CHAPITRE PREMIER
Depuis longtemps Langenbeck et Stbomeyer avaient mentionné le bain prolongé partiel dans certaines affections chirurgicales; les auteurs français ne parlent pas de ce moyen; ils recommandent, il est vrai, des bains d'eau simple ou aromatisée, mais sans dépasser une limite de une heure ou deux.
Les cas dans lesquels le bain prolongé a été employé sont :
1° Les plaies par contusion et par dilacération.
2° Les fractures comminutives avec issue des fragments osseux.
3° La pourriture d'hôpital.
Du bain prolongé dans les plaies par contusion et par dilacération.
L'élude la plus complète sur l'emploi du bain dans ce cas nous est fournie par Billroth (Allgemeine chirurgische Pathologie imd Thérapie, Berlin 1863). Il dit à ce sujet:
«J'ai employé le bain prolongé dans les blessures des mains, des bras, des pieds et des jambes; dans la plupart de ces cas, l'hémorrhagie est si faible et s'arrête si facilement d'elle-même, que le malade peut plonger
immédiatement après l'accident l'extrémité dans l'eau, sans que 1 on ai à craindre que l'hémorrhagie ne se déclare dans le bain; mais il lau d'abord enlever le sang resté collé à la blessure; l'eau elle-même doit être extrêmement claire et transparente; si les produits de la plaie Ja troublent, il faut la renouveler fréquemment. Même quand la blessure date de deux ou trois jours, l'on peut employer le bain avec avantage ; plus tard il est moins utile; si les malades se trouvent commodément dans leur lit avec leur baquet, cette médication leur est très-agréable, car c'est celle qui leur cause le moins de douleur.
«Quanta la température de l'eau, elle peut être assez variable sans que l'aspect de la plaie en soit modifié ; la température de la glace et les températures les plus élevées, obtenues au moyen de cataplasmes, sont les seules qui amènent un changement dans l'aspect de la plaie; à des températures de 12°, 34°, 40°, la blessure reste toujours la même ; peutêtre la suppuration se développe-t-elle un peu pluspromptement quand la température est élevée : en tout cas la différence de temps est minime ; il suit de ce que nous venons de dire qu'il faut adopter la température que le malade demande. En moyenne, les malades préfèrent au début une température assez basse, 12° à 19°, tandis que plus tard ils la demandent de 30° à 33° ; cependant il y a des malades qui, déjà dans le courant du premier jour, se plaignent de frissons quand le degré de chaleur descend au-dessous de 19°. En somme il est assez indifférent d'employer de l'eau froide ou de l'eau chaude.
«Chez quelques individus il arrive au 3 e ou au 4 e jour un phénomène particulier qui leur rend l'immersion insupportable, c'est le fort gonflement de l'épiderme aux mains et aux pieds, accompagné de sensations de tension et de brûlure qui ont de l'analogie avec celles produites par les emplâtres irritants; plus l'épiderme de ces parties est dur et résistant, plus la sensation est forte; il faut alors frictionner énergiquement les plantes des pieds et les paumes des mains avec de l'huile, avant de les plonger dans l'eau ; mais rarement ces douleurs deviennent insupportables; elles cèdent en général promptement.
«Il est une question importante à résoudre: Combien de temps doit durer l'immersion? Une longue expérience permet seule de répondre à ce sujet. Billroth a trouvé queiO à 12 jours suffisent pour la plupart des cas. Après ce laps de temps, ajoute-t-il, on sort le malade de l'eau pendant la nuit et l'on enveloppe l'extrémité malade avec un linge humide que l'on recouvre d'une toile cirée ; au bout de quelques jours, on se borne aussi à ce pansement pour la journée et l'on n'emploie l'immersion que le matin et le soir pendant une heure pour nettoyer la plaie. Enfin l'on abandonne le bain toul-à-fait et l'on traite la surface granuleuse comme dans les cas ordinaires.
«Les changements qui surviennent à la plaie quand on la traite par le bain sont un peu différents de ceux qui se montrent en dehors de l'eau: d abord tout marche plus lentement dans ce liquide; il arrive fréquemment que pendant 4 à 5 jours la blessure paraît aussi fraîche qu'à la première heure de son existence; l'on observe ce fait encore plus longtemps quand la perte de substance est recouverte continuellement par des vessies de glace; cela était facile à prévoir, car nous savons fort bien que dans l'eau la putréfaction des éléments organiques est beaucoup plus lente qu'à l'air libre.
«Quand la suppuration s'est établie, le pus reste sur la plaie sous forme de couche floconneuse à moitié coagulée et doit être enlevé afin de mettre à découvert la surface granuleuse sous-jacente, surface imbibée d'eau et souvent fort pâle. Cette observation est importante et nous met en garde contre l'idée que nous pouvons avoir de l'efficacité du bain dans les suppurations profondes ; l'on pourrait croire en effet que le pus coule naturellement de la blessure dans l'eau et s'y délaie de sorte que l'on n'aurait qu'à plonger la partie suppurante dans l'eau pour la maintenir toujours propre; mais le bain ne favorise nullement la diffusion du pus, il l'empêche même; le pus formé dans une excavation ou sur une surface libre se coagule pour ainsi dire au contact de l'eau et reste presque toujours sur la blessure ; il faut alors l'enlever par des aspersions ou des injections. L'on voit par là que dans les suppurations profondes le
bain est plus nuisible qu'utile, et qu'il faudra immédiatement sortir de l'eau une plaie contuse qui commence à suppurer dans la profondeur. Un bain d'une demi-heure à une heure n'est naturellement pas contreindiqué comme le bain prolongé qui produit le boursouflement «les ouvertures, des excavations et des culs-de-sac et entrave par là 1 écoulement du pus. En dehors de ces cas et quand nous laissons la blessure K> jours, 5 semaines, un mois dansl'eau, il n'en résulte aucun inconvénient; mais la cicatrisation est notablement retardée; les parties restant gonflées, les granulations sont imbibées d'eau (œdème artificiel), pàles,et la cicatrisation et le retrait delà plaie ne s'établissent pas. Si alors on sort la blessure de l'eau, la perte de substance se rétrécit, les granulations reprennent de la vie et la guérison avanceà grands pas.»
Nous voyons donc, d'après le chirurgien allemand, que le bain prolongé n'est applicable qu'aux blessures s étendant en superficie; dans ce cas, il semble surtout avoir pour but de mettre les plaies à l'abri de l'air et d'empêcher par-là la putréfaction du pus et l'absorption de ses éléments dans l'organisme, phénomènes qui se montrent si souvent dans les salles d'hôpitaux. Les résultats obtenus confirment cette idée, et une observation que nous citerons plus bas prouve que même, quand la putréfaction est arrivée au point d'amener la pourriture d'hôpital, l'eau comme isolant est encore susceptible de délayer la plaie et de la ramener dans de meilleures conditions.
Du bain prolongé dans les fractures comminntives.
Les résultats heureux qui ont été obtenus par l'immersion prolongée dans les cas de plaies contuses ont suggéré l'idée de traiter de la même manière les fractures comminutives avec issue des fragments. La nature de la plaie dans ce dernier cas a en effet beaucoup de rapports avec celle des blessures citées plus haut.
Après avoir appliqué sur le membre fracturé un bandage roulé muni d'attelles, l'on a donc plongé l'extrémité dans l'eau. Bii.lrotii dit avoir
vu quelques gue'risons heureuses par cette méthode, cependant il n'en paraît pas grand partisan. En effet, l'appareil s'imprégnant complètement d'eau se dérange facilement; il devient ou trop large ou trop étroit; quoique Ton renouvelle fréquemment l'eau, il reste toujours une certaine quantité de pus dans les bandes, et le liquide que l'on vient de changer acquiert promptement une mauvaise odeur.
Dans ces derniers temps l'on a essayé à l'école de Berlin d'entourer l'extrémité fracturée d un appareil en plâtre fenêtre et de la plonger alors dans le bain. Il faut vernisser l'appareil avec un corps imperméable ou le recouvrir d'une couche de ciment, afin d'éviter que l'eau ne le désagrège. L'on vante les résultats de ce traitement; mais outre les inconvénients des bandages fenêtres, celui-ci présente le désavantage que l'eau pénètre toujours la ouate et les compresses placées entre le membre et le plâtre; pour éviter cet accident, l'on est obligé alors d'huiler simplement le membre et d'appliquer l'appareil immédiatement sur la peau, procédé qui lui-même laisse beaucoup à désirer.
Si pendant l'emploi de cette méthode il survenait des phénomènes inflammatoires autour de la blessure, il faudrait promptement lever l'appareil, discontinuer le bain et procéder par d'autres moyens. Les fractures comminutives présentent souvent des foyers de suppuration dans la profondeur: dans ces cas le bain prolongé est formellement contrindiqué.
Du bain prolongé contre la pourriture d'hôpital.
Hotschinson (Médical Times and Gazette, octobre 1861) cite un cas de pourriture d'hôpital qui menaçait de se terminer par la mort du malade et qu'il parvint à modifier au moyen du bain prolongé.
«Un homme âgé de 50 ans,atteint de fracture comminutive du coude, avait subi la résection de cette articulation. Au bout de 15 jours, la plaie était presque complètement cicatrisée, lorsqu'elle fut envahie par la pourriture d'hôpital. Malgré les cautérisations énergiques avec lucide
sulfurique, jusqu'à la destruction du nerf cubital, la gangrène augmenta et fit de tels progrès, que le chirurgien se décida à pratiquer l'amputation du bras. Cependant avant de recourir à celte extrémité il voulut encore essayer le bain permanent. Après 3 jours d'immersion, la plaie était nettoyée et la cicatrisation faisait de rapides (progrès. Le 10 e jour le bain fut suspendu et le malade quitta l'hôpital de Londres avec un bras en assez bon état. »
Cette observation est incomplète; l'on est surtout étonné d'y voir dire que la cicatrisation marcha rapidement, car le contraire est généralement prouvé. Quoi qu'il en soit, ce qui précède semble nous démontrer que les plaies contusessont surtoutà leur début sujettes à s'infecter. C'est alors que le bain prolongé vient les mettre à l'abri de ce danger jusqu'au moment où la suppuration tendant à diminuer, à mesure que la cicatrisation avance, la plaie paraît ne plus craindre autant le contact de l'air.
Tels sont les cas chirurgicaux qui ont été soumis à l'immersion prolongée; plus l'efficacité de cet agent sera reconnue, plus le cercle des maladies auxquelles on l'appliquera s'étendra sans aucun doute. Il pa^ raîtrait que le bain a donné plusieurs fois de bons résultats dans les plaies des articulations. Langenbeck l'aurait employé avec avantage. Malgré des recherches minutieuses, il nous a été impossible de trouver dans ses écrits une mention de ces cas. Nous nous bornerons donc ;') citer le fait sans commentaire.