‹ Du beau dans la natureChapitre 3 sur 34 · CHAPITRE Ie · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ie

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Rien de plus clair pour le sentiment que le beau, mais rien de plus difficile à saisir par la pensée. Tout le monde sait, ou croit savoir, cequiesl brun. mais le pourquoi reste une énigme pour le plus grand nombre. Cela n'a rien d'étonnant. Le plaisir pur qui accompagne la simple aperception du beau se suffit à lui-même et s'obtient sans effort, tandis que la recherche de son principe exige de la pensée un travail très-laborieux. On s'en tient donc volontiers à l'impression et à la jouissance, et on se défend même souvent de la réflexion qui trouble et refroidit le sentiment.

Et il est vrai de dire que pendant longtemps, et a partir déjà de Platon, les théories du beau ont

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toujours été si abstraites, si exclusivement métaphysiques, qu'elles devaient effrayer et repousser ceux-là surtout qui s'adonnent a son culte, les artistes et les poètes. Quand ceux-ci abordaient ces théories, c'était dans l'espoir d'y trouver des secours pour leur pratique, des lumières pour l'application de leur art, et leur mécompte était grand de tomber dans un dédale de formules subtiles et de pâles généralités qui ne disaient rien à leur imagination. Ce n'est que bien récemment, et à dater de notre siècle, qu'une connaissance plus étendue, plus complète de la nature et de l'art dans leurs manifestations diverses, a conduit à les rattacher d'une manière intime à la théorie du beau, et à lui donner ainsi un contenu riche et substantiel. Dès lors les abstractions ont pris vie, et il s'est formé une science nouvelle, pleine d'intérêt et de mouvement, parce qu'elle met en jeu toutes les forces de l'âme, l'imagination aussi bien que la pensée, et qu'elle agite de grandes questions qui tiennent une place importante dans l'histoire de l'humanité. C'est là ce que l'on appelle lVsl Itciique.

Cette science, par cela même qu'elle est nouvelle, et que son nom n'offre pas de prime abord à l'esprit une idée bien claire, est peu comprise encore , soit dans sa nature , soit dans son but spécial. En Allemagne même, où le mot et la chose ont pris naissance, l'esthétique a été considérée sous des points de vue très-divers quant à l'étendue de son domaine et de ses applications. En Fiance , les questions qu'elle embrasse ont été et

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sont encore débattues tous les jours avec la vivacité brillante 'l(' l'esprit français; mais ers débats un peu tumultueux, animés souvent jusqu'à la passion, s'élèvent rarement aux principes géoéraux. I.'' fait prochain , L'intérêt «lu moment, la question du jour y tiennent trop de place pour admettre le calme et l'impartialité de la pensée réfléchie. De là cette impossibilité de s'entendre, cette confusion de mots et d'idées, ces collisions de principes contraires, qui font de la critique un champ de bataille. De là aussi , d'une part ces aberrations de la pratique, froidement calculées d'après des théories trop incomplètes, et de l'autre cette roideur systématique qui oppose à toute innovation l'autorité traditionnelle de théories contraires, mais également partielles et insuffisantes. On est loin encore de comprendre généralement que le beau et l'art ne sont pas la propriété exclusive d'un peuple ou d'une époque, mais un bien qui appartient à l'humanité tout entière. -^ 11 faut avouer que le nom d'esthétique répond mal, par son sens étymologique, à ce qu'on est en droit d'attendre d'une science du beau et de l'art conçuedansce point de vue plus large. Esthétique vient du grec xtotidcvopat, je sens, aliOr,?'.; sentiment, et signifie, par conséquent, ce qui e>( relatif au sentiment. Ce mot a été introduit dans la langue philosophique par un disciple de Wolf, Baumgarten, à une époque où l'on faisait consister presque uniquement la théorie du beau dans l'analyse du sentiment qu'il réveille en nous. Kant l'a consacre plus tard par sa profonde étude psycho-

logique du beau, et il s'appliquait d'autant mieux à l'expression de sa doctrine que lui-même, par la tendance générale de son système, se trouvait placé de manière à prendre son point de départ clans le sujet qui sent, pour aller de là à l'objet qui est la cause ou l'occasion du sentiment. Nous arriverons plus tard à montrer le côté faible de ce point de vue, mais nous pouvons dès à présent signaler son insuffisance. Il est évident que nous ne voulons pas savoir seulement quelle impression réveille en nous la vue du beau, soit dans la nature, soit dans l'art. C'est là sans doute un des côtés importants de la question, mais ce n'est pas la question tout entière. Ce qui nous intéresse avant tout, c'est desavoir ce qu'est le beau en lui-même, comment et pourquoi il se manifeste, quelles sont les lois de son développement dans son double domaine de l'art et de la nature. Or ces problèmes-là débordent, et de beaucoup, la sphère du simple sentiment. 11 semblerait donc que le nom de philosophie du beau ou de l'art conviendrait mieux que celui iï esthétique. Ce n'est là, toutefois, qu'une chose de peu d'importance. L'essentiel est de bien déterminer le sens que l'on doit attacher maintenant au nom d'esthétique, sans trop se préoccuper de sa signification strictement étymologique. Il en est de ce mot comme de beaucoup d'autres dont l'acception a dépassé peu à peu la valeur primitive.

Ce qui précède peut faire pressentir déjà la manière dont il faut concevoir l'esthétique comme science. En développant cette idée, nous aurons tracé tout naturellement le plan de nos études;

l'art et la poésie. 5

car la méthode à suivre résultera naturellement aussi du point de vue où noua noua serons plac Dans ces considérations préliminaires nous parlerons du beau, de l'art, de la poésie, comme si nous Bavions déjà ce qu'il faut entendre par ces expressions dont le 3ens véritable sera l'objet de nos recherches. Seureusement que l'acception de ces termes est instinctivement à peu près la même pour tous : et notre tâche sera de transformer, .-allant que possible, en idées claires ces premières don s chacun trouve en lui-mèni'' sans en

avoir l'explication.

Cette entente instinctive et sûre des principaux termes de l'esthétique dispense de prime abord des définitions, qui d'ailleurs restent toujours insuffisantes en présence de questions un peu complexes. Les définitions, en effet, sont à leur place dans les sciences purement abstraites, où les premières données sont assez simpl iz pauvres pour

que leur notion soit entièrement épuisée par le seul énoncé de leur caractère essentiel. Ainsi la ligne droite, par exemple, n'est autre chose que le plus court chemin cCun point ù un autre. 11 n'en est plus de même quand on se trouve aux. prises avec quelque réalité plus riche, plus concrète, c'est-à-dire réunissant en elle-même plusieurs attributs égalemenl essentiels et liés les uns aux autres par une connexion né-

ssaire. Une définition, dans ce cas-là, est toujours incomplète, parce qu'elle ne met en évidence qu'une des faces de l'objet, et que celle ri même ne devient compréhensible que par sa liai-

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son avec les autres attributs. Ainsi, l'anatomie ne peut pas débuter par la définition de l'organisme animal, la psychologie par celle de l'âme, la philosophie par celle de Dieu. La richesse de ces idées ne se révèle à la pensée que lorsque celleci en a saisi tous les rapports, épuisé tout le contenu, et qu'elle les a vues, pour ainsi dire, naître etse développer sous son regard observateur. C'est alors, et alors seulement, qu'elle les possède, et par cela même toute définition devient super Hue.

De tout ceci résulte implicitement déjcà la meilleure méthode à suivre dans les recherches qui nous occuperont. 11 faut laisser là les définitions, et au lieu d'Aristote ou de Platon, aller droit à la réalité des choses. Nous fermerons les ouvrages des philosophes pour chercher à lire dans ce grand livre de la nature qui est ouvert à tous, et dans cet autre grand livre de l'humanité dont nous sommes tout à la fois les auteurs et les lecteurs. 11 sera temps plus tard, et quand nous aurons compris à notre manière ces textes sublimes de voir comment d'autres les ont interprétés.

Mais sur lequel de ces deux livres porteronsnous d'abord nos regards? Tous deux nous offrent un inépuisable champ d'observations et de recherches, tous deux se présentent avec une égale autorité ; mais le livre de la nature parle, et a toujours parlé, le même langage dès l'origine des temps, tandis que le livre de l'humanité déploie de siècle en siècle de nouvelles idées et de nouvelles formes d'expression. Le premier se montre à nous comme une invariable manifestation de principes

l'art et ea poésie. 7

invariables, le second nous apparaît comme la révélation réfléchie, comme la libre création d'un pouvoir qui se sein, qui se possède et qui se développe par le progrès. 11 va plus ; ces deux livres ne Bont poinl indépendants l'un de l'autre, Celui du l'humanité est tout plein de faits et de citations empruntés à celui de la nature auquel il renvoie perpétuellement 11 y puise comme à sa source, et il est. en effet, d'une origine plus récente. C'est donc dans le livre de la nature qu'il faut d'abord cherchera lire; c'est là qu'il faut chercher notre point de départ pour saisir le beau sous sa forme la plus simple et la plus élémentaire.

On a souvent répété que l'art est une imitation de la nature Quel que soit le sens que l'on doise attacher à cette imitation, on ne saurait disconvenir que l'art n'emprunte à la nature une grande partie des éléments qu'il met en œuvre. La plupart des créations de l'art ont leurs modèles ou leurs prototypes visibles dans le monde réel. D'ailleurs l'homme est lui-même, en partie du moins, un être naturel, et le monde extérieur sert de base et de condition au développement de ses facultés. Or l'homme voit et sentie beau avant de le reproduire, et il le voit nécessairement d'abord dans la nature. C'est donc là qu'il faut le chercher pour l'étudier en premier lieu.

L'étudier, c'est le voir naître et se développer, en cherchant à saisir dans ce mouvement les conditions de sa naissance et la loi de son développement. Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux pour reconnaître que le beau et le sublime sont répan-

dus avec profusion sur toute la nature ; mais l'observation la plus simple nous montre que ces principes n'ont pas partout le même caractère, ni le même degré de valeur. Les beautés de la nature inorganique, par exemple, ne sont pas les mêmes que celles des êtres organisés. Existe-t-il, dans l'innombrable variété de ces phénomènes, quelque liaison régulière, quelque gradation, quelque loi d'ordre ? Se rattachent-ils de quelque manière au progrès ascendant de la nature elle-même dans ses divers règnes? Telles sont les premières questions à examiner. Mais quel que soit à cet égard le résultat de nos recherches, nous reconnaîtrons bientôt que le monde extérieur ne nous présente que la moitié du problème à résoudre, et que pour le compléter, il faut rentrer en nous-mêmes, et voir sous quelles conditions nous recevons en nous l'impression du beau pour le sentir et le juger. Car la nature, privée qu'elle est du principe de la conscience réfléchie, produit et possède le beau sans le connaître. Or qu'est-ce que le beau s'il ne se réfléchit pas dans une intelligence qui le comprenneetlesente?Nousserons donc conduits, après avoir considéré le beau dans la nature extérieure , à l'étudier aussi dans les impressions qu'il fait naître et dans les jugements qu'il provoque.

Ici s'offriront à nous quelques-unes des questions les plus intéressantes de l'esthétique, et les plus importantes pour la valeur réelle que l'on peut attribuer au beau. Deux systèmes se trouveront en présence. L'un ne fait consisler le beau que dans l'impression que nous en recevons, et lui conteste

I/AIIT KT LA TOKSIK. «J

ainsi toute réalité en dehors de l'âme humaine. Ce tème conduit directement au scepticisme esthétique qui oie l'élément absolu du beau pour u'\ voir qu'un phénomène tout relatif et variable à l'infini. L'autre système, au contraire, De saisit dans le beau que le principe général el invariable, el i comme indigne d'attention, la partie

changeante du phénomène. Tous deux renfermero" à la fois de la vérité et de l'erreur. Le premier ne parvient point à expliquer entiment univer-

sel que uousexigeons avec une absolue conviction pour ce que nous jugeons beau; l'autre ne réussit pas mieux à rendre compte de ces variations, de ces contradictions perpétuelles dans les jugements du goûl chez les peu pies divers et à divei époques. H importera de rechercher si ces deux is m? pourraient point se concilier dans quelque point de vue plus élevé, ou s'il faut nécessairement sacrifier l'un à l'autre.

Mais le beau n'est pas le seul élément esthétique que nous présente la nature et que l'art mette ou œuvre. Deux autres principes y jouent avec lui un rôle considérable. Je veux parler du sublime et du ridicule, ces deux puissances toujours en guerre, et qui tiennent tant de place dans notre vie. Nous aurons aussi à rechercher leur nature, à caractériser leurs tendances spéciales , a rendre compte' de leurs rapports et de leurs contras! soit entre elles, soit avec h1 beau. Mais toujours , dans cette recherche, nous partirons de la nature, comme de la base primitive et invariable des développements ultérieurs de l'art , indépendante

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qu'elle est dans ses créations de toutes les influences changeantes et des phases successives de L'humanité.

Après avoir ainsi considéré cette trilogie esthétique, soit dans le monde extérieur, soit dans l'âme humaine, nous passerons à sa manifestation dans l'œuvre de l'humanité collective, c'est- à-dire dans le domaine de l'art. Ici encore nous nous placerons en observateurs de ce qui est. et nous suivrons l'art dans ses phases historiques en cherchant à déterminer la loi de son progrès , comme nous l'aurons fait pour la nature. L'art, dans ce point de vue, ne se montrera pas à nous comme la création arbitraire de quelques individus doués d'un génie spécial, ou comme le produit accidentel d'une certaine combinaison d'éléments sociaux. Nous y reconnaîtrons l'expression d'une faculté reproductrice du beau, inhérente à l'humanité et commune à tous les hommes. Sans doute que cette faculté ne se développe pas partout et toujours de la même manière, ni au même degré; mais partout au moins elle se manifeste d'une manière quelconque. Le sauvage qui se tatoue , ou qui se pare de coquillages et de plumes brillantes, fait déjà de l'art ; car, à ce faible degré déjà, se montre le désir de reproduire le beau en surpassant la nature par la réunion d'éléments qu'elle ne nous présente qu'isolés.

A la suite de ces premiers efforts de l'homme pour s'élever au-dessus de la vie animale et des instincts purement matériels, nous verrons naître simultanément la poésie et la musique dans le

i.Vw'.r ii la poisn. M

chant populaire, expression naïve et toute primitive de la vie immédiate d'une communauté sociale, tribu, pi ou nation. Ces deui formes 1rs plus intellectuelles de Tari accompagneronl l'bommedans toutes tes phases de sa culture proive, en 9e développant de plus en plus. Am-c les traditions religieus les cérémonies du culte, naîtront l'hymne et la poésie sacrée; puis la sculpture élèvera la statue du dieu, et l'architecture la renfermera dans un temple. Enfin les incidents île la vie nationale, les migrations, les guerres, les exploits glorieux se refléteront dans les chants héroïques qui prépareront l'épopée. Plus tard, avec le calme d'un état social bien assis, avec l'aisance et la richesse qui en résultent, les traditions religieuses et héroïques trouveront dans le drame leur expression la plus complète et la plus élevée, en ce sens que tous les arts divers viennent, en quelque sorte, y converger pour servir d'auxiliaires à la poésie. La peinture aussi ne prendra son rang dans l'art qu'à cette époque d'une civilisation comparativement avancée.

Ici nous serons forcés de restreindre notre étude à une seule branche de l'art, la poésie; car chacune des autres branches exigerait un livre à part. Déjà la poésie nous offre un champ trop vaste pour que nous puissions l'explorer en détail. Mais ici du moins nous avons affaire à l'expression la plus universelle de l'art, à celle qui domine et embrasse en quelque sorte toutes les autres, à celle qui se rattache le plus directement aux grands intérêts de l'esprit humain. La poésie,

en effet, est comme la voûte céleste, comme le firmament lumineux qui renferme et recouvre le monde de l'art. L'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, ne se développent d'une manière grande et complète que sous les rayons vivifiants de la poésie. Ce que nous dirons de celle-ci s'appliquera à toutes les formes de l'art, avec les restrictions nécessaires à la nature spéciale de chaque branche.

Ce qui fixera surtout notre attention , dans la poésie considérée comme l'expression la plus générale de la faculté reproductrice du beau, c'est sa liaison intime avec la vie des peuples, avec ces vastes organismes sociaux, tout à la fois naturels et intellectuels, dont les réalités extérieures, les données matérielles constituent le corps, tandis que les grandes idées qui président aux destinées humaines les animent de leur souffle puissant. En tête de ces idées, nous verrons briller avant toutes les autres, celle de la religion, d'où dépend en grande partie le caractère distinctif de la poésie des peuples. C'est là, en effet, le plus profond intérêt de l'existence humaine, parce qu'il déborde la nature finie de l'homme, qu'il embrasse tout à la fois son origine et sa fin, son passé et son avenir, et qu'il rattache ses destinées à celles de l'univers même. Ici éclatera un double point de vue , une antithèse nécessaire, suivant que l'idée religieuse s'élèvera audessus du monde phénoménal, qui ne sera plus pour elle qu'une forme périssable, qu'un néant visible, qu'une ombre colorée, ou que, se renfermant dans le monde sensible, elle s'efforcera d'y

L'AIT et LA i-oksik. 13

tnmver son expression complète pow l'élément du i ' ette opposition, fondé i sur 1 1 nature même des choses, noua verronssurgir une distinction profonde entre lea p distinction plutôt sentie jusqu'à présent que bien comprise dans sa nature véritable et 3a nécessité. Cette antitb qui s'étend, non-seulement à la poésie, ruais à toutes lea formes de l'art, est encore aujourd'hui au fond do toutes les questions d'une critique un peu élevée. On ne l'a saisie en général que sous ses faces partielles, comme opposition de l'antique et du moderne, de l'art instinctif et de l'art réfléchi, du réel et de l'idéal, et enlin, du classique et du romantique. Aussi jamais question n'a été plus féconde en débats oiseux et en malentendus de tout genre, si bien que de guerre lasse on serait tenté de l'abandonner. Beaucoup de gens, en ellét, n'y voient plusqu'une querelle de mots; mais la persistance avec laquelle elle se reproduit, tantôt sous une forme et tantôt sous une autre, prouve qu'elle repose sur des données essentielles, et qu'il faut bien se résoudre à l'aborder sérieusement. C'est ce que nous tâcherons défaire en rattachant cette question aux éléments constitutifs du beau, et en montrant que ce contraste, qu'on a voulu faire dépendre des caprices du goût, devait se produire nécessairement dans le domaine de l'art. Nous arriverons ainsi à reconnaître que l'on ne saurait soumettre aux mêmes règles, à la même poétique, deux modes d'expression qui doivent différer par leurs formes, comme ils diffèrent par leur principe.

ill DU BEAD DANS LA NATURE

Après cet exposé général de notre plan, il nous reste à considérer quelle place il faut assigner à l'esthétique dans l'ensemble de nos connaissances, quelle importance on peut lui donner, quels avantages on peut attendre de son étude. Ces questions sans doute trouveront leur réponse par le développement de l'esthétique elle-même ; mais il y a bien quelque utilité, avant de s'engager dans les problèmes spéciaux, à mettre en vue le but que l'on se propose d'atteindre ; car, si ce but a par luimême de l'intérêt et de l'importance, on le poursuit avec plus de persévérance et d'ardeur. < Et d'abord l'esthétique est un embranchement de la philosophie, dont elle reçoit sa méthode, ainsi que les bases qui lui servent de point de départ. Sous ce rapport, elle se trouve placée de la même manière que toute autre science particulière vis-à-vis de la ■science des sciences, comme on a défini la philosophie. Son objet spécial, c'est l'idée du beau et sa réalisation dans les deux mondes de la nature et de l'intelligence. Il faut pour accomplir son œuvre, qu'elle épuise cette idée dans son essence et dans ses formes, qu'elle en dévoile tous les rapports, qu'elle en révèle toutes les richesses; il faut qu'elle la ramène à sa source première, et qu'elle la considère aussi dans saiin, dans sa signification providentielle: mais là s'arrête sa tâche. Ainsi l'esthétique étendra son domaine jusqu'aux grandes idées du vrai et du bien pour rechercher les rapports essentiels qui les unissent à celle du beau, mais elle recevra ces idées des mains de la philosophie; elle se po-

l'art F.T Là POÉSIE. 16

• •M observation dans les deux sphères de la nature «'i de l'esprit, mais elle acceptera, Bans avoir à en justifier, ce double théâtre des manifestations du beau ; elle devra procéder d'après une méthode rationnelle, mais on ne saurait exiger d'elle qu'elle de logique pour avoir 1 • droit de raisonner. Quel' on segardi surtoul de vouloir lui imposer la rigueur des formes scientifiques dont l,i sécheresse conviendrait mal à sa nature même. Qu'on lui laisse la liberté du mouvement dialectique qui cherche le vrai par une marche en quelque sorte rétrograde, en pat tant de ce qui est donné en fait pour s'élever de là aux lois et aux principes nécessaires. Une telle méthode convient bien mieux à une étude à faire en vue de stimuler la pensée et d'exciter l'esprit de recherche, conditions sans lesquelles tout travail reste stérile. La vérité ne s'acquiert que par un réveil intérieur qui peut être provoqué niais non forcé. Gomme l'a dit un grand penseur, ce n'est point une monnaie toute frappée que l'on puisse recevoir et mettre dans sa poche; c'est une valeur qu'il faut se créer à soi-même pour la posséder réellement.

Parlerons-nous de l'importance de l'esthétique? mais elle est celle de son sujet même. La place immense que tiennent le beau et l'art, soit dans la nature, soit dans notre existence individuelle, soit dans la vie des peuples, est un fait qu'il faut bien accepter, quelque opinion que l'on puisse avoir d'ailleurs sur la valeur intrinsèque de ces principes. Il va sans doute certains esprits à tendances ex-

clusivement positives, ou d'une moralité étroite et chagrine, qui seraient portés à faire bon marché de l'art et de la poésie comme de choses de luxe toujours inutiles et quelquefois nuisibles. Aux yeux de ces hommes l'esthétique ne doit être, eu effet, qu'une science frivole. Il ne serait pas difficile de combattre leur manière de voir, en démontrant, l'histoire à la main, que l'art, h. toutes les époques, I rattaché naturellement aux intérêts les plus graves de l'humanité, en en appelant à leur propre sentiment sur l'influence salutaire du beau, en faisant observer que c'est précisément par son inutilité, dans le sens positif et matériel, qu'il élève l'homme au-dessus de l'existence finie et lui donne ainsi la conscience de sa liberté. Mais, dans leur point de vue même, ces contempteurs de l'art devraient comprendre l'importance d'étudier avec soin, pour y porter remède, des tendances aussi universelles, et qui, depuis l'origine du monde, auraient, pour le moins, fait perdre bien du temps à l'humanité. Je ne parle pas ici de ces natures abruties par le mal ou plongées exclusivement dans la vie des sens, qui nient le beau par impuissance de le sentir; celles-là ne méritent pas même une réponse.

Cette question de l'importance de l'esthétique comme science se lie directement à celles que l'on peut faire sur son but et ses applications. Le cui bono est une considération de trop de poids, surtout à notre époque si positive, pour qu'on puisse la passer sous silence. On peut concéder de prime abord que le beau n'est bon à rien dans le sens

i.'aht et la i-oksie. 17

utilitaire, et que la notion môme d'utilité est contraireà sou essence. Si l'esthétique sert à quelque chose, ce ne peut-être que relativement à l'art, et

si l'art lui-même est condamné comme inutile, l'esthétique sera condamnée également Si, au

contraire, on veut bien permettre à l'art de vivre, la question se réduit à savoir quels services l'esthétique peut lui rendre. On ne saurait douter qu'une connaissance réfléchie de la nature et des principes du beau ne doive exercer une salutaire influence sur la pratique même de l'art ; mais cette influence ne peut être qu'indirecte quoique puissante, et il ne faut pas vouloir assigner un but trop spécial à une science qui ne doit relever que d'ellemême.

On est porté, en effet, à se faire une fausse idée ^de l'esthétique en ne la considérant que comme

Iun auxiliaire de l'art, comme une collection de principes et de règles à l'usage des artistes et des poètes. C'est en cela que l'on a fait consister longtemps le but principal des théories artistiques. Les poétiques d'Aristote, d'Horace, deBoileau, en sont îles exemples pour ce qui concerne la littérature, et toute autre branche de l'art pourrait avoir également son code législatif. Je n'entends point nier l'utilité relative que peuvent avoir pour la pratique de. semblables recueils d'observations générales; mais ce que je conteste, c'est que ce soit laie véritable point de vue philosophique de l'art.

Ceci résulte déjà de la manière dont ces théories Be formenl et s'établissent. Elles ne remontent point, en effet, au principe générateur des faits

qu'elles résument, mais, se plaçant en regard de ces laits, elles se contentent de les généraliser par une classification abstraite. Il ne leur reste ainsi que l'élément de la forme, tandis que la puissance créatrice et vivante leur échappe, etdemeure même en opposition, comme une force qnidoit être domptée et soumise à la règle. De là cette attitude presque hostile de la théorie vis-à-vis du génie producteur dont elle prétend diriger la marche et prévenir, comme on dit, les écarts ; tandis que celui-ci à son tour, dans le sentiment de sa force, tend à mépriser la théorie et à revendiquer sa liberté. Il doit, en effet, se sentir placé au-dessus de la règle, puisque celle-ci n'est en définitive qu'un résultat, extrait par la généralisation, des œuvres antérieures et spontanées du génie. Cette scission entre l'essence et la forme, entre la spontanéité et la réflexion, entre le génie et la critique, n'existe pas pour l'esthétique, parce que les deux termes opposés rentrent également dans son domaine, et que sa tâche est précisément de les réconcilier en les ramenant à leur principe commun. L'esthétique n'accepte comme des données immédiates ni le génie producteur, ni ses créations spontanées, mais elle veut également en sonder la nature et en scruter l'origine. La forme dès lors ne se présente plus comme un fait qu'il suffit de constater et. d'enregistrer, mais comme un résultat nécessaire de l'idée créatrice dont elle constitue la fidèle expression. Dès lors aussi la forme n'a plus qu'une valeur relative, et au lieu de la stéréotyperen la posant comme règle abstraite, l'esthé-

i.'aht ï.t la poésie. 19

tique ne la considère que dans bob intime union avec l'idée doni elle procède, et sur laquelle elle doit toujours se modeler.

Ce caractère essentiellement relatif de la forme est toui à fait contraire aux prétentions qu'élèvrui les théories abstraites, les poétiques, les rhétoriques, à une autorité absolue e1 universelle, tandis qu'elles ne sont applicables eu réalité qu'à l'ensemble des laits qui leur a servi de base. C'esl ainsi, par exemple, que la poétique d' Aristote, qui n'est que le résumé des formes propres à l'art grec, ne saurait être imposée comme règle à des poésies nées d'éléments tout différents, comme celles de l'Inde ou de l'Europe moderne ; et cependant on a voulu en faire un code de préceptes absolus. Ici encore l'esthétique intervient pour réduire cette prétention à sa juste valeur, en accordant à chaque point de vue ce qui lui est dû.

Ceci fait comprendre pourquoi l'esthétique comme science n'a pu exister ni chez les anciens, nichez les modernes jusqu'à une époque assez récente. Les Grecs, en fait d'art, ne connaissaient rien en dehors de leur propre nationalité, et le développement si complet de leur culture artistique dans toutes les directions ne leur laissait rien à désirer, rien à chercher ailleurs. Aussi l'art grec, avec ses formes propres, devait-il leur paraître la seule expression possible du beau. Delà l'autorité absolue pour eux des règles déduites de l'ensemble de ces formes. Cette autorité s'est maintenue entière chez les Romains, imitateurs des Grecs en fait d'art, et tout aussi peu soucieux

de ce qu'avaient pu produire en ce genre les peuples stigmatisés du nom à& barbares. Chezlesnations de l'Europe moderne l'éclat de l'art antique aéclipsé pendant longtemps les développements propres au génie chrétien ; mais enfin ces derniers ont pris assez d'étendue et de puissance pour exiger un examen à part. C'est alors que s'est révélée pour la première fois l'insuffisance des théories anciennes appliquées à ce nouveau mode de l'art. On a bientôt reconnu qu'il formait en lui-môme un ensemble aussi complet, aussi rationnel, aussi organique dans ses origines et ses développements que l'art grec considéré dans son domaine propre, et qu'il devenait impossible de le juger d'après les mêmes principes. De cette grande opposition résultait immédiatement la nécessité d'une théorie plus élevée qui pût embrasser également ces deux ordres de faits, tout à la fois analogues et dissemblables, pour rendre compte de leurs rapports et de leurs diiférences. L'exploration plus complète du vieil Orient, resté presque inconnu jusqu'à notre siècle, a fourni de nouveaux problèmes, de nouvelles formes d'expression qu'il a fallu aussi faire rentrer dans le système commun. C'est ainsi que l'on a été conduit peu à peu à l'idée d'une philosophie de l'art, d'une théorie des théories, d'une poétique des poétiques, qui embrasse tous les faits particuliers pour les coordonner dans un ensemble rationnel. C'est là, en ce qui concerne l'art en général, ce qu'il faut entendre par l'esthétique.

Or, je dis que celle manière de comprendre

l/ART ET LA POÉSIE. 21

l'esthétique doit avoir pour notre époque un effet salutaire sur la pratique comme sur l'étude de, l'art. Bile tendra d'un côté à soustraire le Lrénie producteur à l'influence stupéfiante d'une faus imitation, en luidonnanl la conscience du vide <'t d<- l'inanité de la l'orme séparée de son principe de vie; el de l'autre elle le préservera des écarts de la fantaisie, el des caprices arbitraires, en lui montrant que l'art, pour remplir sa mission, doit toujours se rattacher intimement aux grandes idées substantielles de son époque, ainsi qu'aux principes éternels du vrai et du bien.

L'esthétique peut contribuer aussi à ramener la critique dans de meilleures voies, en lui donnant l'élévation et l'impartialité qui ne lui l'ont que trop souvent défaut. Si la critique en France a pi is plus de largeur, si elle a pu se dégager enfin des ornières classiques, c'est sans doute aux idées répandues par l'esthétique qu'elle en est redevable. Il reste cependant beaucoup encore à désirer sous ce rapport. La multiplicité extrême des points de vue engendre une confusion regrettable. On disserte spirituellement, mais on raisonne peu. On veut être original; on se fait volontiers son petit observatoire à soi, et de là chacun juge imperturbablement et condamne sans appel ce qui ne rentre pas dans le champ de sa lunette. Il y a de notables exceptions sans doute, mais on ne saurait nier qu'en général la critique ne soit au-dessous de sa mission. En rendant aux idées du beau et de l'art leur universalité, en plaçant leur source féconde bien au-dessus des caprices d'un goût convention-

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