‹ Du beau dans les arts d'imitationChapitre 45 sur 76 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

QU£ TOUT LE HÉ&lTE DES ARTS SE RÉpUIT A l'imitation DES FORMES DANS LE BEAU MATÉRIEL , ET DE l'eXPRESSION DANS LES AFFECTIONS MORALES. *

Il y a des vérités si évidentes , que leur simple énoncé dispense de les accompagner de toutes autres j^reuve^ Nous pensons que laxiome choisi pour titre de ce chapitre est de ce nombre. Cependant nous nous proposons de lui donner plus de force par Inapplication des principes émis dans cet ouvrage , et en lui reportant tout l'honneur des succès ob-

Be1iu»-Art8. U. *'

a DE l'imitation.

tenus dans lès plus excellentes productions des arts, lorsqu'il est respecté de ceux qui les professent.

£xiste-t-il des règles déterminées pour arriver au B^AU dans les arts , et est-ce par l'obserration de certains principes que Vun parviendra à plaire aux sens et à captiver rimaginatiôn? Non. Les arts n'ont qu'un biit , celui d'attacher par l'imitation , qui varie avec le caractère de son modèle, susceptible lui-même d'être diversement envisagé ; car nul n'a le droit dé dire : «Vous regarderez de ce côté tel homme, telle femine , tel groupe , tel épisode de la vie ; vous les prendrez dans tel rayon visuel ; voils les diéssinérez sous tel aspect. » Qtii vous assure en effet que, placé dans UÛ autre point d'observation , l'artiste ne saisisse pas des fefeaï^ tés qui vous sont échappées ? La responsabilité du choix lui appartient ; son goût en portera la coulpe o4 en recevra l'éloge. L'essentiel est qu'il soit vrai ; le seul moyen de l'être est encore l'imitatio» ; et , ce qu'il y a de rigoureux , il faut qiie cette imitation soit déguisée , précepte sur lequel nous allons nous entendre ; car , à nos yeux , loin

B£ L^IMITATIONV 3

d'être le but de Tart , elle n'en sera jamais que l'instrument.

Paillons encore une fois la langue du paysagiste ; elle nous servira à tendre nos idées plus nettes et plus précises.

Votre terrain n'offre qu'une surface plane. Vous y avez désiré quelques-uns de ces accidens qui , en provocpiant des sensations nouvelles ^ réveillent en vous le sentiment de l'existence. Vous avez appelé un ordonnateur ; sous sa main, votre propriété est devenue une toile : il va peindre. D'abord il examinera ce qui entoure votre domaine et ce qui le borne ^ ce qui peiit y devenir un obj^t de perspective et ce qu'il £fiut dérober anx regards. Coordonnant le sol a ces premières données > il en commandera les mouvemens de manière à -faire valoir ce que vous possédez d'agréable à vos côtés , et à dissimuler ce qui est sans intérêt. Ici il fera naître des jours ^ là des massifs ; mais au milieu de ce travail, il aura toujours présent à l'esprit ce que les divers sites, dont il a gardé le souvenir, ont de plus harmonieux dans leur accord, et de plus piquant dans leurs oppositions , sans que celles-ci

4 DE L'iMrrATION.

tendent trop à la divergence. Il aura étu^ dié le^ effets de lumièr.e, leur réflexion dans Tean , et , mettant ces connaissances d'observation à profit , il circonscrira vos regards méditatifs dans l'enceinte de ce petit lac , dont la rive est solitaire , ou il les fera fuir , par une échappée de vue , entre des collines et des bouquets d'arbres , vers le lointain sur lequel se dessinent les portiques d'une ville, au tumulte de laquelle vous restez étranger.

La natures lui a montré le charme *de ces harmonies et de -ces contrastes : les grands paysagistes l'ont vu avant lui ; si son inspiration est heureuse , votre demeure agreste répondra à vos désirs , comme leurs tableaux à. votre pensée ; mais prenez bien garde que rien n'y soit affecté. iLes éminences et les dépressions demandent à y être- tellement ménagées , qu'elles semblent naître Fane de l'autre, plutôt que d'aucune prévoyance humaine 4. leur isolement tuerait l'illusion, car rien n'est isolé dans la nature. Le vallon appelle le coteau , la montagne le roc sourcilleux* ou le torrent rapide , et le fleuve son rivage. Évitez même tout ce qui sentirait la

fiî5 l*imitation. 5

contrainte cl*an artiste .assujetti au modèle : imitez , mais ne copiez pas } c'est le moyen d'être original et vrai tout ensemble.

Maintenant passons aux productions des arts. On a établi* des règles du drame et de l'épopée; Aristotè et Horace en sont encore regardés comme les législateurs suprêmes. Lie peintre et le statuaire donnent six longueurs de pied , ou sept de tête , à leurs figures. Il a été décidé que ce qui est en première ligne d'un tableau en forme le premier plan , et , comine tel , doit se produire avec la force de jours , d'ombres et de coloris qid appartiennent aux. objets le plus rapprochés du spectateur. Mais Eschyle et Sophocle ont fait des tragédies ayant cesrègles ; Dibutade et Callimaque avaient façonné l'argile et le marbre ; Zèuxis et Par- * rhasius paraissent avoir fait saillir des figures sur la toile, avant* que les proportions du corps humain fussent fixées' par des calculs de relations ; et probablement Homère n'jit tendit les préceptes d'aucune poétique pour chanter le repos terrible d'Achille et les longues infor^nes du roi d'Ithaque. Ainsi que l'a fait Tordonnateur de votre terrain ,

6 »E L''lllfITATIQ5.

ils ont tous chercbé , en eux , ce qui éfall le plus propre à exciter l'intérêt ou à condaire à des émotions. Il est évident que le succès dc^ premiers chefs-d'œuvre dut engager à réfléchir sur les moyens pfir lesquels il îa\ obtenu. Cette étude u'a pu être que trèspostérieure aux travaux des grands artistes. £n nous apprenant ce qu'ils ont évité avec le plus de soin , ce qu'ils ont le plus fréquemment employé dans leurs compositions , quelques esprits » doués du talent de l'observation, ont réduit l'art en principes ; mais de plus graàds maîtres qu'eui tous les jours je jouent de ces règles , placées de distance en distance sur la roule du génie) connue pour guider sa marche trop incertaine. Il est avéré que , se frayant des sentiers nouveaux , ils se sont montrés tout à coup avec gloire au terme de la carrière, vers- lequel se traînaient péniblement les scrupuleux observateurs des doctrines.

Ainsi brillent Shakspeare et ]K(ichel-Ange Bùonarotti, qui ont frappé l'âme par des accens de force , après avoir foulé aux pieds les convenances de6 anciens âges; leCorrége, dans les tableaux duquel on serait tenté de

DE l'imitation. 7

dire qu'il n'y a pas dq premier jplan, tout y

semblant enveloppé dhin doux et léger réseau

qui en rend le trait souTent indécis ; le

Poussin , dont plusieurs figures sont tourte^,,

quelquefois dures , et qui paie largement en

poésie ce qu'il refuse en.ipatière; le Dante,

qui , après vous avoir effrayé , se prépare à

vous effrayer encore ; le dompteur de l'airain,

le &M|^ux Lysippe qui faisait toutes ses tiètes

petites et se vantait y sans être contredit , de

représenter les hommes > non tels qu'ils

étaient y mais tels qu'Hs semblaient être. Ar^'

liste plus suave que Praxitèles li^irmême , il

fut à la statuaire ce que le séducteur Allégri '«

au milieu de ses charma^ites incorrections et

dç ses raccourcis transfôroq^s engrâces^quand

ceux de Michel- Ange étaient fktigans , devinit

plus, tard à la peinture.

Tous ces artistes ^ tous ces poètes, ont suivi des routes différentes f mais tous ont imité la nature ; tous l'ont saisie dans des instans et des mouvenuans divers. L'un l'a vue terrible et menaçante , l'autre douce' et

■ Alléfri, dit le Cortège , du bourg de G<»rrégio, où it reçut la nausance.

8 DE l'imitatioit.

aimable ; celui-ci au^nilieu des tempêtes de» passions, celui-là dans le calme d'une ^ie heureuse et paisible ; tel s'est étudié à rendre les sentimens de l'âme arec tine éloquente simplitdté et tel lés a embellis du charme des attitudes les plus favorables à Texpression de la pensée. ., . . "

Irons -nous demander des préceptes à l'école Icmiibarde? elle nous dira : « S^gp&ei » aux grâces et attachéz-vou» à la science » du clair obscur, des reflets et des demi- » teintes. » A l'école vénitienne ou florentine'; elle nous répondra : « Entourez d'air vos » personnages, giroupez-ies sans confusion, » éclairez vos plans , mettez de l'hànDonie » àans vos couleiirs et brillez comme moi V par le- prestige de la palette.'» Interrogerons-nous f'école flamande ; elle nous ordonnera de la chaleuy dans le style comme daiis le coloris y de la saillie daus les muscles , de la vérité dans les chairs. Écoutons l'école romaine : l'oracle sera prononcé par la bouqhe d'un grand maître , chez lequel la leçon se fortifie de l'exemple. Il veut de la correction dans le dessin , de la pureté dans les contours ^ de l'expression dan& les sentimens»

DE L IMITATIOir. g

L'école française aurait bien aujourd'hui le droit de parler à son tour, et riche de la possession de divers genres de mérite , elle serait la seule des écoles modernes qui pût £ûre autorité.

La réunion des qualités que nous venons de passer en revue constituerait la perfection d'un talent qui ne paraîtra jamais ici-bas et qui ne serait pourtant que la fid^e image d'un beati ehoht de la nature , réflexion bien propre à montrer l'inanité de l'idéalisme dans les arts , quand le mortel favorisé des dons les plus Beiireux , répartis entre les artistes de tous les pays et de tous les siècles , aurait encore à trembler de rester au^essous de sou modèle. • •

De tout ce que nous venons d^établir , il . résulte que , dans les arts d^imitâtion , sans ^ excepter l'éloquence et la poésie ,* il serait difficile de fonder des règle» précises , puisqu'il y a divers moyens de succès.' Parmi ces derniers, il en est deux, dignes avant tous autres d'appeler nos regards; et tous les deux sont compris dans le précepte de l'école romaine qui , par eux , est parvenue à remplir les. deux conditions de ce chapitre : le beau

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BANS LES FORMES , LE BEAU DAIÎS l'eXPILÊS*

sionI Si la doctrine que contiennent nos pages n'est pas jine erreur de notre imagination, si rimmense renommée de Raphaël n'est pas un outrage fait à la vérité, i pende chose près ^ tout Tart est contenu dans ces paroles.

Cependant elles sont susceptibles de se modifier dans leur application. Nous essaierons d'indiquer ces nuances , surtout es ce qui concerne la sculpture.

Naguères nous examinions comment sa habile paysagiste disposait du sol, ordonnait ses plans, invitait le promeneur à nne vague ri§verie par le charme de la solitude^ oui'excitait au mouvement par l'attrait de^ objets nouveaux et des perspectives : cp^ manquait-it à cette toile ou à ce terrain (ca:^ il leur manquait sûrement quelque chose]? vous le trouverez sans peine : la* vie et l^ mouvement. Si vous ne m'offrez de ce c6t^ quelques laboureurs et l'empreinte du tm^ — vail sur la terre fraîchement remuJëe ; si, pr^^ d'eux , je n'aperçois quelques-uns des am^ maux attachés par la nature au service d^ l'homme; si, sur ce lac, le tranquille sîllag^^

DE LIMITATION. Il

d*iui bateau péch/eur n'attire mon attention ^ si , se jouant , à chacun de mes pas , entre les branches , le toit d'une chaumière ne m'apprend pas que je puis à Tolonté me rapprocher de mon semblable , et si , au moins, la trace des roues, dans le sentier qui tourne avec la colUne , ne sert à me diriger vers un hameau , ou ne se prête à mes suppositions , Yotrç. paysage , malgré ses arbres bien feuilles et ses eauxs4impides , est mort à mes yeux ; 4a touche brûlante de Sahrator- Rosa ne pourrait le ranimer, car il manque à! expression»

Il en serait de même de toutes les autres compositions pittoresques.. Vainement de belles formes se seront déyeloppées sou& le pinceau; vainement le regard tournera avec elles sur la toile , si l'art n'a pu aller que jusque-là , j» reste de glace ; il ne me suffit pas que l'on me montre le profil grec dans toute sa' pureté : j'y veu:!^ voir le mouvement de la pensée; j'irai même jusqu'à souhaiter que le sentiment lui communique les impressions avec lesquelles mon cœur sympathise; à leur défaut, je demande au moin» celles qui sont propres à la situation des

Il .DE l'iMITATIOIT.

acteurs. Qu'ils me parlent , car je suis Tenu les entendre ! ^ans ne sauriez me satisfaire autrement. C'est pour cela, et c'est pour cela seul, que je m'arrête devant votre tableau, que j'ai été appelé par votre statue. L'expression, dans les arts , comime dans lin poërae f dans «ne tragédie, et dans tous les ouvragées d'an haut style , répond au premier besoin de la vie : on 'fe sait; mais c'est un sentiment qu'il «st bon d'étudier 9 ^ dont il convient de se rendre compte. C'est à quoi paF conséquent nous allons consacrer le prochain chapitre.

DE L^EXPRESSION D'AKS LA SOVLPTUAE. l3

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