‹ Droits sur les blésChapitre 1 sur 3 · SÉANCE DU 23 MARS · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 23 MARS

M. LE PRÉSIDENT. Insiste-t-OTi pour le renvoi à demain ?... (Non ! non !)

La parole est à M. Léon Say.

M. Léon Say. Messieurs, l’honorable M. Pâris, dans le discours si intéressant qu’il vient de prononcer, a parlé de la rupture d’équilibre qui s’est produite depuis quelques années, et qui a changé du tout au tout la situation de l’agriculture dans notre pays. J’ai retenu cette parole, et je voudrais à mon tour étudier en quoi consiste ce changement, quelle est son importance, quelles en seront les conséquences. Je prierai le Sénat, puisque nous sommes dans la discussion générale, de me permettre de me placer aux points de vue que je considère comme les plus élevés, afin d’étudier dans leur principe même les causes de ce que M. Pâris a appelé la rupture d’équilibre. Je me demande si la modification qui s’est produite dans les relations des peuples entre eux, a posé devant nous une question purement agricole, ou si cette question n’est pas en même

DISCOURS

temps et au môme degré, peut-être même à un degré supérieur, une question industrielle et commerciale.

L’honorable M. Pâris vous l’a dit: les changements qu’il a signalés tiennent aux immenses progrès qui ont été faits dans les transports, dans les procédés qui servent à rapprocher les nations les unes des autres — la télégraphie, les chemins de fer —dans les travaux qu’on a entrepris pour créer de nouvelles routes maritimes, dans les découvertes admirables de la science des constructeurs, découvertes qui ont permis d’employer sur des routes maritimes nouvelles des bâtiments perfectionnés, dans les calculs qu’on a su faire de la résistance qu’oppose la mer à la vitesse des navires et dans les moteurs imaginés pour vaincre plus aisément cette résistance ; je parle des machines Compoimd et autres. Tous ces progrès sont considérables ; ils ont modifié de la façon la plus complète la nature et l’étendue des relations qui existaient entre les différentes nations.

Cette modification si profonde des relations internationales est un progrès que personne ne nie. L’honorable M. Pâris l’a dit tout à l’heure, je le répète après lui, M. le ministre de l’agriculture l’a reconnu devant la Chambre des députés, comme l’ont fait aussi les adversaires de la loi; rupture d’équilibre, établissement de relations nouvelles entre les peuples : voilà ce que tout le monde constate. N’était-il pas à prévoir qu’une cause aussi générale produirait des effets dans toutes les branches de l’activité humaine? C’est ce qui est arrivé^ messieurs, et ces effets nous les voyons

dans l’industrie, nous les voyons dans le commerce, nous les voyons partout. Est-ce que nous ne pourrions pas, en recherchant avec plus de précision en quoi ils consistent, trouver dans les modifications que l’industrie et le commerce ont fait subir à leurs méthodes, des indications sur le meilleur moyen de profiter du bien qui en est sorti et de nous mettre à l’abri du mal qui a pu et qui peut quelquefois en résulter?

Il en est sorti d’abord un bien considérable dont tout le monde aurait dû profiter. L’agriculture peutêtre n’en a pas profité au même degré que l’industrie; elle en profitera un jour plus complètement, je l’espère.

Le rapprochement des peuples a permis à l’humanité de diminuer son fonds de roulement, d’économiser des capitaux considérables, qui ont alimenté l’industrie et peuvent alimenter l’agriculture ; ces capitaux étaient hier, en effet, employés dans des approvisionnements de combustible et de matières premières accumulés dans les usines, dans des marchandises renfermées dans les magasins qui distribuent les produits à ceux qui les consomment. Ces approvisionnements, pourquoi seraient-ils aussi considérables qu’autrefois? Il suffît aujourd’hui d’une dépêche télégraphique pour demander en une heure, à l’autre bout du monde, ce dont on a besoin; il suffit d’un train de chemin de fer, d’un de ces bateaux à vapeur à grande vitesse qui sillonnent les mers pour les apporter en trois, quatre, cinq fois moins de temps qu’il y a dix ans. Nous-mêmes, dans cette grande ville que nous habitons, nous en avons tous

DISCOURS

les jours la preuve sous les yeux. Les usines de Paris étaient obligées de se pourvoir de charbon. Elles n’en ont plus que pour quelques jours. A quoi sert d’avoir des approvisionnements lorsqu’on peut les faire venir en aussi grande quantité qu’on veut le jour où l’on en a besoin? Tous les marchés du monde sont à côté les uns des autres ; on peut donner un ordre d’achat aujourd’hui, il sera exécuté dans la soirée; on peut demander ce soir qu’on expédie les matières achetées, elles seront en route demain.

C’est un capital économisé et, par conséquent, c’est un capital nouveau ; il est offert à l’industrie pour ses immobilisations, pour les perfectionnements qu’elle peut apporter à ses machines; ce sont ces capitaux nouveaux qui concourent avec les autres capitaux fournis par l’épargne à accélérer encore le mouvement de diminution constante du taux de l’intérêt, ce fait caractéristique de notre époque qui a permis à l’industrie de réaliser de si grands progrès.

Mais en même temps que ce bien était acquis à l’industrie et à l’agriculture —car l’agriculture devrait et pourrait en profiter également — en même temps que ce produisait ce bien de l’augmentation constante des capitaux et de l’abaissement du taux de l’intérêt dans notre pays et dans le monde, en même temps et à côté il s’est produit, dirai-je un mal? non, je dirai plutôt une difficulté, car cela peut être la source d’un bien ; il s est produit ce fait, que la concurrence a été plus ardente, la bataille plus rude, qu’il a fallu se mettre en mesure de lutter avec des concurrents qui sont aujourd’hui à nos portes, tandis qu’autrefois ils

SUR LA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. b

étaient loin de nous. En revanche — car il faut bien voir les deux côtés de la question— nous avons lutté plus facilement contre d’autres concurrents que nous avons pu attaquer de plus près.

Nous sommes une nation d’exportation. L’honorable M. Paris a parlé de la différence qu’il y a entre nos importations et nos exportations ; il a parlé de la balance du commerce ; il n’est pas entré dans la discussion de la balance du commerce : il a bien fait, et comme lui, je m’abstiendrai de le faire. Ce n’est pas le moment de s’engager dans des considérations sur la balance du commerce, sur la façon dont il faut considérer et comparer ce qui entre et ce qui sort, sur la distinction qu’il faut faire entre ce qui nous est apporté en échange de marchandises ou de titres ou de numéraire, et ce qui nous est apporté en représentation des intérêts et des profits qui nous sont dus pour les capitaux que nous avons placés à l’étranger.

Aujourd’hui, si l’on veut raisonner de la balance du commerce, on ne peut pas le faire en consultant uniquement les tableaux statistiques publiés par la douane. Il y a bien d’autres choses à examiner que les chiffres de ces tableaux, il y a beaucoup d’autres éléments dont il faut tenir compte. Il y en a que l’on connaît, il ÿ en a aussi qu’on ne connaît pas, et on est obligé de les supposer, de faire des hypothèses. Je m’arrête, messieurs ; je ne veux pas traiter, je l’ai dit, la question de la balance du commerce, cela me mènerait trop loin. Mais enfin, nous sommes une grande nation d’exportation, nous exportons pour 3350 millions de francs de produits, et les quantités

DISCOURS

que nous exportons représenteraient une somme plus grande si l’on attribuait aux marchandises exportées aujourd’hui les prix d’il y a quelques années. Dans le chiffre de ces exportations il y a 1700 millions de produits fabriqués ; nous les portons à des consommateurs éloignés et nous sommes plus près d’eux qu’autrefois. Les progrès, la rupture d’équilibre dont on a parlé, nous ont rapproché les uns des autres. Nous avons donc profité, dans une certaine mesure, des changements qui se sont accomplis, mais je ne nie pas que la concurrence ne soit devenue plus active, plus difficile ; qu’il ne faille avoir, pour y faire face, un esprit d’initiative plus grand, une énergie croissante. Notre industrie a montré beaucoup de vitalité, notre agriculture peut en montrer aussi; je vous le démontrerai tout à l’heure, si vous voulez bien m’entendre; cette vitalité de l’industrie, qu’a-t-elle produit? quels sont les nouveaux moyens que l’initiative de nos industriels a imaginés? L’industrie a continué la lutte. Comment s’y est-elle prise ?

Permettez-moi de vous le dire, et de vous faire une énumération rapide des nouvelles armes de l’industrie ; nous verrons alors jusqu’à quel point les procédés employés par l’industrie avec tant de succès dans un grand nombre de cas, pourraient être employés par l’agriculture en souffrance, pour améliorer sa situation. Je sais d’ailleurs qu’il faut tenir compte des différences de nature, qu’on ne peut pas tout assimiler, que, s’il y a entre les entreprises industrielles et les entreprises agricoles des ressemblances, il y a aussi de profondes différences ; mais les ressemblances

sont peut-être plus grandes et plus nombreuses qu’on ne se l’imagine ordinairement.

Et d’abord l’industrie a lutté par l’abaissement des prix de revient. Les prix de revient se sont abaissés partout, toujours, constamment, sans interruption ; tous les grands produits destinés à la consommation humaine ont été en baissant de prix, parce que leurs prix de revient ont toujours été en diminuant.

Comment a-t-on pu réussir à les abaisser ? Par une étude attentive des conditions de la production, par les découvertes incessantes des sciences physiques et chimiques, par le perfectionnement des sciences mécaniques. Il n’y a pas de matière, de produit fabriqué, dont on n’ait examiné la nature et la fabrication à tous les points de vue, en y portant le regard le plus sagace, afin de chercher comment on pourrait arriver à le livrer aux consommateurs dans de meilleures conditions de prix.

Et, chose singulière et admirable, c’est que lorsque dans l’industrie — et pour l’agriculture il en sera de même — on interroge la science en posant bien la question, la science répond et donne une solution.

C’est pour cela que vous apprenez qu’à mille lieues de distance des hommes, qui n’ont jamais eu aucune relation entre eux, font le même jour, au même moment, la même découverte, la découverte nécessaire à l’industrie. Cela tient à ce qu’il suffit à l’industrie de savoir poser la question pour obtenir une réponse de la science. Nous avons tous les jours des exemples de ce phénomène ! Je me rappelle qu’il y a deux ans, je crois, on a découvert le moyen de traiter les sucres, en

DISCOURS

épuisant davantage les jus de betteraves, par l’emploi d’une substance minérale, la strontiane, qui était rare et n’existait en quelque sorte qu’à l’état de substance de laboratoire. On en connaissait en Allemagne quelques rares gisements, et pas ailleurs. L’emploi de ce minéral est devenu nécessaire ; le prix s’en est élevé. On a dit aux géologues : Cherchez, dites-nous où il serait possible de trouver de la strontiane en quantité plus considérable et à un prix plus modéré. Les géologues se sont baissés vers la terre, ils ont examiné les formations de roches qui se rapprochaient de celles de l’Allemagne, et ils ont trouvé de la strontiane dans des pays où l’on ne soupçonnait pas qu’elle pût exister.

On a fait, il y a plus longtemps encore, une autre découverte géologique qui intéresse l’agriculture. On rencontrait sur le sol, dans le département des Ardennes, des substances fossiles, des coprolithes, composées de phosphate de chaux que l’on réduisait en farine et qu’on utilisait pour l’amélioration des terres les paysans appellent cela de la farine de coquins. Je ne sais pas pourquoi ils donnent ce nom à cette substance; peut-être est-ce parce qu’on n’y trouve pas toute la quantité de matière fertilisante dont ceux qui la vendent prétendent qu’elle est composée. (Sourires.)

Eh bien, du jour où l’on a reconnu la'nécessité d’employer le phosphate de chaux, quand on a pu constater les services que cet engrais chimique pouvait rendre à la culture, on a dit aux géologues : Cherchez, et ils ont trouvé en Espagne des mines inépuisables

SOUS forme de roches. Et qui sait si l’on n’en rencontrera pas en France ?

Plusieurs sénateurs à gauche. Il y en a !

M. Léon Say. Je sais qu’il y en a beaucoup dans le département du Lot, mais je crois que les gisements de ce département ne sont pas d’une formation analogue à celle des gisements d’Espagne, je crois que l’origine des phosphates du Lot est différente.

M. Meyran. Ils sont meilleurs !

M. Léon Say. Ils sont peut-être meilleurs, mais je crois que les gisements sont plus facilement épuisables, parce qu’ils ne constituent pas des roches, parce qu’ils ne proviennent pas d’une formation qui puisse donner des fdons indéfiniment productifs ; ce sont des dépôts de débris d’animaux.

Vous n’avez donc qu’à interroger la science ; elle vous donne des réponses qui permettent d’abaisser indéfiniment les prix de revient... indéfiniment, non, l’expression serait exagérée, mais qui permettent du moins de les abaisser dans de très grandes proportions. Ce n’est pas seulement par l’emploi des procédés chimiques, par l’étude des sciences physiques, c’est aussi par l’étude des sciences mécaniques qu’on arrive à diminuer les prix de revient. Est-ce que l’on n’a pas fait des progrès extraordinaires en mécanique ? Est-ce que l’on n’a pas pu employer pour accomplir ces progrès, cette élite de jeunes gens* que nous donnent, tous les ans, l’École polytechnique et l’École centrale?

On a pu atteindre aussi le but, qui est toujours l’abaissement des prix de revient, par une meil-

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DISCOURS

leure organisation des usines et des chantiers. Quand vous sortez de Paris par le chemin de fer du Nord, vous pouvez voir dans la plaine Saint-Denis une usine en construction; c’est une usine à gaz. Il y a là des ponts, des niveaux plus élevés, d’autres plus bas, parce que l’on sait aujourd’hui qu’il faut amener le plus haut possible les produits que l’on traite, afin de les faire descendre pour ainsi dire par leur propre poids, et naturellement, avec le moins de frais possible, dans les différents emplacements où ils doivent être successivement traités.

Est-ce que, dans les grandes forges, on n’a pas su abaisser le prix de revient en mettant à côté des portes d’en bas des hauts fourneaux, les fours à puddlage et les laminoirs à côté, de manière à éviter les manœuvres dont on ne se préoccupait pas assez autrefois?

Oui, dans les grandes usines, il y a un service qu’on confie aux ingénieurs les plus sagaces, les plus expérimentés ; c’est ce qu’on appelle le service des fausses manœuvres.

On donne pour mission aux ingénieurs de ce service de supprimer les fausses manœuvres, et ils y arrivent plus ou moins.

Voilà un moyen que l’industrie a employé et peutêtre que l’agriculture — je vous le montrerai tout à l’heure —pourrait l’employer à son tour. Mais il faut que l’agriculture s’engage avec le même esprit scientifique que l’industrie dans les voies qui lui sont montrées par l’esprit de progrès.

Ce n’est pas tout. (Bruit à droite.) -

SUR TA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. Il

Je ne crois avoir dit là rien qui soit contraire à la vérité. (Parlez ! parlez !)

Vous pouvez peut-être trouver que les assimilations entre les procédés de l’industrie et ceux de l’agriculture sont forcés ; mais j’y viendrai tout à l’heure.

Évidemment, je l’ai dit en commençant, les assimilations ne sont pas toujours possibles. Mais il y a des assimilations à faire, et on peut les faire en ce qui concerne l’abaissement du prix de revient par l’application des découvertes physico-chimiques.

Il y a aussi, dans ce que j’ai appelé le service des fausses manoeuvres, bien des économies à faire en agriculture.

Je relisais tout récemment encore, car j’y ai été amené par M. le ministre de l’agriculture, ce livre admirable qu’il a cité d’Arthur Young, ce voyage d’un Anglais agronome au commencement de 1789 et qui est non seulement extrêmement agréable au point de vue littéraire, mais qui est d’un intérêt supérieur au point de vue des observations agronomiques et des jugements portés sur l’agriculture de notre pays, il y a un siècle, et au point de vue scientifique.

J’y lisais ceci :

« Je mentionnerai aussi cette remarque applicable à tous les marchés de France, de gens qui perdent pour des riens une journée entière, montrant par là le peu de cas qu’ils en font. Y a-t-il rien de plus absurde que de voir un homme vigoureux et énergique faire plusieurs milles et perdre son temps, qui vaut au moins

DISCOURS

15 ou 20 sous, pour vendre une douzaine d’œufs et un poulet, dont les prix ne couvriraient pas la dépense, si les ouvriers s’employaient utilement? Cela doit nous convaincre des pertes de travail occasionnées par ces petites occupations. »

J’ai donc le droit de dire que les économies à faire sur les fausses manœuvres, et qui ont été réalisées dans des proportions énormes par l’industrie, peuvent être réalisées dans de moins grandes, mais pourtant dans de très grandes proportions en agriculture. J’en ai sous les yeux des exemples constants ; je voudrais pouvoir vous en citer quelques-uns tout de suite pour n’avoir pas à y revenir plus tard.

M. le marquis de Poncin, un des grands agronomes de notre pays, faisait, il y a quelques jours, une communication très intéressante à la Société nationale d’agriculture. Il y parlait de l’installation qu’il avait faite du téléphone pour communiquer d’une extrémité à l’autre de sa grande exploitation ; il disait comment par cet instrument nouveau et qu’on aurait pu croire n’avoir rien d’agricole, il donnait ses instructions à ses agents disséminés dans son domaine.

Il a pu économiser, par ce moyen, un temps précieux et perfectionner encore l’admirable exploitation, qu’il dirige avec une connaissance si parfaite des choses de l’agriculture.

Plusieurs sénateurs à droite. Ce sont des exceptions.

M. Léon Say. Oui, ce sont des exceptions, mais je demande à ce que les exceptions de cette nature s’étendent de plus en plus.

Je sais bien que celR ne se passe pas ainsi, que cela ne peut pas se passer ainsi dans la généralité des cas ; mais je sais aussi qu’il faut suivre de pareils exemples et les honorer. Il faut que l’agriculture ne cesse de demander à l’industrie comment elle s’est tirée des situations difficiles dans lesquelles elle s’est trouvée ; car ce n’est pas par la protection, et je vous montrerai que l’industrie a pu améliorer ces moyens de production sans que la protection ait pu l’y aider.

Voix nombreuses. A demain ! à demain !

M. LE PRÉSIDENT. On demande le renvoi de la discussion à demain?... (Oui ! oui !)

Il n’y a pas d’opposition?... (Non!)

La discussion est renvoyée à demain.

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