‹ Du beau dans les arts d'imitationChapitre 46 sur 76 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LE BEsaiN d'Émotions « premu^re source DES ARTS ; l'expression seule peut t

REPONDRE. DE. LA 'DOULEUR ET DE l'eX- PRESSION ANTIQUES DANS LA SCULPTURE.

Toute la félicité . terrestre consiste à se donner des atiisations , parce que , par elles seules , on apprend qu'on existe. Notre curiosité nous stimule sansxïesse; notre cœuir, foyer d'activité permanente, demande au moins à être occupé , car le remplir serait impossible. Au défaut d'espérances ; il veut avoir des craintes, sorte de contradiction apparente qui a fait dire au plus' ancien philosophe français : « C'est un être merveilleu- » sèment divers eM)tidoyant que l'homme '. » Tranquilles sur les besoins matériels de la vie , nous avons un autre ennemi à combattre : c'est l'ennui. Pour l'éviter , nous

' Essais de Michel Montaigne,

i4 i>^ l'expkession

courons au-deyant des secousses ; le bienêtre lui-même nous lasse , d'une telle manière que, âans le contre-poids donné à notre inquiétude naturelle dan$ l'amour d'un repos organique , depuis long-temps le globe serait bouleversé par nos agitations. De oes denx pencfaans, qui nous tirent en sens .contraire, ?iaf t un sentiment miite que nous nommerons, faute de meilleurs termes, le besoin d'une indolence active. Cette casanérie remuante nous livre le secret du plaisir goûté par les arts d'imitatlon^atérieUe on intellectuelle. Si l'homme chérit sa tran- .quillité, il veut également penser, sentir, se passionner. Or il ïte peut arriver à cet état que par la vue d'objets nouveaux, provocateurs de sensations nouvelles. Semblable aux opulens de tous les pays , en vertu de l'une des deux forces qui le gouvernent, il exigera que les spectacles viennent le eJicrcher. C'est chez Itii , sari^Hsques , sans pélils , sans gène aucune , qu'il prétend être amusé ou intéressé. Ne le ^faites pas acteur, il n'en supporterait pas ,1a fatigue. C'est presque une loge à 'l'Opéra qu'il vous demande , lorsqu'il cherche à s'entourer de ta-

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bleaux et de statues propres à replacer des actes mémorables sous ses yeux*, lorsqu'il souhaite ifu'on lui fasse des livres qui l'attachent , des romans qui Tagitent , tout juste, autant qu'il pourra le supporter , sans que sa pitié' hii derienne trop onéreuse , et sans que sa chère tranquillité en soit altérée. Cependant , plutôt que de rendre les armes à l'ennui , il consentirait au sacrifice de. cette dernière , pareil en cela au joueur de pas- SLon , pour lequel , .après le gain , la perte est ce qu'il y a de plus doux , parce que perdre c'est encore jouer^

En effet , à peine ouvrons-nous les yetux au jour, que le besoin d'émotions Aous tourmenté; 'prêts à fermer la paupière , ce sont elles que nous regrettons encore. Quand ce besoin aura 'été bien analysé et suivi dans ses incitations copime dans ses conséquences , nous reconnaîtrons qu'en l'absence duplaisîr, la douleur qui se présenterait sans trop d'intensité , ne serait {)as abisolument dépourvue de charmes. Si celle-ci se bottfe à nous affecter par représentation ; si , après avoir atteint d'autres ttrès que nous , elle ne fait que se placer sous nos regards , ou s'offrir

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à notre pensée^ nul douté qu'alors dk ne remplisse les eonditions qui là rendent la plus propre à se .concilier tout notre intérêt. • C'est à cette cause, aperçue^par le poète Lucrèce et étudiée par des phHoVôpliesiâiixquels on eÂt souhaité à'èùte rm peu moins étrangers à la science, physiologique , que les voyageurs doi-^^ent Tavantage d'être entraînans dans leurs narrations : les artistes et les écrivains ne sauraient non plus loi refuser^ sans ingratitude , le mérite de leon succès obtenus par l'imitation des scènes, à travers lesquelles xoulent les destinées d'one vie ori^geuse.Qni est plus Dstnûliarisé avec les émotions fiV'Cs , que né le sont les militaires et les marins ? les uns se jouent tous les jours avec la mort ; aux autres elle se pré* sente sous toutes les faces. Bs vivent au milieu des tempêtes y et ils s'y plaisent. La natur^, d'un pôle à l'autre , leur parle d'une voix menaçante; ils ont vu le volcan lancer les entrailles de la terre vers le ciel, et la trombe dévoj;i|nte bouleverser les mers ; ils ont senti l'haleine brûlante du siroco y et le& lourds mouvemens des énormes cétacés. Aussi remarquez bien que, nulle parf, les

OAVS LA SCVLPTUHE. - If

spectacles ne sont plus suivis que dans les' Tilles de commerce maritime. <^ertes , tous ne mettrez pas entre les mains d'un soldat ou d'un matelot des livres de discussions politiques ou de philosophie ; celui-là le' isavait bien , qui ordonna de porter aux Invalides des: romans et des voyages < ; il çonn^isfôit les besoins d'iuie existence fortement agitée.

Onvtez les bibliothèques , parcourez les musées , et vous verrez que , depuis des siècles , les efforts de l'art sont employés à retracer des maux réels ou fictifs. Ce n'est qu!à ce prix qu'on peut se flatter de nous plaire. Qmelques élégiaques ont chanté lesdouceurs de l'amour ; presque tous , ses fureurs ou ses tourmens. Quelques moralistes ont consacré leur plume à décrire les jouissances d^ la vie pabible ; un plus gr%nd nombre , à la peindre pénible et souffrante ; et encore combien le crayon de ces derniers h'est-il pas plus vigoureux que celui des autres ! Dans nos écrits modecnes , je ne

' TdU fut la réponse de !Napol^on quand on lai demanda comment serait composée la bibliothèque des hi- -vatides.

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sache que raimable composition d*Aristonoûs , dont îes couleurs , recouvertes d'un vernis d'antiquité, attachent le' lecteur, sans lui imposer des regrets trop viÉs ; car \oyez comine Rousseau dans la Nouvelle Héloïse, Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie^ l'abbé Prévost dans Manon Lescaut, Richardsondans Clarisse y se plaiseiit àvoas déchirer ; ils savaient bien qu'ils vous entraîneraient ainsi dans un* crime de compii" cité. Si l'on court aû-^dévànt de ces blessures par- le sentiment qui nous fait noas arrêter devant le LaOcoon , c'est que le champ de la douleur est riche poiir l'espèce humaine, qu H lions appartient en propre , que }« meisson n'y fatigue pas trop notre âme quand nous la taisons pour autrui , et qu'en notts acquittant de ce soin, sans trop de frais, nei» nous trouvons hetu^eux de lui échapper eo personne.

Pénétrés de ce sentiment , les Grecs se sont bornés à sculpter, dans quelques basreliefs et sur quelques vases , des scènes folâtres j dés bacchanales, des i£gipanset des Satyres. C'est là que leur gaieté semble s*être réfugiée ; car les tètes de leurs plus

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belles statues sont empreintes de. tristesse ou de douleur morale. Pour un faune jojeux dû à leur ciseau , vous aurez dix Ariane abandonnée , des Cléopàtre , des Niobé, des Dircé, des Gladiateur mourant, des.Élec?tre, desHermione, des OËdipe, des Oreste , des Cyparisse , des Hyacinthe , dçs Adonis blessé , et des Dapbné fuyant avec *efi&oi devant Apollon. Nous ajouterons* à cette remarque que ces idées de mélancolie ne quittent pas les artistes anciens , lorsqu'ils ont à traiter les sujets qui semblent devoir s'en écarter le plus. Ainsi kur ciseau , qui devient presque austère en se promenant sur le front d'un Antinous , rappelle le vers de Virgile : Sedfronsiœtapcwunvetdejecto luniina^vuliu i.

Tel^sont les principes qui ont guidé las sculpteurs grecs dans l'exercice de leur art. Nous ne saurions ; sur le même si:get , parler des peintres de la même natioii que par conjectures. Cependant nous ne devons pas oublier- que l'expression de la douleur , dans les écrits des anciens , se produit avec d'au-

« ÉnéicU , liv. VI. •

ao . iDE l'expression

très catactères;- Cette différence «utre lenr» arti|t^ et leurs poètes est bien remarqua* ble. Les héros de ces derniers pleuraient. Homère , qui agrandit tout ce qu'il touche, -nous rend plus d'une fois témoins de l'emportement des princes coalisés sur le rivage de Troie ^ il nous, fait entendre et les gémi»semens de Philoctète dans l'âe de Lemno^ , et les imprécations de quelques <^e£5 contre les Atrides ; les larmes d'Andromaque et de Priam ont coulé devant nous ; celles même d'Achille ont mouillé la couche de ce jeone héros. Sophocle et Euripide ont laissé leurs principaux personnages payer ce tribut de leur douleur à la condition humaine; Yirgile, plus qu'un autre,, a usé de ce droit , et pourtant ni là sculpture des Grecs ni oelle ies Romains n'offrent les traces d'un pareil abandon. Il .paraîtrait que , chez ces peuples, les poètes et les artistes n'avaient pas les mêmes règles de conduite dans l'expression des sentimens de l'âme; les uns se permettaient évidemment moins que les autres , pav des motifs dans lesquels pouvait bien entrer la crainte d'altérer une pureté de formes à laquelle leurs compatriotes at-

DANS LA SCULPTURE. It

tachaient ua grand prix. Cependant , nous prouverons bientôt que d'autres considéra^ tions y tirées ..de Tart même , le* ont bien plus déterminés , du moins dans .la sculpture ( le seul de leurs moyens matériels qui nous soit bien connu), à ne pas rendre la douleur trop bruyante et trop expansive* A celle-ci ilijont substitué fort habilement la résignation ; la mélancolie touchante , au chagrin qui ronge le cœur de l'homme ; et la joie y sous leur ciseau, n'a plus été qu'un contentement doux et paisible; au lieu, d'une santé fleurie , ils ne nous .offrent presque que l'image d'une couvalescence.

Divers passages de;» premiers écrivains des siècles dePériclès.et d'Auguste nous appren-^ nent que » plus tard , cette manière d'eiivisager les fortes secousses imprimées à notre être , et qui en font le tourment quand elles n'en amènent pas la destruction, éttiit passée dans la haute poésie. Au moins Platon , dont plusieurs pages se ressentant de ce style, le doi^ne. à entendre ^ et Yirgile en fournit de nombreux exemples qui prouvent que les beaux ouvrages des sculpteurs grecs ne lui étaient pas étrangers. Lorsqu'on voit Didon,

au quatrième liyre de V Enéide , le glaive déjà dans le sein, « chercher de ses yeux er- » ran» la êdnee lumière des cieuz , et gémir » après ravoir trouvée ; » lorsqu'on entend les regrets de ce jeune guerrier qui, « en mou-. «c rant , se rappelle encore sa chère Argos,» on se dit que le chantre de la fondation de Rome , après avoir visité TÉg^te , comine cela paraît prouvé , a bien pu porter ses pas sur le «ol d'Athènes , et qu -il y aura rencontré plus d'une belle trace de Praxitèles et de Phidias.

Homère, et Sophocle moins reculé que lui dans les âges , ne présentent rien qm approche de ce calme touchant. Peintres de» passions , ils les virent livrées à leurs mon* vemens naturels , qu'ils relevèrent de tont l'éclat de leur riche poésie. De cette remarque nous serions tentés de conclure que les notions de la beauté , telle que les philosophes finirent par la concevoir, ne furent familières aux artistes grecs que dans le troisième âge, qui fat le plus parfait de la scfalptore antique, vers là fin du gouvernement de Périclès. C'est un point qu'il serait ôcile d'éclaircilT en lisant Pausa nias dans un es"

«Hk

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prit de critique judicieuse*, et en suivant avec lui les travaux des quatre grandes écoles de la Grèce, iEgines , Sicyone*, Corinthe et Athènes. Peut être y découvrirait-on par quelles transitions leurs sculpteurs arrivèrent à cette sagesse de pose et d'expressiofï , si heureusement caractéristiques dans l'Apollon . et dans la Niobé , productions placées par Raphaël Mengs dans la seconde catégorie des chefs-d'œuvre du ciseau ancien , tandis que nous ne connaissons rien au monde qui les égale , encore moins qui leur doive être préféré. Nous sommes ])ersuadés. qu'une étude attentive nous prouverait que l'art, d'abord timide et informe , ne se hasarda pas à animer les figures, puisque Bédaîe fut le premier qui osa le dégager de ses entraves ; qu'ensuite les Grecs , comme il est arrivé chez nous, demandèrent au marbre des passions \folentes, et qu'eu perfectionnant leur goût , ils ont fini par respecter, jusque dans l'expression de la douleur, le type de la beauté' humaine. Un quatrième âge , en se rapprochant du second v quoique plus soigné dans certaines parties du travail , a eu une marche rétrograde ^ c'est celui de la

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sculpture , dégénérée squs les successenr» d'Alexandre : les expressions plus prononeées reparurent *à cette époque.

Smith observe aVec raison ; dans sa Théorie des sentimens moraux , qu'une douleur calme et concentrée a quelque chose de beau en soi , d'abord. parce qu'elle prouve l'empire de l'homme sur lui-même; ensuite parce que celui qui la ressent semble vouloir nous épargner , par sa propre contrainte , les vives émotions qui le déchirent. Dissimuler sa douleur , c'est être plus fort qu'elle; ne pas lui permettre de jeter le trouble dans les facultés de notre âme est le cachet de la véritable indépendance , doctrine qui îti outrée par les stoïciens. Mais il faut du temps pour s'élever à la hauteur de ces notions philosophiques ; et malgré l'idée favorable que nous nous sonmies faite des artistes grecs , nous avons quelque peine à croire qu'ils aient appuyé leur pratiqué sur d'aussi profondes théories. Cherchons doue s'il n'existerait pas quelque autre motif d'une manière de procéder, qui a eu d'aussi heureux effets entre les mains du talent, et si elle n'a pas été commandée par les prin^

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clpes mêmes de Tart , et par les moyens de succès dans lesquels il est circonscrit?

Personne n'ignore que , dans ce que la statuaire antique nous a laissé de plus célèpve, l'expression est généralement peu p'ron(!fncée, rarement caractérisée , et que jouye^t elle ne laisse aucune trace , comme daJ[ifl le groupe des Lutteuifs. La famille de Niobé est le type du sentiment que les artistes grecs se soient crus permis de déposer sur leurs figures. Cette remarque nous semble livrer à des doutes fondés l'origine du Laocoon^ dont les traits, dans leur douleur beaucoup plus expansive , dérogent positivement aux lois de la sculpture ancienne : nous dirons de ce marbre que , trop beau dans ses formes, dans son jet, dans ses lignes et dans son dessin^ pour être rapporté aux jours qui précédèrent le plus brillant éclat de Tart , c'est-à-dire , le troisième âge , il a aussi trop d'exprejssion et de fini pour lui appartenir. S'il, en était autrement , Agésandre aui^ait francbi les limites que s'étaient imposées les plus habiles artistes du siècle de Périclès , pour entrer dans le domaine de la peinture. Forcf est

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donc de rapporter ce beau groupe à de» temps postérieurs , sur lesquels Pline luimême garde le silence.

Mais les autres statues nous obligent presque toutes à rechercher la cause de l'épargne avec. laquelle les artistes grecs, et même les artistes romains , les firent participer aux mouvemens rév^âJteurs de la pensée.

On s'est demandé pourquoi ces tempêtes, qui assaillent trop souvent notre existence, agitent à peine des traits destinés , dans Tordre de la nature , à en devenir la vivante image ? Winckelmann, Raphaël Mengs, et tous ceux qui , l'e&prit plein des écrits de ces deux auteurs, ont traité le même sujet, ont trouvé la réponse à cette question dans une sotte de culte en honneur chez les Grecs, par lesquels l'art perfectionné s'est incontestablement transmis aux Romans y élères malhabiles des Étrusques pendant une ibngae période d'annéi!S. On s'est dit que la bcanté était d^un tel prix en Grèce, qu'elle y était un si grand moyen de séduction légitimée, comme l'attestent plusieurs pages de l'histoire nationale, que, sous peine d'un désaten pub)ic , les statuaires ne pouvaient se per-

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