SÉANCE DU 24 MARS
M. LE PRÉSIDENT. L’orclre du jour appelle la suite de la discussion de la proposition de loi, adoptée par la Chambre des députés, portant modification du tarif général des douanes en ce qui concerne les céréales.
La parole est à M. Léon Say pour la continuation de son discours.
M. Léon Say. Messieurs, vous avez bien voulu m’autoriser à m’arrêter hier après une courte discussion. Aujourd’hui, au moment de continuer mon discours, je vous demande la permission de vous indiquer la route que je compte parcourir, dans l’espoir que, sachant à l’avance les questions que je désire
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traiter, vous suiviez mes développements avec moins de fatigue.
Le premier point sur lequel il m’a paru important de m’expliquer, c’est celui-ci : la maladie que nous avons à traiter n’est pas une maladie locale ; nous n’avons pas à nous occuper seulement de la souffrance des producteurs de blé : nous devons élargir autant que possible la discussion, rechercher quelles sont les causes générales du malaise actuel, afin qu’à un mal général nous puissions apporter un remède général.
C’est pourquoi j’ai cru qu’il était bon de me demander quelles sont les souffrances analogues à celles dont nous nous occupons, qui ont pu se révéler dans les autres branches de l’activité humaine. Il était utile de constater les difficultés en face desquelles l’industrie s’est trouvée, quand s’est produit dans le monde le grand changement qui a rapproché toutes les nations, par le perfectionnement des moyens de communication.
Il m’a paru utile de rechercher par quels moyens l’industrie en général a pu lutter, par quels moyens certaines industries particulières ont même acquis, dans cette lutte, une vitalité plus grande. Je vous ai dit que c’était par la diminution des prix de revient ; j’ai appelé votre attention sur un certain nombre de faits à l’appui de cette assertion.
Il n’est pas impossible, je crois, de vous prouver qu’un grand nombre de procédés — je veux parler de la méthode^ parce qu’il est bien évident qu’on ne peut pas agir dans l’agriculture commue dans l’industrie—
employés dans l’industrie peuvent s’appliquer, dans une certaine mesure, sous certaines conditions, à l’amélioration de la situation agricole.
Je vais continuer à énumérer les conditions dans lesquelles l’industrie s’est trouvée ; et, après m’être arrêté aux ressemblances, j’arriverai à signaler des différences très considérables, notamment celle qui existe entre la situation des capitalistes dont les capitaux sont employés dans des prêts à l’industrie, et la situation des propriétaires fonciers dont les capitaux sont engagés dans l’agriculture ; je serai amené naturellement à vous parler, à ce propos, après M. Ris- 1er, de ce que j’appellerai la crise des fermages. Je pourrai établir que si cette crise est la plus grave de toutes celles qui sévissent aujourd’hui, elle est en même temps celle à laquelle il est le plus difficile de porter remède.
Je serai nécessairement obligé, puisque je parlerai des travaux de M. Risler, d’entrer dans quelques détails sur la façon dont l’honorable directeur de l’Institut agronomique a conduit l’enquête du département de l’Aisne.
Je vous parlerai des contradictions apportées par cette enquête aux assertions de notre honorable collègue M. de Saint-Vallier et des contre-enquêtes provoquées par le conseil général de l’Aisne pour répondre à l’enquête du gouvernement.
Je m’étendrai sur ces divers points aussi peu que possible ; mais je crois nécessaire de les aborder, d’autant plus que je désirerais donner à mon honorable ami, M. le comte de Saint-Vallier, l’occasion de
répondre en même temps aux observations qui ont été présentées par l’honorable M. Millaud et à celles que je vous aurai présentées moi-même.
Je vous parlerai ensuite de la concurrence étrangère, de la panique qu’elle a fait naître à certains moments parmi les populations, panique qui subsiste encore aujourd’hui dans un grand nombre de départements. Je vous montrerai que l’avilissement des prix, dans l’acception qu’on a donné à ce mot à différentes époques, n’est point à craindre. Je vous entretiendrai de la concurrence américaine et de la concurrence indienne.
L’honorable M. Méline nous a reproché, à mes amis et à moi, d’être des économistes et des théoriciens. Je crois que je pourrai lui renvoyer l’expression.
J’examinerai à mon tour si son système empirique n’est pas un système théorique ; je pourrai discuter devant vous les deux grandes théories qu’il a émises, l’une sur le prix de revient normal, l’autre sur l’incidence particulière des droits de douane et sur les moyens de faire supporter ces droits, soit par l’étranger, soit par des intermédiaires. J’espère arriver à vous démontrer que la loi proposée par l'honorable ministre est une loi qui sera absolument inefficace pour l’agriculture et qui, en môme temps, engagera la responsabilité du gouvernement, puisqu’elle pourra avoir des conséquences extrêmement lâcheuses sur le prix des substances les plus nécessaires à l’alimentation du peuple. J’espère aussi pouvoir vous prouver que c’est un sophisme, une uto-
pie, que de penser que la protection puisse s’étendre à tout le monde ; caria protection ne peut exister qu’à la condition d'être une faveur, et une faveur ne peut pas être accordée à tout le monde sans cesser d’être une faveur.
Quand je serai arrivé à ce point de ma discussion, vous serez en droit de me dire : Vous trouvez que les remèdes proposés ne peuvent avoir aucune efficacité, mais vous avez commencé par admettre que l’agriculture est dans une situation extrêmement difficile ; avez-vous d’autres remèdes à nous apporter? J’essayerai alors de vous démontrer que l’initiative de l’agriculture peut faire beaucoup ; que le gouvernement peut faire beaucoup pour développer cette initiative ; que nous avons des lois dont la modification peut contribuer au relèvement de l’agriculture ; j’espère pouvoir vous parler à ce propos du Crédit agricole et du système financier qui nous régit aujourd’hui. J’estime que ce système financier doit être étudié et changé dans quelques-unes de ses parties. Je pourrai, à cette occasion, comparer à mon tour les charges que supporte l’agriculteur, et les charges que supportent les autres habitants de la France.
Enfin, je terminerai, et ma conclusion générale sera une conclusion que j’aurai souvent répétée après chacune des parties de mon discours : à savoir que la loi qu’on nous apporte n’est pas une loi de protection de l’agriculture, que c’est une loi purement et simplement financière qui n’aura d’autre résultat que d’introduire dans notre budget des soulage-
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ments qui auront été puisés à une mauvaise source.
Je disais donc, messieurs, pour revenir à mon point de départ, que les relations internationales ont été absolument troublées, absolument changées — et je crois que c’est pour le bien de l’humanité — par les progrès réalisés dans les moyens de transport.
Je disais que l’industrie a essayé, par des méthodes qui lui sont propres, de lutter contre les difficultés nouvelles qui sont venues l’assaillir ; je vous ai parlé de l’abaissement des prix de revient à l’aide des sciences physiques et chimiques ; je vous ai parlé des procédés administratifs perfectionnés ; je dois vous exposer la question des sous-produits, des déchets ; je le ferai en peu de mots.
Il y a, aujourd’hui encore, des valeurs qui ne sont pas utilisées ; il y en avait beaucoup plus autrefois. Ne savez-vous pas qu’il y a des industries qui n’ont pu subsister qu’à la condition d’utiliser des produits qui n’avaient auparavant aucune valeur? Je ne parle pas seulement des fabriques de produits chimiques, des usines à gaz ; on sait bien que, dans ces usines, les sous-produits ont acquis une valeur considérable ; qu’ils ont relevé certaines entreprises industrielles qui auraient péri sans cela. Vous n’ignorez pas que, pour la fabrication du gaz, c’est parles sous-produits qu’on est arrivé à réduire pour ainsi dire à rien le prix de revient. Et, en ce qui regarde l’industrie textile même, ne vous rappelez-vous pas tout ce que nous a dit, à l’époque où nous discutions les tarifs, l’honorable M. Teisserenc de Bort sur l’emploi des déchets, sur ces tissus de renaissance dont on s’est tant effrayé ?
Est-Ce que nous ne savons pas aussi que, dans les filatures — si mon honorable ami M. Pouyer-Quertier était présent, j’aurais au moins le plaisir d’être d’accord avec lui sur ce point, et c’est un plaisir si rare pour moi que je serais très aise de pouvoir le ressentir aujourd’hui — nous savons, dis-je, et M. Pouyer- Quertier ne pourrait pas le nier, que la question des déchets dans les filatures est une question capitale. Je connais des filatures qui distribuent à leurs actionnaires des dividendes dont la somme est inférieure au produit de la vente des déchets. L’utilisation des valeurs perdues est donc un fait extrêmement important dans l’industrie, et la méthode qui a consisté à chercher à les utiliser est une méthode excellente, qui peut être employée en agriculture. Que sont, en somme, les sous-produits de l’agriculture? C’est ce qu’on appelle souvent les produits accessoires de la ferme. Il y a dans cet ordre d’idées des progrès considérables à accomplir, et la méthode industrielle peut, sous ce rapport, être heureusement appliquée à l’agriculture.
Il y a aussi une question très importante pour l’industrie, c’est celle de l’amortissement ; parlons-en.
Il faut que les bénéfices soient employés de plus en plus aux modifications de l’outillage. L’industrie, vous le savez, se trouve sans cesse obligée de modifier son outillage, par suite des changements que les découvertes scientifiques y font apporter. Il y a lieu d’amortir sans cesse les dépenses faites pour l’outillage. Jamais on ne peut, même dans une bonne année.
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dier qu’on a gagné ce qu’on a réellement encaissé : il faut mettre de côté pour amortir.
Ah ! vous me direz sans doute : « Gomment parler d’amortissement à l’agriculture? Là où il n y a pas de bénéfices, il n’y a pas d’amortissement possible. » Gela, messieurs, est bien certain ; mais il y a eu des bénéfices dans le passé. Ne pourrions-nous pas trouver des enseignements importants dans 1 étude de ce passé ?
L’agriculture ressemble beaucoup à celles des industries qui tirent leurs produits de la terre. Souvenez-vous de ce qui est arrivé dans l’industrie houillère, par exemple ; nous avons vu, à une certaine époque, cette idée se répandre que le charbon manquerait et que, dans une centaine d’années, le monde périrait, non pas par le feu, mais par le manque de feu. (Sourires.)
Est-ce qu’on n’a pas vu, à ce moment, le prix du charbon monter dans une proportion considérable? Quel a été le résultat de cette hausse? G’est que certaines houillères ont réalisé des bénéfices considérables parce qu’elles ont exploité, pour ainsi dire, leurs filons à outrance, elles ont alors distribué des dividendes excessifs, et les propriétaires de ces houillères, se partageant ces dividendes, ont pu vendre à des prix exorbitants les actions et les parts qu’ils possédaient.
Les nouveaux capitalistes, les personnes qui entraient à nouveau dans l’industrie et qui y mettaient un capital nouveau, mettaient-elles ce capital dans l’opération elle-même ? Non, leur capital entrait
dans la caisse de ceux qui avaient vendu leurs parts, et était employé par ceux qui l’avaient encaissé à acheter des actions de banque ou autres. Que sontelles devenues aujourd’hui, ces actions? Nous n’en savons rien. Mais toujours est-il que si le capital dont je parle, au lieu d’être donné en payement par les nouveaux capitalistes à ceux qui avaient vendu leurs actions, avait été employé dans les houillères, il aurait servi à préparer l’abaissement du prix de revient de la houille pendant un certain nombre d’années à venir.
Dans une usine, il faut toujours chercher les bas prix de revient pour aujourd’hui et les préparer pour demain. C’est ce que quelques houillères n’ont pas fait, et elles s’en sont repenties. Nous verrons tout à l’heure que la même erreur a été commise dans plusieurs départements, en ce qui concerne les opérations agricoles. La prospérité dont ont joui ces départements les a induits à commettre des fautes ; et comme j’espère bien que nous verrons un jour la prospérité renaître dans nos campagnes, je voudrais que les agriculteurs ne retombassent pas dans les mêmes fautes. On ne s’est pas préparé pour la lutte comme on aurait dû le faire. Il n’est pas douteux que, si l’on avait conduit les opérations d’une façon différente, la situation actuelle eût été meilleure.
Mais, si je cesse de rechercher les similitudes de procédés, si je laisse de côté l’examen des méthodes qui pourraient être appliquées à l’agriculture, comme elles l’ont été à l’industrie, je suis amené à constater deux différences très profondes qui existent, mais qui
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ne devraient pas exister, entre la situation de l’agriculture et celle de l’industrie.
Qu’est-ce qui se passe dans l’industrie? L’augmentation des salaires est constante ; et comment cette augmentation est-elle couverte? Par la diminution constante de l’intérêt servi au capitaliste prêteur. Il y a dans ce mouvement en sens inverse une sorte de distribution nouvelle de parts entre les divers agents de la production ; le capitaliste a moins, le travailleur a plus ; c’est un changement heureux ; et si la maiu' d’œuvre ne retient à son profit que la part qui peut être abandonnée par le capitaliste, le prix de revient n’en souffre pas, et il peut bénéficier des améliorations qu’on peut obtenir par les méthodes que j’ai indiquées tout à l’heure.
Lorsque la main-d’œuvre exige davantage, lorsqu’elle exige non seulement la part que le capital peut abandonner, mais une partie du produit des perfectionnements qui ont amené l’abaissement des prix de revient, alors elle va à l’excès et elle entrave la production ; mais elle ne tardera pas à s’en ressentir ; car de pareilles exagérations amènent un amoindrissement des débouchés dos industries d’exportation et elles peuvent même arrêter, de la façon la plus absolue, l’exportation elle-même.
Quant à la diminution dans le rendement des capitaux, c est une loi qui est considérée comme tellement naturelle, que personne ne s’en afflige : c’est un bien, tout le monde le reconnaît.
C est une condition a laquelle nul ne peut se soustraire ; une famille ne peut vivre longtemps des inté-
rets d’un capital placé sans travailler. Si je vis sur l’intérêt d’un capital sans travailler, j’ai une certaine situation ; mon fils, vivant dans l’oisiveté avec le même capital, aura une situation moindre ; et le fils de mon fils, dans les mêmes conditions, aura une situation encore plus amoindrie. C’est la conséquence nécessaire d’une loi naturelle contre laquelle nous ne pouvons rien, et qui a des conséquences heureuses après tout, puisqu’elle permet de donner à meilleur marché, à ceux qui travaillent, l’outil avec lequel ils peuvent produire, enrichir la nation et s’enrichir eux-mêmes dans une certaine mesure. (Très-bien ! à gauche.)
Je me rappelle avoir lu une brochure qui a fait beaucoup de bruit à l’époque où elle a paru, en 1824, et qui traitait de la conversion de la rente. M. Laffitte y exprimait en quelques lignes et d’une façon saisissante l’idée que je viens de vous indiquer.
« L’homme qui vit sur une œuvre passée est transporté — le capitaliste vit sur une œuvre passée, sur ce qu’il a gagné autrefois — doit devenir continuellement plus pauvre, parce que le temps le transporte avec sa richesse d’autrefois au milieu d’une richesse croissante et toujours plus disproportionnée à la sienne. A défaut de travail, il n’y a qu’un moyen de se soutenir au niveau des valeurs actuelles, c’est de diminuer ses consommations. 11 faut ou travailler ou se réduire. Le capitaliste a le rôle de l’oisif; sa peine doit être l’économie. » Eh bien, cette vérité est absolue : nous voyons partout et toujours les revenus des capitaux prêtés décroître incessamment.
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Nous avons vu, il y a quelque temps, s’accomplir la conversion de la rente française ; nous avons assisté, le lendemain, à la fin de la conversion de la rente hongroise. Aujourd’hui, on discute la conversion de la rente allemande. Dans les chambres belges, il y a quelques jours, il était question de la conversion de la rente belge. On a parlé également de la conversion de la rente italienne. L’Angleterre a commencé la conversion de son 3 pour 100 en 2 et demi. Cette opération, qui ne paraît point avoir réussi, a été arrêtée par les événements politiques que vous savez. On la reprendra un jour ou l’autre.
Ce qui est vrai de la rente est également vrai du loyer des capitaux. Pourtant ce capital est souvent quelque chose de bien sacré.
Gomment ! voilà un petit négociant qui a pu se retirer des affaires avec un modeste capital : est-ce que ce capital, il ne l’a pas gagné à la sueur de son front, cette sueur dont nous parlait hier mon honorable ami M. Paris ? Ce capital n’est-il pas tout aussi sacré que celui qui aurait pu être placé en terres? Et pourtant il donne à celui qui le conserve, et le place à intérêt, une situation toujours décroissante.
Or, le phénomène dont j’ai parlé plus haut, caractérisé par le partage nouveau qui s’opère dans l’industrie entre les divers agents de la production en faveur des ouvriers et au détriment du capitaliste, ne se retrouve pas dans l’agriculture : il y a là une différence qui produit une difficulté fort malaisée à résoudre.
Je crois que M. Risler a dit le mot de la situation : « La crise actuelle est surtout une crise de fermage, »
c’est-à-dire une de ces crises les plus difficiles à éviter et à laquelle.il y a peut-être aussi le moins de remèdes.
M. Risler est arrivé à parler de cette crise de fermage à propos de l’enquête qu’il a faite dans le département de l’Aisne ; mais il aurait pu, à raison do la connaissance approfondie qu’il a de la matière, en parler en dehors de cette enquête même. Messieurs, est-ce que nous ne savons pas tous que le prix de la terre n’a augmenté qu’à cause des produits de plus en plus considérables que les propriétaires ont pu en tirer? Est-ce que nous ne pouvons pas affirmer ces faits? Je ne parle pas de certaines situations. Je ne dis pas que dans tel ou tel département, étant donnée une nature de terre spéciale, dans des conditions particulières, cette hausse se soit produite dans la même proportion ; mais enfin tous les statisticiens sont d’accord sur le fait de la hausse. Je voudrais produire le moins de chiffres possible, parce que les chiffres sont toujours discutables; il est extrêmement difficile d’établir un chiffre statistique qui ne prête pas à la discussion. Cependant, j’ai sous la main des tableaux de chiffres dans lesquels j’ai une très grande confiance ; ils ont été étudiés, admis, par M. de Laveleye, ce statisticien belge du plus haut mérite, et par M. de Foville, directeur du bureau de statistique au ministère des finances, statisticien distingué, dont l’esprit est éminemment critique et délié. Eh bien I voici quel est, suivant eux, le résumé aussi exact que possible du mouvement de la valeur des terres en France.
Ils ont recherché le prix moyen de l’hectare de
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terre pour toute la France... Je sais fort bien, messieurs, que les moyennes sont des abstractions dont il ne faut tirer, par conséquent, que des considérations générales; mais elles indiquent le sens dans lequel les mouvements se produisent.
Le prix moyen de l’hectare de terre paraissait être de 500 francs en 1789 ; de 700 francs en 1815; de 1 276 francs en 1852 ; de 1850 francs en 1862; de 2 000 francs en 1874.
Je m’arrête. Je pourrais donner des chiffres pour les années qui ont suivi ; mais ils m'ont paru difficiles à établir et je n’en ai pas pu avoir qui me donnassent une satisfaction complète. Toujours est-il que, de 1815 à 1874, le prix moyen aurait monté de 700 à 2 000 francs. Pourquoi ?
Parce que le taux des fermages s’est élevé ; et pendant que se produisait cet accroissement, le capitaliste qui avait placé son argent en rentes ou en autres valeurs à revenu fixe, a vu son revenu décroître.
On fait, en ce moment, des études extrêmement intéressantes de monographie ; c’est la mode, et une mode très utile. On veut connaître les faits et, dans toutes les sociétés savantes, on cherche à déterminer par des monographies la situation de toutes sortes de valeurs à différentes époques, depuis le moyen âge jusqu’à nos jours.
J’ai entendu récemment à la Société de statistique, la lecture d’un mémoire très intéressant dû à l'un des agents du ministère des finances ; c’est l’histoire d’un domaine rural depuis 1523 jusqu’en 1884. Gedomaine, qui avait été détaché de la terre de Bourbilly, fut
donné par un Rabutin — le grand-père, je crois, du comte de Bussy-Rabutin — à titre de récompense à un homme d’armes qui l’avait bien servi.
Cette terre était donc devenue un fief roturier, qui payait au seigneur une redevance dont de Sévigné a touché une partie. Ün a pu suivre les comptes de ce petit domaine depuis 1523 jusqu’à nos jours ; et l’on a constaté que la valeur en avait sans cesse augmenté. Le revenu, qui était primitivement de 50 livres, s’élève aujourd’hui à 2 000 francs.
Eh bien, si au lieu de ce petit domaine de la Rochette, près de Dijon — que mon honorable ami M. Magnin connaît peut-être — M. de Rabutin avait donné à son homme d’armes une rente de même importance sur l’Hôtel de ville — on venait précisément de créer les rentes sur l’Hôtel de ville de Paris — vous pouvez vous demander ce que serait devenue aujourd’hui cette rente que l’homme d’armes de Rabutin aurait acquise en 1523 ; vous pouvez juger ce qu’il en resterait à présent entre les mains de ses héritiers. Je ne sais pas si au lieu de 50 francs qu’avait touchés leur auteur, ils en retireraient aujourd’hui 50 centimes ; tandis qu’au lieu des 50 livres que rapportait en 1523 le domaine donné par Rabutin, ils ont obtenu dans ces dernières années un revenu de 2000 francs.
Il y a donc une situation toute particulière qui est faite à la terre, et c’est ce qui crée la grosse difficulté en présence de laquelle nous nous trouvons : la crise des fermages, qui ne sera probablement pas apaisée de sitôt. C’est une maladie qui ne sera pas guérie par les lois qu’on vous propose de voter.
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L’honorable M. Risler dit : « C’est une crise de fermage » ; et, en effet, il a constaté que dans les pays de métayage elle n’a pas la même acuité.
Je sais bien que le métayage n’est pas aussi généralement pratiqué qu’il l’était autrefois. Au commencement de ce siècle, on disait que le métayage couvrait les sept huitièmes du territoire français. Aujourd’hui, on pourrait dire que la proportion est retournée et qu’il en occupe un huitième.
Tout le monde connaît les limites géographiques du métayage. Il n’y a pas besoin d’ètre agronomegéographe pour savoir qu’il part de la Savoie pour arriver au Morbihan, en suivant une ligne qui tantôt s’élève vers le nord, tantôt s’infléchit vers le sud. On avait coutume de dire qu’au-dessus de cette ligne étaient les pays de fermages et au-dessous les pays de métayage ou, du moins, ceux où le métayage était le plus généralement pratiqué.
Le métayage, qui avait diminué depuis le commencement du siècle, tend aujourd’hui à renaître. Pourquoi? Parce qu’on s’est aperçu que l’association aux bénéfices de la terre était une méthode qui pouvait rémunérer d’une façon plus équitable l’agent travailleur.
A côté du métayage, il faut placer certains fairevaloir pratiqués par l’intermédiaire de maîtres-valets et les petites cultures faites par les propriétaires euxmêmes ; car le métayage, le faire-valoir direct, le faire-valoir par maître-valet sont des exploitations dans lesquelles ne se fait pas cette distinction dont je parlais tout à l’heure entre le fermage qui constitue
le revenu fixe des propriétaires et le bénéfice du fermier qui est variable. Je crois donc que M. Risler a été tout à fait dans son droit en disant que la crise actuelle était une crise de fermage, puisqu’elle est beaucoup plus intense dans les pays de fermage que dans les pays de métayage. Et je voudrais, à ce propos, messieurs, vous dire comment M. Risler a été appelé à s’occuper de la question, à vous parler des renseignements très intéressants qu’il a recueillis dans le département de l’Aisne, et des contradictions dont son enquête a été l’objet. Vous savez qu’en effet c’est dans le département de l’Aisne que la crise paraît avoir eu le plus d’intensité; c’est ce département qui a jeté le premier cri d’alarme. Dans la séance du 1" mars 1884, mon honorable ami M. de Saint- Vallier est venu nous dire à la tribune que la situation était absolument intolérable.
Voici ses paroles ;
« Pour vous citer le chiffre, il y a deux ans, six cent cinquante fermes, grandes et fertiles, n’étaient pas louées et ne trouvaient pas preneur ; à l’heure actuelle, il y en a huit cent quarante. »
M. Risler, en se présentant dans le département de l’Aisne avec ses collaborateurs, qui étaient MM. Lecouteux, Ménault, Philippart, Barrai et Heuzé, a voulu examiner par lui-même la situation. Il a demandé aux membres du comité qui le conduisaient dans les différentes exploitations de le mener sur ces fermes grandes et fertiles qui avaient été abandonnées ; et nulle part, il ne les a rencontrées.
Que vous dit M. Risler dans le rapport qu’il a fait
DISCOURS
au ministre sur cette enquête qui a été contredite d’ailleurs, je le dis tout de suite? Si elle n’avait pas été contredite par cette contre-enquête que j’ai là, elle le serait aujourd’hui par mon honorable ami M. de Saint-Vallier.
M. LE COMTE DE Saint-Vallier. Absolument.
M. Léon Say. M. Risler évalue à 29, dans l’arrondissement de Soissons, les fermes qui n’ont pu être louées et qui sont cultivées directement par les propriétaires, par suite de l’abandon des fermiers.
M. Lecouteux dit : « Dans l’arrondissement de Saint-Quentin, je n’ai pas rencontré beaucoup de terres incultes. » Dans l’arrondissement de Château- Thierry, M. Menault n’a trouvé que 1000 hectares en friche, mais il remarque que l’enquête de 1865 en avait trouvé de 1 500 à 1 600. Il y aurait eu donc, ajoute-t-il, depuis 1866, diminution des terres en friche dans l’arrondissement de Château-Thierry. On y a fait des plantations de bois. Dans l’arrondissement de Vervins, M. Philippart n’a pas trouvé de terres en friche proprement dite. Dans les cantons de l’arrondissement de Laon, dont l’enquête a été confiée à M. Barrai, on n’a vu à l’état de terres incultes et abandonnées comme telles que de très petites surfaces. Abandonnées aujourd’hui, elles ne le seront probablement pas demain. Dans les autres cantons, M. Heuzé n’a trouvé aucune ferme en friche.
Pourquoi ces messieurs n’ont-ils pas trouvé les fermes qu’on avait dit être en friche? Cela tient probablement à ce que l’expression dont s’est servi 1 honorable M. de Saint-Vallier ne rendait pas abso-
lunient sa pensé©. Je crois en trouver la preuve dans la contre-enquête qui a été faite plus tard par le conseil général. M. de Saint-Vallier nous a parlé de huit cent quarante fermes grandes et fertiles, et l’honorable M. Nice, membre du conseil général, qui a dirigé la contre-enquête, dit : « M. de Saint-Vallier, sénateur de l’Aisne, après avoir démontré la situation désastreuse de l’agriculture française, affirmait que, dans le département, huit cent quarante fermes grandes et petites étaient en friche, etc. »
D un côté donc, huit cent quarante fermes grandes et fertiles^ et de l’autre côté des fermes grandes et petites. Mais voilà ou la situation se complique et devient très grave. M. Risler et ses collaborateurs n’ont pas vu, en effet, les huit cent quarante grandes et fertiles fermes en friche, mais ils ont trouvé beaucoup de terres isolées qui n étaient pas louées et qu’on pouvait peut-être considérer comme des terres abandonnées ou en friche. Et pourquoi rencontre-t-on tant de petites pièces de terre isolées? C’est parce que les propriétaires du département de l’Aisne ont gagné beaucoup d’argent, parce que les produits de leurs terres ont été considérables à une époque qui n’est pas encore bien éloignée de nous, parce que, étant donnés ces produits considérables, le prix de leurs terres a augmenté et que, profitant de cette hausse des prix, ils ont vendu une partie de ce qu’ils avaient à des prix très élevés.
Ils ont vendu surtout les terres qui portaient des bâtiments de fermes et avec d’autant plus d’empressement que l’entretien des bâtiments les constituaient en dépense ; c’était un genre de propriétés plus diffi-
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cile à administrer et plus coûteux qu'un simple champ, (^lomme il y avait alors des fermiers pour prendre à bail toutes les pièces détachées, les propriétaires trouvaient tout avantage, après s’ètre débarrassés des terres sur lesquelles il y avait des bâtiments, à conserver les autres. De là est venue cette constitution bizarre de la propriété, celte grande quantité de pièces de terre sans bâtiments qui sont répandues sur toute la surface du département de l’Aisne ; le système a pris une extension extraordinaire et, on peut le dire, très regrettable, car n’est-ce pas une chose bien fâcheuse et bien anormale que de voir les propriétaires réaliser une partie de leurs terres pour en placer le produit dans des valeurs mobilières? Au lieu devoir affluer dans le département de l’Aisne des capitaux nouveaux fournis par des personnes qui jusque-là n’étaient pas intéressées dans la culture, on a vu ces mômes capitaux entrer dans le portefeuille des propriétaires qui s’étaient débarrassés de leurs terres.
Il est possible que ces capitaux fussent venus améliorer la situation de l’agriculture ; au lieu d’améliorer la situation de la propriété, ils sont venus améliorer la situation des propriétaires. De là est résulté un état très fâcheux. Il s’est produit dans l’agriculture du département de l’Aisne le môme fait que j’ai signalé en vous parlant de certaines houillères.
Les agriculteurs de l’Aisne n’ont pas su préparer les bas prix de l’avenir, ils ont réalisé tout de suite leurs bénéfices, et ces bénéfices ont été placés dans des valeurs mobilières. Ah! si les capitaux nouveaux, au lieu d’entrer dans le portefeuille de ces proprié-
taires vendeurs, avaient été employés à améliorer les tenues, je crois que le département de l’Aisne aurait été dans une bien autre situation pour supporter les temps d’adversité, et nous n’aurions pas à déplorer la panique qui s’y est si malheureusement produite.
Cette panique a fait naître les théories les plus fâcheuses. Un véritable affolement s’est emparé des populations qui souffraient et qui évidemment n’avaient pas un esprit scientifique assez développé pour se rendre compte des causes de leurs souffrances; on a fait accepter à ces populations comme un axiome, que le remède devait être appliqué conformément à l’avis du suffrage universel des malades. Quant à moi, j’aime mieux le suffrage restreint des médecins. Je considère que les personnes qui ont été frappées de cette panique ne sont pas en état de bien juger leür propre situation. Et la preuve qu’il y a eu panique, c est 1 ardeur extrême, ce sont les termes mômes dont les agriculteurs de l’Aisne se sont servis dans les discussions.
Ils n ont pas reculé, en effet, devant des expressions que je ne crains pas d’appeler odieuses, lorsqu’ils ont vu qu’on ne voulait pas appliquer le remède qu’ils recommandaient et qu’ils croyaient efficace. Ils nous ont accusés de n’avoir pas de sentiments nationaux, de ne pas avoir de patriotisme, d’avoir formé une ligue antinationale. Les lettres de grossières injures que j ai reçues de ce côté m’ont affligé, elles ne m’ont pas autrement impressionné. Je n’ai pas été atteint par les injures, mais j’ai été affligé de voir dans quel état d affolement, dans quel état de panique se
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trouvaient les malheureux qui avaient été frappés par la crise.
Je n’attache pas à ces manifestations la moindre importance pour moi-même, mais j’ai le droit, en les jugeant, de refuser toute confiance à une contreenquête qui a été faite dans de semblables conditions. On a voulu établir que M. Risler avait mal vu ; mais quelle autorité puis-je accorder à des contradictions fondées sur des chiffres recueillis avec si peu de sangfroid? On a ajouté, pour faire nombre, des hectares à des hectares, puis d’autres hectares à d’autres hectares encore ; on a fait ressortir dans des colonnes séparées la quantité de terres en friche, celle des terres abandonnées par les propriétaires. Ces trois catégories ne se confondent-elles pas? Je n’en suis pas sûr, mais je le crois ; il y a pléonasme. Tout cela a été recueilli dans un esprit qui n’a rien de scientifique, qui ne se doute pas de ce que c’est qu’une critique sérieuse des éléments d’une statistique.
Je crois, jusqu’à nouvel ordre, que c’est l’enquête de M. Risler qui doit nous servir de guide ; nous devons reconnaître que cette enquête, faite par un des hommes les plus distingués de notre pays, parle directeur de l’Ristitut agronomique, mérite toute notre confiance, car elle a été certainement faite avec la plus entière impartialité et la plus grande connaissance des choses de l’agriculture.
Eh bien, qu’y voyons-nous ? Que la crise provient, non seulement de la concurrence étrangère —• et je ne nie pas les effets de cette concurrence “ mais
aussi de ce que les affaires de l’agriculture de l’Aisne ont été menées avec imprévoyance.
Il y a, dans ce rapport, un mot que j’ai employé moi-même et qui a été bien singulièrement dénaturé ; je veux vous le dire pour vous montrer combien il est difficile de discuter des questions aussi brûlantes avec des personnes qui sont dans un état d’esprit véritablement maladif ; vous verrez le parti qu’on a tiré de la citation que j’avais faite du rapport de M. Risler.
Voici la phrase de M. Risler reproduite par moi dans une lettre adressée à un agriculteur de l’Aisne : (c Le département de l’Aisne est un des plus arriérés de France au point de vue de l’enseignement agricole. »
J’ai reproduit ce mot et je l’ai écrit dans une réponse que j’ai faite à des lettres qui m’ont été adressées du département de l’Aisne. Or, savez-vous comment on 1 a traduit? — De la façon suivante : « Le département de 1 Aisne est un des départements les plus arriérés en agriculture. »
Ce n’était pas cela que j’avais dit et ce n’était pas cela que M. Risler avait dit.
Le département de l’Aisne compte dans son sein des hommes extrêmement distingués, des agriculteurs tout à fait éminents ; mais ces agriculteurs n’ont pas, jusqu à présent, désiré que l’enseignement agricole se répandît autour d’eux. On leur a offert des écoles pratiques d’agriculture, ils les ont refusées, le conseil général n’en a pas voulu. Ils ont répondu : Nous n’avons pas besoin de professeurs, nous avons
DISCOURS
biün mieux que des professeurs, nous avons des agriculteurs qui réussissent, ils professent par leur exemple ; voilà le véritable professorat.
C’est une bien grande erreur de la part des agriculteurs de l’Aisne, si éminents qu’ils soient. Ce n’est pas ainsi que les agriculteurs formeront des générations de fermiers ou même des conducteurs et maîtresvalets dont ils ont tant besoin pour l’avenir. Je trouve que le département de l’Aisne a commis une grosse erreur, en ne faisant pas au temps de sa prospérité des sacrifices pour développer l’enseignement agricole, en n’acceptant pas ce que l’État voulait bien lui offrir.
Mais je passe sur toutes ces discussions. On a donc fait des enquêtes et des contre-enquêtes pour combattre les conclusions de M. Risler. Je n’y attache aucune espèce d'importance, car on sait bien comment ces sortes d’enquêtes sont conduites. On envoie des tableaux à remplir dans les mairies. Comment les maires procèdent, vous no l’ignorez pas ; il est bien difficile à un maire do no pas remplir les tableaux à peu près comme on lui a demandé de le faire.
J’ai entre les mains une lettre qui m’a été écrite par un maire du département de l’Aisne ; je n’en donnerai pas lecture parce que le style on est un peu étrange. Mon correspondant me dit qu’il a été apostrophé, « attrapé » par un des membres du comice agricole pour être entré en correspondance avec moi. On lui a dit : Vous avez été un maladroit d’avoir signé une délibération et encore plus maladroit de l’avoir envoyée.
Non, messieurs, on ne peut pas dire que les contreenquêtes du département de l’Aisne aient été faites avec un esprit suffisamment critique ; on ne peut pas les produire avec autorité.
Et pourtant ce département, dans lequel il y avait tant de terres en friche, est un de ceux dans lesquels, d’après le rapport du préfet, dont un extrait a été publié au Journal officiel du 9 février 1885, on a augmenté d’un dixième les hectares emblavés.
Il y a peut-être eu une diminution dans les quantités cultivées en betteraves, et la culture abandonnée de la betterave a peut-être pu être remplacée par celle du blé. Mais c’est cependant un peu étrange de lire le même jour une contre-enquête du conseil général qui affirme qu’il y a des quantités de terres en friche et un rapport du préfet dans lequel on lit : « Étendue ensemencée par rapport à l’année moyenne, un dixième en plus. » Quelles que soient les l’aisons de ce changement dans les étendues cultivées, c’est un renseignement assez singulier à placer en regard des renseignements fournis par le conseil général.
M. Risler a parlé dans son rapport des frais de culture des fermes de l’Aisne. Il a fait un tableau qui est vraiment bien instructif et dont mon honorable ami, M. Edouard Millaud, vous a d’ailleurs entretenus dans son remarquable discours.
Ce tableau nous apprend que les salaires ont haussé de 90 à 140 francs, c’est-à-dire qu’ils ont augmenté de 50 francs par hectare ou 55 pour 100, et en même temps que les fermages se sont élevés de 50 à 75 francs, soit 25 francs de plus par hectare, ce qui fait 50 pour 100
DISCOURS
d’augmentation. Si je plaçais en regard de ce tableau, celui qu’on aurait pu faire dans une industrie quelconque, pour établir les changements survenus dans les frais de la production, j’aurais peut-être constaté dans le tableau industriel que les salaires se seraient élevés dans cette même proportion de 55 pour 100, mais j’aurais constaté aussi dans une autre colonne que le prix du loyer des capitaux immobilisés dans cette industrie aurait été en baissant ; au lieu d’une charge annuelle de 50 francs pour loyer de capitaux, il ne serait peut-être apparu dans le tableau qu’une charge de moitié, c’est-à-dire de 25 francs par an. Ce n'est pas une exagération que do dire que l’intérêt a baissé à peu près do moitié. Il n’y a pas un grand nombre d’années que le taux de l’intérêt s’élevait à 8 pour 100. Il n’est plus que de 4 ou de 3 pour 100 aujourd’hui. De 8 à 4 ou de 6 à 3, la diminution est bien de 50 pour 100. Dans l’industrie, l’augmentation dos salaires a donc pu être compensée dans une forte proportion par l’abaissement du loyer des capitaux.
L’augmentation des salaires agricoles n’aurait pas agi sur les prix de revient si le loyer des terres avait subi les mêmes variations que le loyer des capitaux.
Mais on me répond, et l’honorable M. Paris l’a dit hier: Quand le prix dos terres se déprécie entre les mains de ceux qui possèdent le sol de la France, c’est la France elle-même qui se déprécie, c’est le sol do la patrie qui se détruit. On ajoute que cette valeur, ce capital a été formé par le travail, qu’il est fait de la sueur de l’agriculteur.
Je pouvais dire la même chose tout à l’heure des
SUR LA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. .Tt
capitaux mobiliers qui passent de père en fils et qui, eux aussi, sont faits de la sueur des infatigables industriels, des braves négociants qui les ont amassés. Que ce soit là un malheur, cela est évident ; c’est très malheureux pour ceux qui en souffrent, mais est-ce un malheur national que de voir le prix des fermages s’abaisser ?
M. Risler l’a dit : Il y a un abaissement dans le prix du fermage de 12 à 15 pour 100. On dit, dans le département de l’Aisne, que la baisse ne fait que commencer. Je crois bien qu’il y a d’autres baux qui ne sont pas encore à, échéance et que le jour où ils seront renouvelés, ils ne pourront l’être qu’à des conditions beaucoup moins favorables. La baisse sera plus forte qu’aujourd’hui : au lieu de 12 à 15 pour 100, la baisse sera peut-être de 30 pour 100. C’est possible, c’est malheureux, mais est-il certain que le malheur pour le propriétaire soit un malheur pour l’agriculture?
Quand je vois que le pays trouve son avantage dans le bas prix du loyer des capitaux que l’industrie emprunte, je me demande pourquoi ce qui est bon pour le pays d’un côté, serait mauvais d’un autre côté.
Allez-vous donc intervenir pour relever les prix de fermage, et pourrez-vous le faire par la loi ? Est-il possible que vous songiez à intervenir pour assurer aux propriétaires des terres des revenus plus considérables? Mais vous oubliez donc, monsieur le ministre, que vous faites partie d’un gouvernement qui délibérait, il y a quelques mois encore,.sur la question de savoir s’il ne pourrait pas intervenir pour abaisser
DISCOURS
les prix que les propriétaires de Paris tirent de leurs immeubles ?
Ainsi, d’un autre côté, vous voulez intervenir pour abaisser le prix du loyer payé à certains propriétaires fonciers, et d’un autre côté, vous voudriez intervenir pour augmenter le revenu d’autres propriétaires fonciers?
J’ai vu commettre une erreur semblable par des gouvernements qui voulaient exiger de la Banque de Franco qu’elle abaissât le taux de son escompte ; mais jamais je n’ai entendu dire qu’un gouvernement eût songé à exiger de la Banque de France qu’elle augmentât le taux do l’escompte dans un intérêt gouvernemental.
Vous ôtes en présence d’une contradiction dont il me semble impossible que vous puissiez sortir. Que l’abaissement du prix des fermages soit un malheur, je le veux bien, que ce soit un malheur pour le propriétaire agriculteur ; qu’il surgisse, à la suite de cette baisse, des difficultés politiques considérables, je n’en disconviens pas. C’est peut-être une maladie sociale, on a dit le mot, mais contre cette maladie vous ne pouvez rien et ce n’est pas par vos lois que vous apporterez un remède à ce genre de souffrance. La direction de ce mouvement vous échappe !
Si vous entrez dans le système protecteur ne croyez pas que vous apporterez un secours qui fasse effet pour longtemps. Le système protecteur en agriculture n’a jamais eu d’autre effet, cela est vrai, quand il a été efficace, que d’enrichir les propriétaires, et il a eu cet effet en Angleterre et en France.
En Angleterre, la propriété foncière, qui était entre les mains de raristocratie, a été soutenue par le régime protecteur ; mais on ne considérait pas que ce fût un bien pour la nation en général, et je crois que le pays a dû se réjouir en France, comme il s’est réjoui en Angleterre, lorsque le gouvernement a cessé d’intervenir pour maintenir un régime de faveur au profit de quelques personnes.
Le changement qui se produit dans l’état de la propriété est grave, mais vousnepouvezrieny faire. Si vous agissez, prenez garde de ne pas commettre une action énorme, prenez garde de revenir à une pratique qui n’est plus de notre temps. Oui, un gouvernement de la Restauration, il y a soixante ans, aurait pu intervenir, et encore le gouvernement d’alors résistait aux Chambres plutôt qu’il ne les entraînait. Les Chambres étaient bien plus protectrices que le gouvernement ; c’étaient bien plus les Chambres que le gouvernement, qui insistaient...
M. Tirard, ministre des finances. Constamment.
M. Léon Say. M. le ministre des finances connaît bien cette période de notre histoire, et il confirme 1 opinion que j’émets, mais que le gouvernement actuel se mette à un point de vue aussi absolument contraire à celui auquel doit se placer un gouvernement démocratique et républicain, c’est, pour ma part, ce que je ne saurais comprendre.
Mais, je le reconnais, nous ne pouvons pas nous borner à discuter la question des fermages. Nous subissons une crise de fermages ; mais si cette crise est la principale, il n’en est pas moins vrai que ce
DISCOURS
n’est pas la seule. J’ai entendu dire, en elfet, par mes adversaires, que, lors meme que le fermage baisserait encore, lors même qu’il tomberait à rien, qu’il serait nul, l’agriculture ne serait pas sauvée pour cela.
Je ne nie pas qu’il y ait d’autres questions très considérables ; mais enfin, si vous n’aviez pas la difficulté de la baisse des fermages, vous auriez du moins, pour résoudre les autres questions, ces méthodes qui ont admirablement réussi à l’industrie, et (jui pourraient réussir, dans une certaine mesure, à l’agriculture. Voilà ce que je considère comme absolument certain.
Mais abordons la question do la concurrence étram gère. Je sais bien que c’est une cause do malaise, de souffrance ; mais cette concurrence étrangère s’est produite à bien d’autres époques de notre histoire, elle a causé des paniques comme colles dont j’ai parlé tout à l’heure et qui ont eu, sur les esprits, des effets extraordinaires, mais les paniques ont cessé au bout de peu de temps.
Ce n’est pas la première fois qu’on nous dit que la concurrence étrangère va avilir les prix. Ce n’est pas non plus la première fois qu’on nous parle de blés qui viennent de loin.
Ce qu’on nous dit aujourd’hui des blés qui peuvent être produits indéfiniment dans des steppes, des prairies, des terres nouvelles, n’est que la réédition de CO que nous avons entendu à propos dos blés de Russie ; à cette époque-là on s’occupait également des prix de revient et l’on disait : « Le prix de revient est en Russie si peu de chose qu’au fur et à mesure
SUR LA LOI RELATIVK AUX CÉRÉALES, que VOUS abaisserez le prix de votre blé, les offres des producteurs russes s’abaisseront pour être toujours de 2 francs meilleur marché que les vôtres. Ce n’est donc pas une diminution, c’est un avilissement. ))
Je me rappelle encore, j’étais jeune à cette époque, les discours de mon vénéré et cher maître M.Thiers, que je n’ai pas suivi, je dois l’avouer, dans cette voie économique.
M. Thiers, répondant à M. Sainte-Beuve, faisait un tableau des plus séduisants par le style et des plus effrayants pour le fond à l’Assemblée nationale — vous y étiez, monsieur Buffet — il disait ; « Mais vous ne faites donc pas attention que les blés d’Odessa peuvent arriver chez nous à des prix toujours plus réduits? » et il faisait un de ces tableaux charmants comme il savait en faire; il vous montrait ces paysans russes faisant des chars avec des branchages de sapins, attelant les bœufs qui avaient servi tà Inculture, et menant ainsi le blé pour rien jusqu’aux rives des grands fleuves, qui les portaient ensuite à la mer Noire et à Odessa ; le transport n’était rien, c’était une distraction pour la famille, c’était comme en triomphe que le cultivateur traversaitees vastes pays, et il aurait pu inspirer un tableau à Léopold Robert, si cela s'’était passé sous d’autres climats.
Mais pourtant, ces moyens si faciles, si simples de transporter le blé, n’ont pas été trouvés aussi économiques qu’on le disait. Pourquoi donc a-t-on créé en Russie des chemins de fer, si les transports y étaient si faciles et si économiques? C’est qu’en réalité les
DISCOURS
transports n’étaient ni si faciles, ni si économiques, et qu’au moment où l’on parlait de ces baisses de prix, s’il arrivait qu’on fît vérifier ces dires par une enquête, on trouvait (jue les prix étaient infiniment supérieurs à ceux qui étaient indiqués. Un peu plus tard, on a éprouvé de nouveau les mêmes angoisses que celles que l’on avait éprouvées auparavant et que l'on éprouve à l’heure actuelle.
Vous savez qu’en 1859, dans l’enquête agricole, on a entendu des personnes qui disaient que les agriculteurs étaient ruinés par l’avilissement des prix delà concurrence étrangère ; tout le monde, d’ailleurs, ne se laissait pas entraîner par la panique. J’ai deux sortes d’adversaires : ceux qui se laissent entraîner par la panique et ceux qui ne se laissent pas entraîner, qui raisonnent beaucoup mieux et que je redoute bien davantage. L’honorable M. Buffet, par exemple, (jue j’ai pour adversaire aujourd’hui, disait en 1859 : « hc tableau si souvent présenté de ces quantités illimitées de grains que la Russie pouvait constamment jeter à vil prix sur tous les marchés du monde était, il faut bien le reconnaître, une pure fantasmagorie. »
M. Buffet. Quand ai-je dit cela?
M. Léon Say. Vous vous rappelez ces parojes...
M. Buffet. Oui, mais la situation était absolument différente, je le démontrerai au Sénat, si l’on veut.
M. Léon Say. Les situations se ressemblaient en ce sens qu’il y avait, à cette époque, des paniques, qu’il y en a eu plus tard et qu’il y en a encore aujoui-
SUR LA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. 43 d’hui. En 1865, quand on a fait l’enquête, on disait alors comme aujourd’hui que le prix du blé ne se relèverait pas ; il était descendu à des prix de ruine. Cependant, les prix se sont relevés, et l’on a pu voir que l’avilissement qu’on redoutait était une pure fantasmagorie. Je crois à une concurrence très vive, à une lutte très ardente, je crois qu’il faudra que les agriculteurs s’ingénient et que leur initiative trouve ce qu’elle n’a pas trouvé jusqu’ici; mais de là à penser qu’il y aura des quantités de blé qui pourront toujours s’offrir à vil prix, c’est tout à fait différent, et comme l’a dit M. Buffet dans d’autres circonstances; je répète que c’est de la pure fantasmagorie.
M. Buffet. Les circonstances étaient tout à fait différentes. Je demande la parole.
M. Léon Say. Pourquoi est-ce, à mon sens, une pure fantasmagorie? Parce que ceux qui se laissent entraîner à ce que j’appelle une panique ne regardent jamais qu’un côté de la question. Oui, ils voient bien l’influence que la production du blé du dehors peut avoir sur la production française ; mais ils oublient, ils ne veulent pas voir l’influence que la production française peut avoir sur la production étrangère. Il y a là un effet réciproque qui fait que les prix se combattent et qui les empêche de tomber trop bas.
En effet, quelle est donc la production française? Mon honorable ami, M. Paris, disait, hier, que la production en Europe était de 400 millions d’hectolitres de bléetcelle de la France de 100 millions. Pourquoi n’a-t-il pas poussé plus loin ses recherches? Je
sais bien que ces statistiques sont difficiles à établir, mais il est à peu près admis aujourd’hui que la production du monde civilisé qui peut échanger ses blés ést d’environ 700 millions d’hectolitres, sur lesquels nous en produisons 100 millions.
Nous sommes les producteurs delà septième partie du ))lé qui se récolte dans le monde entier, et notre population est à peu près le quarantième de la population du globe.
Mais si vous appartenez aune industrie quelconque et si, à côté de votre usine, vous avez une autre usine produis.anl la septième partie de la consommation du monde (dans le produit dont il s’agit), vous regarderez certainement votre voisin comme étant un de ceux qui auront le plus d’influence sur la formation des prix ! C’est ce qui est arrivé pour les blés : lorsque les prix sont bas en F rance, il y a évidemment moins d’avantage à faire une spéculation d’importation en F rance, vous voyez en effet que l’introduction des blés étrangers a diminué au fur et à mesure que nos prix ont baissé.
Pourquoi? Par une raison bien simple. La spéculation a été moins avantageuse, et l'on est moins porté à faire une spéculation qui consiste à envoyer des blés en France quand les prix sont moins rémunérateurs.
Vous avez vu l’abaissement continu de l’importation américaine depuis trois ans au fur et à mesure que nos prix ont baissé. Pourquoi les Américains n’ont-ils pas apporté plus de blé, puisqu’ils pouvaient, d’après quelques personnes, en fournir toujours à
SUR LA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. 47 2 et 3 francs au-dessous de nos prix? C’est parce que la spéculation était évidemment moins avantageuse.
Est-ce que cette diminution dans l’importation des blés américains a été remplacée par une augmentation dans l’importation des blés de l’Inde? Non; il y a une augmentation dans l'importation des blés de l’Inde, c’est vrai, mais cette augmentation n’a pas compensé absolument la diminution dans l’importation des blés de l’Inde. Vous savez qu’au total cette importation a diminué depuis trois ans ; elle aurait dû, d’après vos théories, augmenter beaucoup, puisque les Américains peuvent, dites-vous, produire à vil prix. Pourquoi n’ont-ils pas continué à vous envoyer du blé ? Pourquoi ne vous en ont-ils pas vendu à 15, 14 et même 12 francs? Pourquoi n’ont-ils pas envoyé navires sur navires? Parce que la spéculation, encore une fois, eût été moins avantageuse.
C’est un fait économique très remarquable ; je pourrais vous le démontrer par des chiffres, mais je fais tout ce que je peux pour éviter les chiffres ; j’aime mieux rester dans des raisonnements qui d’ailleurs me paraissent irréfutables : car personne ne nie que l’importation des blés en France a diminué depuis trois ans au fur et à mesure de la baisse de nos prix. On peut croire que mon raisonnement est trop général ; on pourrait se demander s’il ne faudrait pas étudier en elle-même la production américaine, et la diminution de ses importations pour mieux saisir la cause des changements qui se sont produits. Il est
DISCOURS
possible que la crainte d’engager de nouvelles spéculations ait été augmentée par quelque événement particulier; peut-être est-ce que je n’apprécie pas bien la situation de ces spéculateurs américains en disant qu’ils sont comme tous les spéculateurs moins tentés par une spéculation où il y a moins à gagner que par une opération où les chances de gain sont plus considérables.
Je n'en sais rien, mais toujours est-il que si nous étudions la situation de l’agriculture et de l’industrie américaines, nous voyons des faits qui sont très éloquents ; nous constatons que l’Amérique en ce moment-ci est dans un état de grande souffrance. Gomment ! voilà des gens dont nous avons peur, qui vont nous tuer et qui sont mourants eux-mômes ; ils ont aussi peur de nous que nous d’eux ! Il ne faut pas se décourager ainsi et avoir une telle épouvante de ses adversaires ! La situation de l’Amérique est terrible ! Les rapports des commissaires du revenu nous disent que la crise est non seulement agricole, mais aussi industrielle. Ce pays, qui devait être sauvé par la protection, il est dans l’état le plus déplorable, avec des salaires extrêmement élevés et des bénéfices qui se réduisent tous les jours.
« Enfin, dit M. Mac-Gulloch, secrétaire d’Etat aux finances, la pléthore des produits manufacturés a réduit notre industrie à la détresse. Quelques compagnies ont fait faillite, d’autres ont dû arrêter leurs usines, d’autres encore ne font plus travailler qu’une partie de la semaine; la conséquence est le chômage d’un très grand nombre d’ouvriers [very large
number) ou des salaires tellement insuffisants qu’ils leur permettent à peine de vivre décemment. »
Mais je rencontre une appréciation à laquelle j’attache un grand prix ; elle vient d’un étranger qui est certainement le premier agronome statisticien de l’Angleterre, qui a une autorité considérable dans toutes les questions relatives à l’Amérique et aux Indes. Il a été envoyé dans les Indes pour y étudier la quesîion des famines ; c’est M. Gaird, dont personne ne peut mettre en doute l’autorité.
J’ai eu le plaisir de rencontrer récemment le gouverneur de Bombay qui vient de traverser Paris pour aller prendre possession de son poste ; il n’était pas encore suffisamment au courant des conditions et de la situation de son gouvernement pour lye donner des détails, mais il me disait : « Si vous avez l’opinion de M. Laird, soyez sûr que vous avez une appréciation juste ; vous n’en trouverez pas de plus considérable. » Or voilà ce que dit M. Gaird de la situation des États-Unis :
« D après le rapport mensuel du bureau de l’agriculture des États-Unis, les prix n’ont jamais été aussi bas, et l’on sent bien que c’est là la conséquence d’une mauvaise récolte et des prix élevés en Europe. »
Je trouve cette phrase un peu obscure (Oui ! oui ! à droite)... elle a peut-être été mal traduite, et je l’ai lue dans la traduction.
« On pense que la baisse amènera une diminution des emblavures de blé d’hiver dans tous les États à peu près... Dans le Dakota, les fermiers sont sur le point de faire banqueroute ; ils vendent leurs blés de
DISCOURS
7 (r. 3ü ù9 (r. 30 par quintal ; ils ont des dettes et ne font plus de bénéfices, ils ont perdu tout espoir. La situation est la môme dans le Manitoba. »
Voilà donc les gens dont vous avez peur et qui font naître celte panique du département de l’Aisne ! Ces gens-là ont plus peur de vous que vous n’avez peur d'eux. (Interruptions à droite.)
Je no dis là, messieurs, rien qui ne soit appuyé par des faits. Vous savez bien que cette dernière phrase est très importante : « La situation est la même dans le Manitoba. » Vous savez bien qu’on avait dit: Après le Uakota, il y a encore un autre grenier, c’est le Manitoba.
Kh bien, la situation est la même dans le Manitoba.
Kt dans l’Inde? Ah ! dans l’Inde, il y a peut-être quelque chose de nouveau. On s’est dit : « Voilà un pays oii la main-d’œuvre est pour rien et où l’on peut avoir des, terres comme en Amérique. » Je ne sais pas où l'on a vu cela, car il ne faut pas croire que 1 on trouve des prairies dans l’Inde et qu’on ait à sa disposition des terres à défricher continuellement.
Il y a des parties de l’Inde infiniment plus peuplées que notre France ; c’est peut-être la partie du monde où il y a la population la plus dense, et cette population augmente considérablement. Autrefois le développement de la population était ralenti par ces allreuses famines périodiques qui faisaient d’innombrables victimes. Vous avez encore tous présent à la mémoire le récit des famines d’Orissa et des famines locales qui se sont produites dans les der-
nières années ; mais vous savez aussi quelles sommes considérables le gouvernement de l’Inde a consacrées à la construction des chemins de fer et aux travaux d’irrigation, et dont le résultat a été de réduire peu à peu le champ des famines. Qu’en est-il résulté ?
En même temps qu’on organisait une surveillance plus active et plus efficace contre ces infanticides de filles qui avaient lieu sur une si grande échelle dans l’Inde comme dans les autres pays de l’extrême Orient, les famines ont diminué et la population s’accroît ; elle n’est plus décimée par les grandes famines, par ces terribles catastrophes, dont on ne peut lire la description sans horreur. Qu’avons-nous à craindre, au point de vue de la production, d’un pays où la population augmente sans cesse et où il n’v a pas de terres disponibles? Et cependant ces terres que l’on défriche, ne pourrait-on pas à un moment donné ■ les défricher à bon marché? Mais, ce n’est pas le cas; ce ne sont pas des prairies qu’on retourne : ce sont des jungles dans lesquelles on est obligé de pénétrer la hache à la main, à très grands frais. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est encore M. Caird :
« Cette production ne peut pas se développer aussi facilement que dans l’Amérique du Nord, car les terres incultes ne sont pas, comme aux États-Unis, des prairies, mais des jungles, où l’on ne pourra faire du blé qu’après y avoir dépensé beaucoup de travail et de capitaux. »
Et M. Caird ajoute :
« U résulte de là que l’exportation des blés indiens
DISCOURS
ne pourra devenir importante qu’après plusieurs années consecutives de bonnes récoltes. »
Certes, il est évident que s'il y a de bonnes récoltes •sur toute la surluce du monde, rien n’y fera ; il se produira une très grande baisse de prix. Si, par suite de circonstances qui se rencontrent rarement, il n’y a j)as trop de sécheresse d’un côté, ni trop d’humiditr de l’autnî; si tous les climats s’accordent pour donner une bonne récolte, vous aurez ce qu’on a appelé la (jran(l<‘ inaréf! des blés, et par conséquent vous subirez une grande baisse des prix. Oui, quand toutes les furces de la nature se réuniront pour faire pousser (‘l mûrir jiartout beaucoup de blé, il y aura une baisse géiD-rale; quand il y aura une bonne récolte dans l'Inde, accompagnée d’une bonne récolte en Amérique, d’une bonne récolte en Australie, en France, en Angleterre, il y aura une baisse considérable de prix, et ce ne sont pas les remèdes protectionnistes qui pourront lâen y fiiire.
Mais, messieurs, que coûte le blé dans l’Inde? On a voulu établir son prix de revient. Est-ce que vous auriez l’idée d’établir le prix de revient de l’Europe entière ?
Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Dans des climats divers, avec des moyens de production différents, vous arriveriez à quoi ? A une abstraction qui n’aurait aucune valeur dans la discussion. Dans l’Inde, c’est la même chose. Dans ces climats variés, dans ce pays grand comme l’Europe, il y a des écarts énormes. -Je constate des écarts de prix considérables d’un marché à l’autre dans l’Inde en 1881, 1882, 1883,
Ainsi, en 1881, il y a eu, suivant qu’on considérait les prix dans un endroit ou dans un autre, des écarts de 20 fr. 55 au quintal ; en 1882, des écarts de 21 fr. 05 au quintal ; en 1883, des écarts de 18 fr. 25 au quintal. Allez donc, avec cela, établir des prix moyens exacts !
Et puis, comment faire les calculs des prix de revient? Les transports intérieurs ne vous embarrassent pas. Les transports ne coûtent rien, suivant vous, comme on le disait autrefois de la Russie. Ils ne coûtent rien ; qu’en savez-vous? On a dit que les blés pouvaient revenir, dans certaines parties de l’Inde, cà 7 francs ; dans d’autres, à 8 francs ; dans d’autres, à 11 francs. Cela est possible; mais d’abord il y a bien des terrains différents les uns des autres : il y a des terrains irrigués et d’autres qui ne le sont pas ; il y a des terrains où la sécheresse est quelquefois si grande qu’elle fait mourir tous les bestiaux.
Avec tout cela, qu’arrive-t-il ? C’est que les spéculations de grains de l’Inde ne sont pas aussi fructueuses qu’on l’avait pu supposer tout d’abord ; c’est qu elles ont donné des pertes et qu’elles ne se continueront pas autant qu’on l’a cru.
On a dit : « Oui, mais les spéculations sont facilitées, parce qu’à côté de la spéculation des blés on peut faire une spéculation de change. » Il est certain que, lorsqu’on se prépare à exporter une marchandise d un pays, on a dans une main un sac de cette marchandise et dans l’autre main une traite ; on peut vendre son sac moins cher, quand on vend sa traite plus cher.
DISCOURS
Donc, comme il y a des gens fort habiles dans ces matières de change^ il y a des spéculateurs qui sont alléchés par l’aléa, par la possibilité de gagner sur le change, et la spéculation sur le change encourage la spéculation sur le blé.
Kt, en eircl, entre l’Inde et l’Europe, il y a des variations de change très considérables qui peuvent donner h des esprits aventureux l’envie de faire une spéculation, parce que, se considérant comme plus habiles que d’autres, ils pensent qu’ils peuvent gacfuer sur ces variations.
Les spéculations de change sont toujours limitées flans des écarts que vous connaissez et qui sont fort peu importants quand la monnaie est faite du même métal dans les deux pays en relations. Ainsi, en l-’rance, nous avons l’étalon unique d’or, en ce sens fine notre change avec l’étranger est réglé sur le prix d(! l’or. L’argent, ne pouvant pas être introduit en France pour être transformé en écus, ne sert que comme monnaie d’appoint. La valeur de 1 argent, par rapport à l’or, n’a donc aucune influence sur nos changes dans nos relations avec les pays d’étalons d'or; mais nous sommes vis-à-vis de l’Inde, où létalon légal est d’argent, exactement dans la même situation où l’Angleten^e est elle-même vis-à-vis de l’Inde.
L’Inde est un pays d’argent ; et comme il y a eu, depuis un certain temps, un abaissement du prix de l’argent par rapport à l’or; comme cet abaissement et cette différence de valeur ne sont pas limités, ce qui n’est pas le cas dans les pays de même étalon, à
cause des importations et des exportations de numéraire, il y a des variations très grandes dont les spéculateurs habiles peuvent profiter pour réaliser des bénéfices.
J’ai lu qu’un grand nombre de cultivateurs allemands avaient demandé qu’on reprît la fabrication des pièces d’argent en Allemagne pour se trouver dans la même situation que les Indiens. Je crois que cette réforme eût été sans utilité pour les intéressés, à moins qu’ils ne trouvent avantageux pour un pays d'avoir une monnaie dépréciée. Pour moi, je l’avoue, ce n’est pas un avantage; je ne crois pas qu’on doive modifier sa législation monétaire pour encourager des spéculations de change.
Je ne veux pas traiter la question monétaire ; il ne s’agit pas ici du double et du simple étalon, il s’agit des spéculations qui sont facilitées par des différences d’étalon.
Il y a aussi la question des frets. Aujourd’hui, les frets sont tombés à rien. La faute en est au parti protectionniste. (Protestations à droite.)
Est-ce que ce sont les libéraux qui ont demandé qu’on donnâtà la marine marchande, d’abord 11 millions, puis 14 millions par an pour abaisser les frets? Voilà, messieurs, une protection en sens inverse, une protection au rebours. Vous avez voulu favoriser les frets à bon marché, vous les avez. Je ne sais pas si la marine marchande est bien florissante, mais enfin, vous avez les frets à bon marché.
M. Paris semblait, l’autre jour, en accuser l’école, libérale. Le reproche ne saurait l’atteindre, car, si
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vous voulez demander l’abrogation de la loi sur la marine marchande, .je la voterai avec le plus grand plaisir.
M. PAnis. G est aux chambres de commerce des ports f|uc j’ai opposé cette objection.
M. U:oN Say. Je n’avais pas compris : j’avais cru que c'était à l’école économique que vous adressiez le reproche.
M. Paris. C’était aux alliés de l’école.
M. hé:oN Say. Vous savez mieux que personne que l'école économique n’a jamais demandé la loi sur la marine marchande, et qu’elle serait heureuse que cette mesure prétendue protectrice disparût de l’arsenal de nos lois.
Je conclus. 11 peut y avoir sur les prix, par suite de la concurrence étrangère, une action qui peut être évidemment une action sérieuse ; mais il ne peut pas être question de cet avilissement dont on a parlé. Xous ne sommes pas absolument désarmés ; nous pouvons lutter; et, dans certains cas, nous pourrons lutter, je l’espère, avec avantage.
Mais, si nous sommes en face d'une crise des fermages à laquelle, je crois, nous pouvons peu do chose ; si nous sommes en face d’une concurrence étrangère qui inquiète démesurément, à mon sens, les producteurs, est-ce que le gouvernement ne pourrait pas intervenir pour améliorer la situation?
M. le ministre de l’agriculture dit : Oui, il faut intervenir; il y a un prix de revient qui est de 20 à 21 francs l’hectolitre,et un prix de vente qui est de 15
SUR LA LOI RELATIVE AUX CÉRÉALES. ilT à 16 francs. Il y a un trou à boucher, et, pour le boucher, il faudrait mettre dessus un écu de 6 francs ; et puis, il prévient que cet écu de 6 francs ne sera qu’un écu de 3 francs qui, somme toute, finit par ne valoir que 24 sous.
De sorte que nous avons, pour combler le trou, quelque chose qui ne le comble pas. Et, à ce propos, on nous dit : Ce n’est que 3 francs, mais c’est toujours 3 francs, et pour la consommation, ce ne sera rien ; car la différence sera prise sur le bénéfice des intermédiaires ; la différence de droit sera payée par les étrangers et ne pèsera pas sur les consommateurs; ce sera donc tout bénéfice pour le pays; il y aura du moins une amélioration ; il y aura du moins une situation de prix qui sera moins mauvaise ; on verra les prix tomber moins bas; ce sera toujours une digue.
A ce propos, je voudrais bien examiner les théories de M. le ministre de l’agriculture.
J’ai été très étonné quand M. le ministre a traité les économistes comme s’ils étaient des idéologues; il a donc pensé que les économistes étaient des savants qui cultivaient une science métaphysique.
Mais, messieurs, les économistes cultivent une science expérimentale; quand ils voient des faits et des conséquences se produire après tel ou tel fait, ils disent : Les mêmes faits produisent les mêmes conséquences ; et lorsque les mômes faits ont produit un certain nombre de fois les mêmes conséquences, on en tire cette conclusion : Il y a là une loi. Les lois économiques ne sont pas des lois rêvées, métaphysi-
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