siècle et au commencement du viii\ Saint Boniface, Pépin le Bref et Charlemagne travaillèrent à restaurer les droits des métropolitains; l'auteur des Fausses Décrétales fut certainement préoccupé de la même pensée.
Les primats, — Quelques sièges métropolitains ont acquis ou plutôt ont tenté d'acquérir une suprématie analogue à celle que le siège d'Arles avait exercée aux v', vi* et vii' siècle. Je veux parler des primaties qu'on pourrait déBnir avec Thomassin et en se référant seulement à l'Eglise occidentale, des vicariats ou légations perpétuelles du Saint-Siège.
Thomassin qui est bon chrétien et charitable, mais perspicace
1 On doit noter une déclaration remarquable d'Innocent !•' qui n'admet pas que les divisions ecclésiastiques suivent toujours les fluctuations civiles : a Non esse <t vere visnm est ad mobililatem necessitatum mundanarum Dei ecclesiam commu- « tari » (Innocent !•', Ep. 24 (année 418)) ad Alex., c. 2, dans Palrol. Migne, t. XX, col. 548, 549. Cf. Le Blant, Inscripi. chrét. d$ la GûuU, t. I<»r, p. lzix.
Pour l'histoire géographique des provinces ecclésiastiques, voyez Longnon, Atlas hUt. de la France, Texte, pp. 210, 211, et, en général, pour les créations de nouvelles métropoles, Thomassin, Ane. et nouv. ditcipline de l'Eglise, t. I«r, édit. André,
3 S. Paul, II, Cor., i, 1. Cf. le préambule des Canons ecclésiastiques des apôtres, recueil qui semble avoir été rédigé avant le milieu du iu« siècle (P. de Smedt, dans Revue des quest. hist., !•' oct. 1888, p. 362); Maassen, Der Primat des Bischofs von Hom, pp. 4, 5.
3 Concile de Nicée de 325, can. 4. Concile d'Antioche de 341, can. 9 (Hefele, Hist. des conciles, trad. Delarc, 1. 1«', p. 372).
* Thomassin, Anciwne et nouvelle discipline de l'Eglise, édit. André, t. I", pp. 215, 216.
344 LIVRE m. PÉRIODE FRANQUE.
et fin sous le manteau un peu lourd de sa vaste érudition, a dit fort discrètement : « Il est juste de croire que Tamour que « les papes et les souverains ont eu pour la conservation et le « rétablissement de la discipline ecclésiastique ou pour la pro- « pagation de la religion chrétienne , a été le plus ordinaire et « le plus puissant motif qui les a portés à instituer ces pri- « mats ^ » Ce fut, à coup sûr, ce mobile qui incita les papes à instituer saint Boniface, vicaire ou légat apostolique en Germanie et en France, à le créer ensuite métropolitain de Mayence et à attacher à cette église le droit de primatie sur la Germanie. Quant à l'excellence des motifs qui donnèrent lieu à la création éphémère de plusieurs autres primaties dont je dois dire un mot, je ne m'en porterai pas garant.
En 844, un frère naturel de Louis le Débonnaire, Drogon, évêque ou archevêque de Metz, fut envoyé par l'empereur Lothaire, son neveu, en mission auprès du pape Serge IL II revint d'Italie avec le titre de primat des Gaules et de Germanie ; mais les métropolitains ne goûtèrent pas cette autorité nouvelle; ils n'acceptèrent pas cette primatie. Drogon , aussi débonnaire que son frère Louis, n'insista pas; il n'exerça jamais ses droits '.
Trente-deux ans plus tard , en 876, Anségise , archevêque de Sens, qui avait fructueusement travaillé à l'élévation de Charles le Chauve à l'empire, fut institué par le pape Jean VIII, primai des Gaules et de Germanie. L'empereur communiqua lui-même àl'épiscopat, réuni en concile à Ponthion, la lettre du pape; mais les évoques résistèrent en termes fort mesurés , réservant les droits des métropolitains et déclarant qu'ils obéiraient aux décrets du Saint-Siège « conformes aux canons. » On voulait une promesse pure et simple d'obéissance. On ne l'obtint pas. L'empereur, irrité, rappela qu'il était lui-même, dans ce concile, représentant et vicaire du pape, et, malgré les protesta-
1 Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Eglise, édit. André , t. I«^ p. 16^^ et saiv., p. 227 et suiv.
* Il me semble que Tauteur des Fausses décrétales s^est fait Técho de ce mouvement de résistaoce. Son faux a passé dans le Décret de Gratien (Pseudo-Décrétale d'Anicet, c. 3, édit. Hinschias, p. 121. Décret de Gratien, Prima pars, dist. 99, can. 2).